« Ne laisser personne de côté : agir ensemble pour la paix, le développement durable et la dignité humaine des générations présentes et futures », c’est sous ce thème que s’est ouverte la soixante-dix-neuvième session ordinaire de l’Assemblée générale des Nations Unies le 10 septembre 2024. À l’occasion du débat général, des Chefs d’État et de gouvernement ont défilé sur la tribune des Nations Unies, prononçant des discours qui reflètent leur politique interne ainsi que leur compréhension des grands enjeux internationaux. Toutefois cette Assemblée s’organise dans un monde en conflits, et un multilatéralisme qui peine à offrir de solutions appropriées. D’où le propos de cet article. Il nous conviendra de définir in limine litis le concept de multilatéralisme, ensuite situer l’ONU au regard des défis actuels et exposer les faits caractéristiques de la mise en cause du système onusien.
À propos du multilatéralisme
Dans le champ des relations internationales, le multilatéralisme par opposition au bilatéralisme, se réfère à des relations inter-étatiques entre trois États au moins dans le but d’instaurer des règles communes. Ainsi, le multilatéralisme est une forme de coopération et d’organisation du système international. L’idée d’institutionnaliser les relations entre les États trouve leur origine dans l’Europe du 17ème et 18ème siècle avec des penseurs tels que Grotius, Hobbes et Kant sur les moyens d’assurer la paix dans ce qu’ils considèrent comme étant la société des États. Immanuel Kant, quant à lui, dans sa conceptualisation du projet de paix perpétuelle, part du postulat que la paix, si elle se veut perpétuelle, requiert un pacte entre les États, fixant leurs droits et leurs devoirs, et instituant des mécanismes de différends (P. M. Defarges, Politique étrangère, n° 3, 2004, p 576).
Les traités de paix de Westphalie (1648), le Congrès de Vienne (1814-1815) sont entre autres des instruments visant à matérialiser cette représentation des relations internationales. Cependant, il s’agissait de relations entre États européens, avec des sociétés ayant des imaginaires en commun à certains égards. Cette dynamique permet de mieux saisir la prédominance des valeurs occidentales dans le système international. Toutefois, c’est avec la création de l’Organisation des Nations Unies, qu’on voit émergé un système multilatéral caractérisé par la cohabitation entre des sociétés de repères civilisationnels distincts. En ce sens, les tensions en cours sur la scène internationale contemporaine sont aussi le produit d’un choc de représentations, d’un déséquilibre entre les tenants qui veulent conserver un ordre servant leurs intérêts et les émergents qui veulent s’affirmer.
L’ONU face aux défis actuels
Dès sa création en 1945, l’Organisation des Nations Unies fixait comme objectif prioritaire le maintien de la paix et de la sécurité dans le monde. Si la Société des Nations (SDN), son ancêtre n’a pas survécu, le nombre d’États Membres des Nations Unies est passé de 51 en 1945 à 193 aujourd’hui. Ce qui en fait, par sa représentativité, l’expression la plus complète du multilatéralisme. Les mouvements de décolonisation de l’Afrique et l’éclatement du bloc soviétique ont favorisé l’adhésion de plusieurs États au sein de l’organisation. Le système des Nations Unies est composé d’un ensemble de programmes, de fonds et d’institutions spécialisées. On ne saurait minimiser les travaux effectués par l’UNICEF dans le domaine de l’enfance, l’OMS sur le plan sanitaire, l’UNESCO dans le champ éducatif et culturel notamment. Néanmoins le panorama politique de l’ONU reste très complexe et permet d’analyser les crises qui la traversent au regard des défis du système international.
Le contexte historique de fondation des Nations Unies est marqué par la fin de la deuxième guerre mondiale et l’affirmation des Etats-Unis comme première puissance mondiale. Assurer de sa supériorité économique et militaire, l’establishment américain entendait façonner un ordre international articulé autour du libre marché, la démocratie libérale et les droits de l’homme qui s’expriment dans la Charte des Nations Unies. La bipolarité du système international qui s’ensuit avec la confrontation idéologique Ouest-Est, le mouvement des non-alignés semaient les germes d’une remise en question de ces valeurs prétendues universelles. L’émergence de nouvelles puissances comme la Chine, qui se veut être leader d’un « Sud global » accélère ce processus de contestation de l’ordre international post-1945.
Cette fragmentation du système international fragilise le fonctionnement de l’ONU. De plus en plus, des pays émergents dénoncent un système international injuste qui favorise les intérêts des puissances traditionnelles et l’application à double standard des normes prétendues égalitaires, démocratiques, souveraines et le principe d’autodétermination prescrites dans la Charte des Nations Unies. Ainsi l’organisation devient quasi-inopérant face aux crises régionales. Jusqu’ici de quelles solutions disposent les Nations Unies face aux défis sécuritaires, économiques et politiques en Haïti ? L’ONU est-elle capable d’établir à minima une trêve dans le conflit Israélo-Palestinien ? Le désastre humanitaire au Nord-Kivu en République Démocratique du Congo, la guerre entre la Russie et l’Ukraine, le conflit armé au Soudan sont parmi d’autres, des conflits qui traduisent une incapacité politique opérationnelle de l’organisation.
