Né dans des conditions exceptionnelles, Haïti, après sa belle épopée, s'affirme comme un constat d'échec imputable à une gouvernance erratique et des éliminations insensées (Dessalines assassiné par ses pairs jaloux, Christophe forcé à se donner la mort suite à la trahison de son état-major, la cohorte de chefs d'Etat emportés par la violence aveugle (Salnave, Leconte, Sam et plus récemment Moïse) à laquelle s'ajoutent des citoyens engagés tels : M. Coicou assassiné par les sbires de Nord Alexis, J.S. Alexis éliminé par F. Duvalier sans oublier les exils forcés qui ont privé le pays de sa crème des crèmes). Il n'est pas dans notre intention d'établir la martyrologie haïtienne dès la genèse de l'Etat à date, mais d'appeler l'attention des uns et des autres sur une forme de cannibalisme politique qui impacte négativement et dangereusement notre marche vers le progrès.
Si diriger c'est effectivement prévoir, on ne peut pas prétendre que les élites politiques haïtiennes ont abondé dans ce sens. Car, mis à part le projet dessalinien qui n'a jamais été expérimenté, le programme civilisateur de Christophe liquidé par Boyer et sa clique pendant près d'un quart siècle de règne; le coup d'essai ou de maître d'Estimé; il n'y a jamais eu de projets porteurs, en tout cas, pas en acte.
Malgré ses nombreuses constitutions (23 au total), le pays n'arrive pas à se constituer en un Etat-nation fort. Tellement vrai Qu'Haïti s'assimile à un pays d'occasions ratées. Haïti a raté son démarrage en éliminant celui qui était le plus apte à protéger l'indépendance. Il a raté l'après 1843 (le mouvement de Praslin était porteur d'espoir mais a profondément déçu). Salnave, le héros des masses, a payé de sa vie son insolence de se retourner contre sa classe. Les affrontements fratricides entre libéraux et nationaux ont culminé, sous Salomon, avec l'ultime bataille de Miragôane en 1883. Or, Salomon a été l'une de plus belles intelligences de son temps. Le problème c'est que tout haïtien, lettré ou non, aspire à diriger. Boyer-Bazelais se croyait prédestiné à la présidence d'Haïti jusqu'au jour il s'est fait tuer.
La lutte pour le pouvoir, une constante dans l'histoire d'Haïti, a poussé certains dirigeants à des actes insensés (tel un Geffrard qui recourait aux anglais pour neutraliser son adversaire Salnave).
Ainsi les troubles sociopolitiques qui ont jalonné notre histoire de peuple vielle de deux siècles et quart indiquent que les élites n'ont pas été à la hauteur. Point n'est besoin de dire qu'il revient aux élites de donner le ton.
La construction d'un Etat-nation est un continuum qui voit chaque génération passer le relais à celle qui la suit. Quand ce processus se déroule dans le cadre d'un certain perfectionnement ; on note la marche vers le progrès. A l'inverse, en Haïti, il est donné d'observer une reproduction intergénérationnelle des mauvaises pratiques (corruption généralisée, insécurité, instabilité politique, misère matérielle, indigence d'esprit (ba nou grenn sal la, pito nou lèd nou la), précarité généralisée...).
La précarité est tellement sévère qu'elle alimente sempiternelement les troubles sociopolitiques. Le pays est comme dans un perpétuel recommencement. Chaque nouveau pouvoir apporte son lot d'espoirs et de déceptions. On dirait un mal implacable, un fatum auquel on n'échappe pas. Ce qui donne lieu à une discursivité déconcertante. Conséquemment, il s'ensuit une prédominance du langage magico-religieux qui ramène tout aux forces qui nous surpassent, que ces forces soient celles du bien ou du mal. Raisonnement binaire qui maintient captif l'élan vers le progrès.
Il y a comme un refus systématique d'emprunter la voie scientifique pour placer Haïti sur les rails du développement. La plupart de ceux qui ont fait des études très poussées ont la facheuse tendance de suivre le courant ambiant (kite l mache). Quand ils sont censés conseiller techniquement les décideurs, ils ne le font pas pour ne pas se compromettre. La conscience devient, dès lors, prisonnière des soucis matériels des uns et des autres. C’est que les mauvaises inclinations prennent le dessus sur les bonnes.
D'un autre côté, on ne saurait passer sous silence la coalition internationale bien décidée à noyauter l'indépendance acquise après maints sacrifices. Après la raclée infligée aux francais, les États esclavagistes (États-Unis, Angleterre) ont eu des rapports commerciaux avec Haïti. Ce qui laisse croire que l'hypocrisie internationale ne date pas d'hier. Et le premier coup fatal porté à la consolidation de l'indépendance a été la fameuse Ordonnance de Charles X (17 avril 1825) qui, comme un sang-sue, anémiait l'économie haïtienne. Ainsi, le néocolonialisme imposé au nom de la diplomatie canonnière a replacé le pays sur la prédominance française jusqu'à la fin du XIXe siècle bien que le remboursement total de la dette ait été effectif jusqu'à la première moitié du XXe siècle.
Passé sous giron américain (faute de cohésion interne), le pays a essuyé sa première occupation en 1915. Et depuis, c'est l'interminable dépendance. C'est comme si les haïtiens sont incapables de self-governance. Toujours le tuteur américain pour dicter les règles du jeu.
Tels les tonneaux de Danaïdes, des fonds colossaux (pas ceux drainés par les ONG dont le mode de gestion est douteux, mais ceux de CIRH, PetroCaribe, BID, et aides bilatérales) pour sortir Haïti de son état comateux. Mais il n'en est rien. Tout compte fait, le pays semble se morfondre dans une crise paradigmatique où tout s'entremêle donnant lieu à un problème inextricable.
De nos jours, un discours assez spéculatif laisse croire que le sous-sol haïtien regorge de richesses et les atroces souffrances dont la population est accablée y trouveraient leur justification plénière. Faut-il accorder crédit à tout ce qui se dit? L'auto-détermination dont on se trouve privé peut-il s'étendre jusqu'au droit de pouvoir exploiter ses ressources minières? Quel jeu macadre se joue sur le sol de Dessalines? L'effort dans le mal, pour reprendre Firmin, a donc un double visage : les haïtiens incapables de se surpasser et qui n'ont pas jusqu'ici la solution à leurs problèmes pas du tout insolubles, d'une part; l'international qui ne tient qu'à ses intérêts ou qui ́n'arrive toujours pas à se défaire de vieilles rancœurs (nous faire payer pour la déculottée de 1803 et du coup, mettre en relief notre incapacité à bien gouverner), d'autre part.
En dépit d'une existence plus que biséculaire, Haïti végète. Les plus pessimistes ne croient plus au salut du pays en proie à une prédation des différents groupes sociaux. Évoluant dans une anomie quasi-totale, la patrie agonisante parviendra-t-elle à s'en sortir un jour? On dit souvent que le pays ne saurait aller plus bas à l'idée qu'on a déjà touché le fond. Mais quel est le constat? A chaque fois, les haïtiens se révèlent très habiles à repousser leurs limites jusqu'à sombrer dans une certaine banalisation de la vie qui frise la barbarie. Pas de verrous, pas de normes, du moins, presque. La dégringolade est à son comble. A tout prendre, la rédemption passe par la résorption de la crise de la conscience haïtienne engluée dans des contradictions les plus absurdes.
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