J'ai eu le privilège d'être professeur et conférencier d’Université en Afrique, ce qui m’a permis de mieux saisir pourquoi certains noms d'ethnies comme « Soussou », « Haoussa », « Congo », « Baka » font partie du vocabulaire à connotation péjorative parmi les "bossales" en Haïti. Ces « appellations » ont traversé le temps et sont aussi présentes dans de nombreuses conversations sur les réseaux sociaux et perpétuent les clivages quasi claniques au sein de la société.
Certes, ce malentendu remonte à l'Afrique, mais il s'est aggravé à travers les relations complexes entre bossales et affranchis créoles, les mulâtres, et les rares survivants indiens autochtones. S’il est vrai que la douleur et les blessures de l'esclavage ont forgé une alliance qui a permis de créer une langue et un drapeau, nous avons toutefois aujourd’hui beaucoup de mal à débattre et à construire ensemble des projets durables.
J'observe aujourd’hui, avec inquiétude comment un record Guinness et un succès musical mondial risquent de diviser au lieu de rassembler #Haïti. Oui, malheureusement, plus de 200 ans après l’indépendance, nous réalisons que ni l'État, ni l'Église, ni la Famille, ni l'École n'ont encore réussi à faire de réels progrès vers l’ÉGALITÉ et la FRATERNITÉ après la LIBERTÉ, pourtant la devise nationale. Division, exclusion, violence verbale et physique marquent davantage le contrat social depuis 1804.
Il me semble qu’il est de la responsabilité de l'État, mais aussi de chaque citoyen, de contribuer à briser ses chaînes séculaires de la division. C'est surtout de la responsabilité des élites, c’est-à-dire de ces Haïtiens qui ont réussi et qui bénéficient de la confiance d'une partie de la population, de proposer, d'agir et surtout de donner l'exemple. Je n'ai aucune leçon à donner ni à ceux qui sont impliqués dans le record Guinness, ni à ceux qui célèbrent le succès de 4 Kanpe.
Tout ce que je veux dire, c'est que le succès s'accompagne de responsabilité. Quand le talent d'un (e) Haïtien (ne) permet de faire flotter le drapeau haïtien haut dans le ciel, il a un devoir moral de faire tout ce qui est en son pouvoir pour que le drapeau reste hissé. Même si le public ne comprend pas toujours les sacrifices faits, le succès demande souvent abnégation, car il n'est pas facile de faire briller le bicolore bleu et rouge dans le monde. Aujourd'hui, ce drapeau reste un symbole qui peut et doit aider Haïti à rassembler son énergie.
Concernant l'État, face à ce défi historique de briser les chaînes de la division, je veux souligner certaines décisions initiées par le ministère de l’Éducation Nationale, telles que l’uniforme unique dans les écoles publiques, qui a pratiquement réduit la violence physique dans les écoles publiques, notamment à Port-au-Prince. Mais, c’est en 2023 que le Ministère a introduit un curriculum endogène, visant à mieux affronter la réalité de ces divisions et la nécessité de construire une nation plus solidaire.
Ce nouveau programme introduit 4 nouvelles matières obligatoires dès l’école fondamentale et pour les examens officiels de 9e année, tout en ajoutant 100 points supplémentaires à la note d'examen de créole, car c’est la langue qui cimente notre destin commun.
Ces 4 matières sont : l’Éducation à la citoyenneté, l’Éducation Esthétique et Artistique, l’Éducation Physique et Sportive, la Technologie et les Activités Productives. Elles proposent un changement culturel et social radical. Cette décision est le prolongement du Livre Unique, destiné, en plus des avantages économiques pour les parents, de réduire les inégalités d’apprentissage au sein d’une école réputée d’être à « plusieurs vitesses » selon les catégories sociales. Ainsi:
1. Le cours obligatoire d’Éducation à la Citoyenneté devient un outil essentiel pour enseigner le respect d’autrui, la solidarité, le dialogue et la tolérance – des valeurs indispensables pour guérir les blessures de l'histoire et instaurer une paix durable. C'était toujours une grande demande de la société qui exigeait que le cours d'éducation civique soit plus visible.
2. Le cours obligatoire d’Éducation Esthétique et Artistique ouvre l’esprit des enfants et des jeunes à la « beauté », la créativité et l’expression personnelle, tout en valorisant la richesse culturelle du pays. Il renforce le sentiment d'appartenance à une seule communauté et encourage l'acceptation des différences. Ce cours leur apprend à vivre l'expérience de la création et à comprendre pourquoi celle-ci mérite protection, en distinguant inspiration et plagiat, car toute création a une valeur, non seulement économique mais aussi culturelle et émotionnelle.
3. Avec l’Éducation Physique et Sportive obligatoire, l'école apprend aux jeunes à collaborer, respecter les principes disciplinaires et développer l'esprit d'équipe, contribuant ainsi à instaurer une culture de non-violence et de fraternité. Il leur apprend à gagner avec humilité et à perdre avec élégance en respectant les règles du jeu.
4. L'école doit obligatoirement enseigner la technologie, même si les laboratoires manquent. Aujourd'hui, il est urgent que l’éducation protège les jeunes contre les effets nocifs des réseaux sociaux et leur montre comment les utiliser pour avancer tout en développant un esprit critique. Ceci leur permet d’analyser ce qu’ils voient en ligne et éviter les pièges. Ce cours apprend aux jeunes à poser des limites au temps passé en ligne, à l’équilibrer avec d'autres activités, et à rechercher des relations de qualité plutôt que de courir après des "likes" ou des "commentaires". Cette matière est essentielle pour leur apprendre aussi à agir avec respect sur les réseaux sociaux, et à soutenir ceux qui sont en difficulté.
Ce curriculum endogène n’est pas seulement un outil d’apprentissage ; c’est un puissant pari pour renforcer le tissu social en encourageant la participation à des activités productives, en réalisant une réconciliation entre le travail intellectuel et manuel, et en développant une culture de l'effort, de l'initiative et de l'entrepreneuriat local.
Son objectif est de former des citoyens éclairés, capables de penser l'avenir d’Haïti et de s'engager pour construire une société juste, équitable et solidaire. Il vise à garantir l'égalité des chances pour tous, en brisant les barrières héritées du système colonial – barrières de classe, de zone ou de statut – qui continuent de diviser notre société.
Avec la refondation de l'école, où le Ministère a entrepris un vaste travail de réécriture et de modernisation de toutes les matières à l’école fondamentale, puis au secondaire, tout en donnant des indications sur de nouvelles méthodes d'enseignement, Haïti commence véritablement à s'engager sur la voie de la transmission de valeurs capables d’effacer la haine et la division pour construire une nation où chacun se sent intégré et reconnu dans un projet collectif commun.
Un siècle après que Jacques Roumain ait expliqué pourquoi "Nous mourrons tous" dans Gouverneurs de la rosée, quand Manuel est assassiné parce qu'on refuse qu'il reçoive le crédit d’avoir amené l’eau au village de Fond-Rouge, la grande question aujourd’hui, comme j’aime le dire, n’est pas tant quelle Haïti nous allons laisser aux nouvelles générations, mais bien quelle nouvelle génération nous allons laisser à Haïti. Cela exige une école capable de bâtir des compétences socio-émotionnelles solides, ancrées dans la science, pour faire avancer Haïti.
C'est pourquoi, dans les débats actuels sur l’avenir d’Haïti, les émotions ont leur place, la science aussi ! L’une ne va pas sans l’autre. #LekòlPaKaTann
Nesmy Manigat
27 avril 2025
#LectureDominicale
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