Mise en cause du système onusien
La soixante-dix-neuvième session ordinaire de l’Assemblée générale des Nations Unies, une fois de plus, offrait la possibilité de débattre sur les thématiques de crises des relations internationales. À travers les différentes interventions des Chefs d’État, de gouvernement et des ministres des affaires étrangères, les acteurs n’ont pas cessé de questionner l’efficacité de l’organisation et de plaider pour une réforme de son cadre institutionnel. C’est en ce sens que la restructuration du Conseil de Sécurité, organe chargé du maintien de la paix et de la sécurité internationale, fait de plus en plus débats. En effet, ce Conseil du fait de sa composante et fonctionnement, ne reflète plus les nouvelles réalités géopolitiques. Composer de quinze États membres, dont cinq permanents (Etats-Unis, Chine, Royaume-Uni, Russie et la France) et le droit de veto conférer à ces États rend le Conseil inefficace vers la résolution des conflits. Les Êtas n'hésitent pas à opposer leur veto contre toute résolution qui va à l’encontre de leurs intérêts.
Parmi les propositions de réforme, certains préconisent un élargissement du Conseil de Sécurité avec l’intégration de quelques pays émergents en fonction surtout de paramètres démographiques et économiques. Le Brésil trouve inacceptable que l’Amérique latine et l’Afrique ne sont pas représentés au sein du Conseil. Pour le président brésilien Luiz Inácio Lula da Silva, cette pratique s’inscrit dans la ligne droite de l’héritage colonial. Par conséquent, une réforme en profondeur de l’organisation devient une nécessité pour sa survie. Les Etats-Unis ont récemment annoncé leur soutien à la création de deux sièges permanents au sein du Conseil pour des pays africains, mais sans le droit de veto. Tout en saluant cette initiative, la diplomatie sud-africaine considère que, sans le droit de veto c’est comme considérer l’Afrique, un continent de 1.3 milliard d’habitants, comme une seconde zone.
Des États comme l’Espagne appuie l’idée d’une élimination du droit de veto. Pour la France, il convient de proposer une limitation du veto en cas de crimes massifs. Dans l’ensemble, la réforme du Conseil de sécurité demeure un hic entre les États. Il reste à savoir si les détenteurs du droit de veto sont prêts à élargir ce privilège à d’autres, ou si la force des choses rendront à l’évidence qu’il faut s’adapter aux nouvelles données des relations internationales ? L’avenir du multilatéralisme onusien se joue dans la capacité à surmonter ces contradictions. Autre point saillant de la remise en question du système international concerne les institutions financières comme le Fonds Monétaire International (FMI) et la Banque Mondiale. Si à l’origine ces institutions s’engageaient à financer le développement des sociétés du Sud, les politiques appliquées jusqu’ici, ont plutôt conduit à des mécanismes d’endettement qui entravent tout processus d’émergence de ces pays. En ce sens, l’une des revendications des pays du « Sud global » demeure une réorganisation de l’architecture financière internationale. Sans oublier la distribution inégale des prises de responsabilités dans la lutte contre le changement climatique dont les effets sont plus dévastateurs pour les pays insulaires.
En guise de conclusion
Le multilatéralisme reste le cadre idéal d’interaction et de coopération entre les États pour adresser des problèmes communs. Sans remettre en question la souveraineté des États, il reste un fait que la globalisation rend inévitable les échanges entre les nations à différents niveaux. Les fractures idéologiques, les inégalités de développement, les tendances de dominations néocoloniales, le désenchantement des classes sociales rendent précaires le multilatéralisme global incarné par les Nations Unies. Toutefois les mécanismes de dialogue existant au sein même de ces institutions favorisent l’émergence et l’affirmation de propositions novatrices vers plus d’efficacité et d’efficience.
Il convient à la diplomatie haïtienne de saisir ces dynamiques et d’adopter des stratégies visant à adapter nos intérêts dans ce multilatéralisme en devenir. Haïti a toujours répondu présent au sein des instances multilatérales. Nos priorités diplomatiques doivent prendre en considération les plaidoyers pour un ordre international plus juste. Les questions relatives à la restitution, la réparation des torts causés par le passé colonial, l’inégalité des mécanismes financiers et l’autodétermination des peuples trouveront leur écho dans les organismes multilatéraux auprès des États ayant des vécus similaires aux nôtres. Pour l’essentiel, la question fondamentale qui doit s’inviter dans la réflexion de nos élites politique et intellectuelle dans cet ordre international en pleine évolution, c’est quelle ligne de politique étrangère qu’il conviendra d’adopter pour Haïti ?
Jackenson SAINT JULIEN
Diplomate de Carrière
Alumni de l’Académie Diplomatique Jean Price-Mars
Courriel : jackenson.saintjulien@yahoo.com
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