Ce matin, en lisant les nouvelles internationales, j’apprends un nouveau mot. En effet, ailleurs le monde continue de tourner et la langue de Molière évolue. Le journal Le Parisien informe que pas moins de 150 néologismes, sens, locutions et expressions font leur entrée dans la nouvelle édition du Petit Larousse illustré et figureront dans l’édition 2026.
Dans cette liste, une fulgurance, une révélation linguistique pour Haïti, le terme « aplaventrisme ». La découverte de ce mot m’offre une clé lexicale inattendue pour nommer une attitude profondément ancrée dans notre société haïtienne. Une information qu’il me faut absolument partager avec les lecteurs haïtiens, plus occupés à survivre que de suivre les évolutions d’une langue qui, quoiqu’on en dise ou quoiqu’on voudrait nous faire croire, nous appartient pleinement et pour laquelle nous avons versé du sang, au même titre que cette terre et tous les biens qui y figurent.
Décrit comme « une attitude de soumission pour éviter un conflit », l’aplaventrisme dépasse, dans le contexte haïtien, la simple prudence stratégique. Il devient l’expression d’une hyper-servilité persistante, traduisant notre propension à courber l’échine face à l’arbitraire, à l’injustice et à l’ingérence, — non pas par crainte, mais par facilité, résignation, habitude. Elle a ses limites me direz-vous, nous carburons au conflit : « Depi nan ginen nèg rayi nèg ; ti konkonm ap goumen ak berenjenn ». Je le concède volontiers, cependant il ne contredit pas pour autant notre capacité à tolérer, dans un silence complice, les pires dérives. Quel autre terme conviendrait mieux pour nommer cette tendance lourde de notre société à tout tolérer, à tout justifier, à tout laisser passer — du plus petit abus quotidien jusqu’à la plus grande trahison nationale. Voici que ce mot, aplaventrisme, vient, comme une ironie du sort, nous rappeler que ce renoncement généralisé a désormais un nom. Un mot pour dire ce que nous sommes ! Toute catégorie sociale, tout groupe économique confondus !
À chacun son maître : « Le Blanc » qui a toujours bon dos, l’Argent qui bien sûr n’a pas d’odeur, le Pouvoir qui enivre et permet d’assouvir tous les désirs, le tout assaisonné à une bonne sauce créole d’obsession pour les Visas et autres laissez-passer vers des cieux plus cléments.
Il y a toujours quelques exceptions, nous les connaissons et elles se connaissent, toutefois force est de constater qu’elles sont rapidement englouties dans les méandres des intérêts vils, des petites ambitions sournoises, et des gros appétits déclarés. Hélas, gouttes d’eau dans l’océan de corruption et de mauvaise foi qui caractérisent aujourd’hui notre modèle social.
Mon père m’avait prévenu. Je n’avais pas compris alors la profondeur de ses propos, trop jeune sans doute. C’était un après-midi, adolescente en pleine effervescence, je venais de vivre en première loge les évènements de 2004. Comme d’habitude, nous discutions histoire et politique, les deux allant de pair. Je lui parlais de je ne sais quel changement de mentalité, et en lui disant que bientôt les choses seraient différentes ; ce à quoi il me répondit : « Cela ne changera pas, du moins pas aussi vite tu le penses ! CAR TOUT LE MONDE Y TROUVE SON COMPTE ! » Il avait ensuite adouci son message en m’assurant que cela valait la peine de se battre pour ce pays, pourvu que je trouve la raison, avec un grand R, qui me porterait et me garderait sur les rails.
Tout le monde y trouve son compte ! Une phrase qui me trotte de plus en plus dans la tête ces derniers temps. Quoi de plus juste ! Tout le monde tire son parti du désordre institutionnalisé, même ceux qui devraient initier le changement tant espéré et tant attendu.
