Ce matin-là, je ne pouvais pas croire ce que j’entendais. Les cris de désespoir de cette femme réclamant les restes de son mari. Ce policier tué, démembré et ensuite brûlé vif qui revenait de son poste, en mototaxi, pour porter le reçu d’acquittement des frais scolaires de son enfant renvoyé, afin qu’il puisse retourner en classe.
Ce matin, aujourd’hui, bien des années plus tard, ce même cauchemard ! Les évènements de Pont-Sondé m’ont paralysé et plongé dans une léthargie telle que même le cerveau n’arrivait plus à faire le « process » de cette nouvelle qui émanait du radio. Pourtant, elle est bien vraie. Un sentiment émétisant !
Je ne pouvais pas comprendre, alors, que les gens qui fuyaient la boucherie des bandits de La Saline, de Gran Ravinn, dormaient, à même le sol, sur la Place d’Italie depuis plus d’une semaine. Que les responsables n’eussent même pas, dans le souci premier de la responsabilité qui leur incombe, monter une commission pour rencontrer ces gens et leur donner le minimum qui est dû à tout citoyen.
Je ne peux pas comprendre aussi, aujourd’hui, comment après tant d’années et tant d’incuries que l’on puisse dériver en de tels actes de barbarie. Si au petit matin la nouvelle, la tuerie abominable de Pont-Sondé, ait pu sembler aussi effroyable, au fil du jour elle est devenue insupportable. Plus d’une centaine d’âmes arrachées à la vie tel le simple geste de cueillir, à bout de bras, une fleur insignifiante sur le bord d’un chemin. Grand Dieu !
Je me suis mis à réfléchir, à ressasser dans mes pensées les nombreuses fois, que ces faits sordides, incompréhensibles et, à bien des égards, indicibles puissent continuer, ici, à faire la manchette des nouvelles. Qu’il s’agisse de ces gens de La Saline, de cette veuve éplorée, des rapatriés de la République Dominicaine, de ces agents-douaniers, à Malpasse, massacrés puis brûlés vifs, de ces gens tués lors des manifestations sensées être à caractère pacifique et aujourd’hui, la mort de ces pauvres gens à Pont-Sondé. La liste n’est même pas exhaustive. Quelles atrocités ! S’agirait-il d’un mauvais sort!
L’Haïtien serait-il en pleine conjuration? J’ai l’impression que nous vivons dans une espèce de dystopie. Une société hyperdétestable où nous n’avons même pas droit à un sursaut de bonheur. Comment se défaire de ce fil d’Arianne nous menant à tant de déperditions ! Il me semble que dans un article, il n’y a pas trop longtemps, je me posais cette même question. Vraiment, Comment sortir de cette torpeur qui nous renvoie, chaque fois, nos responsables et nous-même, aux abonnés absents! À qui la faute! Est-ce, pour comprendre, une tare génétique ! Le seul fait d’être haïtien serait-il une forme d’atavisme qui prédisposerait à toutes ces vilénies !
Je me rappelle un jour, lors d’une adresse publique, j’avais osé parler de notre condition de vie infrahumaine que j’avais qualifiée de bestialité. Un jeune homme alors qui se réclamait du mouvement écologiste me réprimanda vertement, me faisant remarquer que même la bête que nous, humains, considérons comme être dépourvu de raison, n’accepterait pas cette condition. D’ailleurs même le chien une fois réprimandé, m’a-t-il dit, revient nous voir la tête et la queue baissées. Les lionnes ne tuent que pour assouvir leur faim et n’en tirent aucun plaisir autre que de combler ce besoin vital.
Belle et indispensable leçon pour un intello qui se permet d’universaliser alors que le réel est tellement criant. L’essentiel de la question, j’ai compris, c’est cette spécificité de faire. Ce faire-haïtien qui dérange puisqu’il a la prétention d’être le précurseur de toutes les libertés d’agir. Enfin, libertés ou liberticides populaires, qu’en sais-je ! Quand on voit avec quelle facilité on arrive à passer le collier (le supplice) à des frères et sœurs, c’est à se demander, en effet, si on n’est pas un peu particulier.
Ne nous sommes-nous donc jamais arrêtés à cette question, à savoir : ce qui nous maintient dans ce schéma éthéré qui nous dépouille de toute velléité de construire voire même, mettre simplement en chantier un projet identitaire ! Pourtant, quotidiennement, nous parlons tous du changement de paradigme qui doit nous sortir de ce fatalisme qui tue.
Il existe une dichotomie que nous connaissons tous : l’Haïtien est capable des plus grandes prouesses en même temps qu’il puisse se laisser aller aux actes les plus abjects et les plus déshumanisants. Nous portons certainement une histoire de grandes victoires. Mais à la rigueur du temps… ne seraient-ce pas que des « victoires à la Pyrrhus ! ». Et je me suis souvenu d’un passage biblique qui nous enseigne : « Que sert à l’homme de gagner l’univers, s’il vient à perdre son âme. »
l’Haïtien possède toutes les caractéristiques biologiques lui conférant ses prérogatives d’humanité et le statut de surcroit. Qu’en est-il cependant des conditions qui y sont rattachées. Tous ses aspects sociologiques, éthologiques* et même anthropologiques : les émotions, la sensibilité, l’empathie, les comportements altruistes, la conscience, l’esthétique, la morale et l’Éthique, etc.
Qu’est-ce qui explique cette transhumance morale de l’Haïtien, cette douloureuse pérégrination qui l’amène de la morale la plus minimaliste à l’immoralité la plus rédhibitoire. À se poser la question : l’Haïtien, est-il pourvu d’une âme! Vous me pardonnerez tout ce fiel, mais la situation débilitante qui prévaut actuellement en Haïti me pousse à mes derniers retranchements.
Quels sont les vraies valeurs de « l’Homo-Haïtianus* », ses aspirations, ses attributions en tant qu’Homme, ses forces, ses faiblesses, ses peurs, ses idéaux, ses folies. Qui est-il ! Croit-il en Dieu, en l’Énergie, aux Dieux, aux Religions, en l’Église, en l’Homme, en Lui ! Pourquoi ne peut-il pas répondre tout simplement à ces fondamentaux : qui sommes-nous! Pourquoi nous existons! Qu’est-ce que la mort! Qu’est-ce que la vie! … Je crois sincèrement qu’il devra avoir la magnanimité de se dépouiller de ses égos. Se mettre à nu et rechercher ce peu de naïveté qui pourrait le mettre simplement face à lui-même.
Nous sommes arrivés à un carrefour de notre vie de peuple, cette croisée des chemins qui nous place devant un paradoxe. Pourrons-nous surmonter toutes ces difficultés qui sous le spectre de nos loupes déformantes ne semblent nous conduire qu’aux « écuries d’Augias ». Ce passage obligé, faut-il croire, nous oblige certainement à un choix. Car ce paradoxe est trop bien connu, il a l’essence même du dangereux point de non-retour !
Harold Arthur,
Entre Saint-Marc et Montréal
Octobre 2020-Octobre 2024
Libre opinion
harocori@gmail.com
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