« Gran Moun yo echwe, Jenès la dejwe », « Jenès la pi fò, Gran Moun yo echwe » ! Ces slogans de la jeunesse haïtienne vous sont sûrement familiers, reflétant ses différents travers (défauts). Contrairement à d’autres slogans, peut-être plus alarmants encore, tels que « Jan’l pase, li pase » ou « Pozew, pouw bwè de byè », ceux-ci posent la question de la responsabilité sur un plan global et collectif. En même temps, ils révèlent une acceptation d’une situation de fait, un sentiment d’être dépassé par les événements et une résignation face à un destin prédéterminé : le fatalisme haïtien. Ces slogans à forte connotation générationnelle appellent à une analyse plus profonde de la situation de la société haïtienne.
En ces temps où toutes les sociétés s’interrogent sur ces questions générationnelles – des Baby-boomers (1946-1964), génération d’après-guerre, jusqu’à la génération Z (les Zoomers, les 2000, Ti Moun 2000 yo), en passant par les générations X (1965-1979) et Y (1980-2000, les Milléniaux) –, comment les Haïtiens appréhendent-ils cette problématique ?
Savent-ils que ces analyses sociétales visent à comprendre et à situer les contributions de chaque génération à l’amélioration de leurs sociétés respectives ? Comprennent-ils que ces sociétés assument leur processus évolutif et sont conscientes que tout est, ou peut être, remis en question ?
Même un concept aussi fondamental que le travail est perçu et abordé différemment selon les générations. Il est crucial de saisir les enjeux et de comprendre, par exemple, que les boomers, ayant grandi dans un monde vertical prônant la rigueur, l’autorité et le devoir, s’opposent aux nouvelles générations qui évoluent dans un monde horizontal axé sur la mobilité, la flexibilité et l’instantanéité, dans un contexte de mondialisation où le numérique est omniprésent. Autres temps, autres mœurs !
Aujourd’hui encore, dans la plupart des sociétés, les boomers contrôlent les espaces de prise de décision, même si nombre d’entre eux ont atteint l’âge de la retraite. Ils exercent, à ce jour, une mainmise sur l’État et les Gouvernements. Ils sont souvent perçus comme une génération privilégiée, celle de la paix, de la prospérité, du plein emploi et de la croyance dans le progrès. Cette réalité est également vraie pour les boomers d’Haïti, ce qui explique leur prédominance persistante dans les sphères : politique, économique et sociale.
Depuis quelque temps, il semble se développer chez les jeunes Haïtiens une tendance à vouloir revendiquer leur place dans la chaîne décisionnelle, le pouvoir ! Et ce, ils le réclament à cor et à cris, sans nécessairement comprendre que le pouvoir ne se donne pas, il s’acquiert, puis s’assume. La place des générations à travers le temps est un processus naturel basé sur les compétences. Il faut donc se former adéquatement pour pouvoir influencer, se mettre à l’ère des progrès, surtout technologiques, et proposer de nouvelles façons de faire. Quand notre jeunesse en est encore à scander des slogans tels que ceux mentionnés plus haut, on ne peut que constater sa dépendance vis-à-vis de ses aînés. L’évidence est là et facile à observer en regardant simplement la place qu’ils occupent sur l’échiquier.
Pour bien situer les choses, replaçons le terme « génération » dans son contexte, c’est-à-dire dans sa portée sociologique, où il désigne une sous-population dont les membres, rapprochés en âge ou ayant vécu à la même époque historique, partagent un certain nombre de pratiques et de représentations. Si l’on n’assimile pas correctement ce concept, on peut difficilement se réclamer, avec justesse, d’une génération plutôt que d’une autre.
La jeunesse haïtienne est-elle prête à assumer pleinement sa place ? À l’analyse, son comportement ne permet pas de répondre à cette interrogation de façon positive. On est, au contraire, ramené dans un vacuum, une situation de fait imprescriptible. L’intention, dit-on, définit l’action, même si nous n’avons pas, ici, l’idée de redéfinir, comme Charles Taylor, la vieille théorie hégélienne à savoir : si c’est l’intention qui définit l’action, ou vice-versa.
Dans le cas de la jeunesse haïtienne, nous savons qu’au-delà, peut-être, d’une quelconque velléité, aucune intention manifeste ne s’est matérialisée de façon nette pour démontrer une réelle volonté d’agir : ... Leur formation est déficiente ! Il n’y a presque plus de formation universitaire en Haïti. Le concept même de l’Université est réduit à sa plus simple expression et complètement dénaturé. Il en pousse, des supposées universités, en Haïti, comme des champignons après la pluie.
