« L’homme danse volontiers la danse macabre, et, ce qui est le plus bizarre, il la danse sans le savoir. C’est à l’heure où il est le plus gai qu’il est le plus funèbre.» Victor Hugo à la fin de sa vie
Raison et Conviction
Quand j’étais adolescent et qu’il m’arrivait parfois de dire ou de faire des choses jugées répréhensibles, Anna Saget, ma tante et mère adoptive, qui était une femme forte, pleine d’amour, de courage et de grandeur me répétait souvent après m’avoir doucement réprimandé « L’âge amènera la raison, disait-elle. Je veux t’aider à prendre plus tard les bonnes décisions. Je suis persuadée qu’avec l’âge et l’expérience tu finiras par comprendre et développer une meilleure capacité à juger les situations. » Le temps aidant, j’ai fini par comprendre que la notion de "raison" ne se limite pas à la capacité de raisonnement intellectuel. Elle englobe également la capacité à comprendre les émotions, les nuances de la vie, à gérer les relations sociales, et à développer une conscience morale afin de pouvoir, dans la mesure du possible, prendre à bon escient des décisions éclairées.
Comme j’étais intéressé très tôt à la politique, j’ai fini par comprendre aussi que la raison ne suffisait pas à elle-même pour appréhender pleinement la réalité et le sens de l’existence. Il fallait qu’elle soit accompagnée d’un autre élément que j’ai identifié comme une croyance inébranlable, une persuasion profonde concernant un certain principe ou une idéologie politique. La conviction en effet, s’appuyant sur l’expérience personnelle, l‘éducation, les fréquentations les valeurs et les idéaux, peut être un facteur important dans la motivation d’action politique et dans la défense d’une position. Elle peut se fonder sur l'expérience personnelle, la religion, les valeurs ou les idéaux. La raison et la conviction sont donc deux éléments essentiels de la politique. La raison permet de prendre des décisions éclairées, tandis que la conviction fournit la motivation et la détermination nécessaires pour les mettre en œuvre. Un équilibre entre les deux est essentiel pour une politique efficace et juste.
Permanence de la crise politique haïtienne
Une crise politique est une situation grave qui affecte profondément un Etat. La crise politique qui bouleverse Haïti depuis plusieurs décennies s’est révélée un problème multidimensionnel qui s’est amplifié depuis l'assassinat du président Jouvenel Moïse en 2021. L'absence d’un président élu et la non-organisation d'élections législatives et/ou générales depuis 2019 ont créé un vide de pouvoir et une paralysie politique. Ce vide symbolique et l'absence de dessein, qui exprime aussi un sentiment d’abandon, d’indifference et d’isolement, favorise le retour de la violence destructrice du politique. De plus ces évènements ont exacerbé l'instabilité politique, et favorisé la montée des gangs qui, occupant désormais une partie importante du territoire, exercent un pouvoir macabre considérable sur la population qui est obligée, dans bien des cas, de se déplacer en abandonnant tous ses biens, provoquant ainsi une crise humanitaire sans précédent. En effet, obligée de vider les lieux et ne sachant souvent pas où aller, la population vit dans la peur, l’obsession avec des difficultés énormes à accéder aux services de base, l'accès à l'eau potable, l'assainissement, la santé, l'éducation, l'énergie, la mobilité, l'alimentation. L’insécurité absolue devient ainsi un problème majeur. La crise a entraîné des grèves, des manifestations, des mouvements sociaux, plus d’un million de personnes déplacées, des émeutes et, plus grave, des révoltes et un embryon de guerre civile incluant des affrontements sporadiques de groupes de bandits armés opposés à l'État avec des groupes d’autodéfense appelés aussi brigades de vigilance, la police nationale et les forces armées d’Haïti (rétablies seulement le 18 novembre 2017 et toujours en phase de reconstruction et de professionnalisation). Cette situation difficile source d’instabilité et de tension permanente, a créé en fin de compte une dégradation et une polarisation sociales qui mettent sérieusement en péril l'ordre public.
Et maintenant que faire ?
Se basant sur la raison et ma conviction politique j’ose proposer les mesures suivantes:
la solution radicale contre les gangs et leurs soutiens. Celle-ci implique une approche combinée de répression et de prévention. La répression doit cibler les chefs de gang et leurs réseaux de financement, tandis que la prévention doit se concentrer sur les jeunes et les quartiers à risque.
Menées par les forces de l'ordre, des opérations ciblées doivent viser à démanteler les réseaux de trafic de drogue, de blanchiment d'argent et d'autres activités illégales.
Les suspects doivent être arrêtes jugés rapidement et efficacement pour dissuader les futurs crimes.
La corruption au sein des institutions publiques qui érode la capacité institutionnelle du gouvernement doit être combattue avec force, sérieux et sans compromis pour garantir l'application équitable de la loi.
Les jeunes à risque doivent bénéficier d'un accompagnement social personnalisé pour les aider à trouver leur place dans la société.
L'école doit être un lieu sûr et accessible à tous, avec des programmes de prévention et d'accompagnement adaptés.
La formation et le soutien à l'emploi sont essentiels pour les jeunes à risque, afin de leur permettre de gagner leur vie honnêtement.
Les victimes de la violence des gangs et leurs familles doivent bénéficier d'un soutien psychologique pour surmonter les traumatismes.
Les forces de l'ordre, les services sociaux, les écoles, les organisations communautaires et les acteurs du monde économique doivent travailler ensemble pour lutter contre les gangs.
Des politiques publiques claires et cohérentes doivent être mises en place pour lutter contre la pauvreté, l'exclusion sociale et les inégalités qui alimentent la criminalité.
Revenons sur terre
Que l’on soit au pays ou à l’extérieur, balloté entre les vagues de la colère impuissante, la révolte et le découragement qui n’est pas une option, les moyens et stratégies sont très limités pour ne pas dire inexistants. Deux options s’imposent dans le cas qui nous préoccupe, dixit Yolene Gaspard, La dialectique des armes pour un nettoyage complet du pays de tous les malfrats stupides, futiles et sans âme installés au gouvernement sans oublier ceux qui, selon le principe « se tou pam », se préparent frénétiquement à les remplacer pour s’enrichir et prolonger la souffrance des Haïtiens, ou bien se laisser miner par l’usure comme la grande majorité des compatriotes (y compris moi-même) le font, en dépit du fait que nous savons qui mène ce bal macabre qui nous étouffe et à qui profite ce crime odieux. La balle est dans notre camp.
Jean-Robert SAGET MA Politologue Expert en communication sociale Université libre de Berlin Ancien Ambassadeur d’Haïti
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