J’ai vu, j’ai entendu, j’ai ressenti cette attitude partout : dans les salons feutrés des castes économiques, dans les silences assourdissants des leaders religieux, des intellectuels bardés de titres. Chacun semble avoir choisi son camp : celui du confort, de la compromission, du bénéfice immédiat. Même cette majorité qui se plaint et qui subit les conséquences de décennies de mauvaise gouvernance n’est exempte, car ce chaos généralisé, ce n’est pas uniquement la faute des dirigeants, ni des puissances étrangères, ni des classes dominantes. La question que je nous pose, collectivement et individuellement, est la suivante : voulons-nous réellement que cela change ? Car vouloir le changement, c’est accepter de sortir de la logique du favoritisme, de l’impunité, du clientélisme. C’est refuser les privilèges mal acquis, c’est dénoncer les abus même lorsqu’ils sont commis par nos proches. C’est dire non, même lorsque cela coûte. Qui, aujourd’hui, ose encore dire non ?
Haïtiens d’ici tout comme ceux de la diaspora, désirent les avantages de la vie en Haïti, et de cette prétendue liberté que nous brandissons à tout venant, alors que personne ne veut accepter les devoirs et la responsabilité qui en découlent. « On ne peut demander justice à ceux qui sont injustes » dit l’adage. Il suffit d’écouter n’importe quelle conversation dans la capitale, ou ce qu’il en reste, pour comprendre que les malversations des uns, les exactions des autres ne sont que secrets de polichinelle. Beaucoup de ragots peut-être, néanmoins il n’y a pas de fumée sans feu non plus… Mais, il faut « jouer le jeu » comme on dit. Dans notre « panyen krab », « manyen youn manyen tout », « en tèl se frè- zanmi en tèl », et j’en passe… toutes les excuses sont bonnes.
Pourtant, « qui aime bien châtie bien », nous a-t-on enseigné. Devrions-nous donc interpréter ce « je-m’en-foutisme » latent, cette inertie, comme un manque d’amour envers nous-mêmes ? Le comportement collectif observé depuis des années me donne parfois l’impression douloureuse que nous, Haïtiens, avons perdu confiance en nous-mêmes — et peut-être même cessé de nous aimer véritablement, dans ce qu’il y a de plus noble et exigeant.
Aujourd’hui une évidence s’impose : l’aplaventrisme pathologique dont nous faisons preuve chaque jour est désœuvrant et pathétique. C’est en revanche, la réponse la plus vraisemblable que je trouve aux questions que je me pose sans cesse, lorsque j’essaie de trouver les raisons qui expliquent cette rage acharnée contre un peuple qui n’a jamais rien demandé, et surtout qui n’a jamais empêché ses dirigeants de le voler, de l’opprimer, de l’asservir, de le dépouiller pour aller enrichir ailleurs, pourvu qu’il puisse danser, verre de tafia en main, et sa prière au cœur. Notre peuple, trop souvent réduit à la survie, a fini par intégrer que la résistance est vaine, que la justice est utopique, que l’exil et la fuite sont l’unique porte de sortie !
La reptation générale de nos autorités, de nos dirigeants, de nos soi-disant leaders de toute sorte, qui nous rabâchent les oreilles de leurs opinions infondées à défaut de convictions réelles, est annihilatrice.
Personne pour se révolter ! Personne pour s’opposer ! Même lorsqu’il s’agit de lois bafouées. Ah que les lois ont bon dos ici ! Elles sont inappropriées, obsolètes, désuètes, inadaptées ; tous les qualificatifs ressortent pour justifier qu’elles ne soient pas appliquées, sauf quand elles vont dans le sens de plans macabres. Pauvres lois, entités nébuleuses qui subitement arrivent à prendre corps par magie, pour s’abattre sur des citoyens impuissants. Cela doit se passer comme cela au Pays de Cocagne dans lequel nous pensons vivre.