Dans les années 1940 et 1950, les universitaires formés en Haïti faisaient le bonheur des pays étrangers, surtout les pays de la francophonie : le Canada, la France et les pays de l’Afrique de l’Ouest, en particulier, se les arrachaient, qu’ils fussent médecins, ingénieurs, professeurs, etc. De nos jours, l’Université, qui a normalement pour mission premièrement de procurer une formation professionnelle de base, théorique et pratique, une formation du sens critique et de l’éthique ; deuxièmement de contribuer au développement économique et social ; et troisièmement d’offrir un service à la communauté, s'en va à vau-l’eau en Haïti. Alors que l’enseignement supérieur, dans tout pays émergent, est toujours placé au sommet des stratégies de développement.
L’une des grandes méprises en Haïti réside dans leur mauvaise appropriation du concept de l’intellectualité. L’intellectuel, ce n’est pas simplement quelqu’un qui fait des études supérieures ! C’est plutôt celui qui, en plus, a développé un goût affirmé pour les choses de l’esprit et qui, en particulier, possède de grandes facultés intellectuelles, de l'aptitude à comprendre, à saisir, à juger et à proposer de nouvelles façons de voir et de faire les choses. En Haïti, ils ne font pas ce distinguo, ils ne semblent pas comprendre que l’intellectuel est celui qui est là pour dire ce qui ne va pas et non de glorifier ce qui va.
Contrairement à la jeunesse haïtienne, dans toute société, cette dernière a comme vocation de prendre la relève, autrement dit, de remplacer tout naturellement la génération vieillissante. Cela requiert cependant :
Une conscience de cette responsabilité,
Une préparation adéquate,
Une collaboration entre les deux générations, celle qui s'en va et celle qui s'en vient.
Les jeunes Haïtiens d’aujourd’hui saisissent mal le concept de citoyenneté. Sinon, comment, dans un pays aussi divisé et comportant en son sein autant de disparités, quelqu’un peut se sentir obligé de consentir à l'ensemble des droits et des devoirs le liant, de manière réciproque, à l’État ? Ce pacte, en général, confère l’énorme responsabilité, à quiconque à qui il est dévolu, d’être considéré comme un membre actif et agissant de la nation, nourrissant le seul et même objectif.
Les fondamentaux même de la citoyenneté que sont la liberté, l’égalité, la fraternité qui constituent ironiquement notre devise nationale, demeurent le plus grand défi de la société haïtienne. En Haïti, la citoyenneté se confond à la nationalité. Comment peut-on se sentir pleinement enraciné à une collectivité si on n’a pas développé un attachement viscéral à cette dernière.
Dès lors on peut comprendre que, depuis la fondation de cette République, la Première République Noire à conquérir son indépendance, l’histoire nous ramène en boucle à ce même défaitisme, ce même refus de collaborer à la construction d’une république moderne, responsable et organisée. Le défi était beaucoup plus grand en 1803, et nos ancêtres, malgré leurs racines divergentes – Africains de tous horizons, Créoles et Mulâtres – ont pu s’entendre pour mener cette lutte libératrice. Pourquoi alors cette récurrence et cette obstination, aujourd’hui, à s’entre-déchirer continuellement pour ne pas construire, ou plutôt reconstruire ensemble ce pays ?
La relève de la garde, cette transmission des valeurs républicaines et ce sentiment d’appartenance et de fierté, ne s’est pas faite. Les jeunes se sentent menacés par cette gérontocratie pugnace, à leurs yeux. Les aînés s’obstinent à refuser de faire le transfert des connaissances et de faciliter la continuité pour assurer l’émergence de cette nation différente et tant souhaitée par les uns et les autres ! La jeunesse haïtienne se retranche dans une attitude à la fois de méfiance et de défiance. Si seulement elle avait pu comprendre que les générations ont l’ultime obligation de se parler, de travailler ensemble pour faire, utilement, la rétrospection des actifs et des passifs.
Ces questions générationnelles doivent être introduites dans toutes leurs dimensions en Haïti. C’est l’une des voies de sortie. Une prise de conscience mutuelle qui doit rapprocher, des boomers à la génération X, les plus jeunes et les plus vieux autour d’une même table pour poser ces problèmes fondamentaux qui sont le socle même des remises en question indispensables et incontournables.
Harold Arthur,
Entre Saint-Marc et Montréal
février 2025
Libre opinion
harocori@gmail.com
Réf. :
Voir les analyses de Charles Taylor, Philosophe canadien contemporain sur cette théorie d’Hegel dans “The Explanation of Behaviour (1964)”
L’Université et la société : la troisième mission
Réseau d’excellence des Dirigeantes et Dirigeants universitaires en gouvernance et en gestion.
Université de Strasbourg
Que sont devenus les intellectuels, Omar Aktouf
Professeur titulaire Management, HEC, Montréal
Quelle jeunesse pour quelle relève?
Publié le 2015-02-27 | lenouvelliste.com
Commentaires
Aucun commentaire pour le moment. Soyez le premier à réagir.