Il y a tellement de choses contre lesquelles nous devrions nous ériger dans notre pays à l’heure actuelle : rien que la parade incessante de ces cortèges officiels agressifs balayant tout sur le passage, devrait susciter une levée de boucliers ; et que dire de l’annonce faite hier par un Ministre de l’Education Nationale, sur l’enveloppe affectée à la Fête du Drapeau et de l’Université ? Quelle Université ? Quels élèves, étudiants ? alors qu’à date pas une initiative n’a été formulée par les pouvoirs publics pour dédommager les innombrables entreprises et foyers, victimes des ravages de l’insécurité, parce que l’Etat a tout bonnement failli à ses devoirs régaliens ? Rien ! défilés, mascarades et langues de bois toujours au programme ! Tous, comédiens, trop contents de se pavaner aux évènements financés par les bailleurs internationaux, donneurs de leçons mais aussi, moteurs et cautions de cette machine corrompue.
Pourquoi un texte de plus à ressasser la même rengaine, pourriez-vous me demander ?
- Peut-être est-ce pour laisser une trace. Comme une bouteille jetée à la mer, qu’un inconnu découvrira un jour, par hasard, sans savoir qu’il était une fois Haïti.
- Parce que notre disparition semble inévitable — celle de nos valeurs, de notre mémoire, de notre culture, de nos vies. Et parce que, lorsque la source sera tarie, la diaspora, aussi dévouée soit-elle, ne pourra porter sans racines, ce qui faisait notre identité. Lè manman pyès la fin chire sa n’ap gen pou vann, que restera-t-il ?
- Parce que je suis lasse de compter les morts et les réfugiés. Épuisée de voir partir en fumée le fruit de tant d’années d’efforts.
- Parce que j’ai mal à mon pays, peur de ce que nous devenons. Parce que je ressens, impuissance et culpabilité.
- Parce que, malgré tout, je continue de croire. Naïvement peut-être, mais sincèrement. Et parce que l’écho d’un mot peut encore éveiller une conscience.
- Parce que, comme l’a dit Alain Finkielkraut, « il ne s’agit pas que tous aient le même comportement, mais que chacun vive à la même heure ».
- Parce que je refuse d’abandonner, même dans la fatigue, même dans la colère.
- Parce que je sais qu’il existe encore, en ce pays, des âmes droites refusant de pactiser avec l’abîme.
- Parce qu’il est temps de confronter les politiciens, les profiteurs, les imposteurs, à leurs responsabilités, civile et pénale.
- Parce que la vérité, même brutale, est le premier pas vers la reconstruction.
- Parce que sans justice, il n’y aura ni paix, ni réparation.
- Parce que je veux pouvoir regarder les adultes de demain, dans les yeux, sans regret ni honte.
- Parce que ma plume est ma seule arme, et que l’écriture est ma manière de résister.
- Parce qu’Haïti est tout ce que j’ai. Tout ce que je suis.
- Ou, tout simplement, parce que c’est mon droit. Moi, citoyenne haïtienne, par le sang, par la loi, et par la volonté !
Oui, l’aplaventrisme nous a trop longtemps définis ! Mais il ne nous condamne pas.
C’est ici, sur cette terre, que nous devons continuer de croire, d’agir, de bâtir. Ou bien préférons-nous attendre que l’Histoire se referme sur nous, sans même tenter de la réécrire ?
Il est temps d’assumer notre part. Ceci n’est pas un réquisitoire. C’est un appel à ce qu’il nous reste d’honneur et de bravoure. Oui, nos lois sont faibles, parfois inadéquates ! Oui, nos institutions sont dysfonctionnelles ! Cependant, ces maux n’ont de pouvoir que parce que nous les tolérons ! Parce que nous avons érigé le repli, l’indifférence et la peur en stratégies de survie nationale.
Il est temps de sortir de l’ombre, de nommer les choses, de refuser de ramper au nom d’une apparente paix sociale ou d’un statu quo stabilisateur. Il est temps d’exiger des comptes. Non pas pour punir aveuglément, mais pour restaurer la confiance. Pour rétablir le lien brisé entre citoyenneté et responsabilité. Nous valons mieux que l’aplaventrisme ! Nous valons mieux que ce confort du renoncement. Il est temps d’apprendre à dire NON ! Il est temps de faire de notre indignation une puissance créatrice. Il est temps, enfin, de nous tenir DEBOUT !
Ce pays ne sera sauvé ni par un miracle venu de l’extérieur, ni par un homme providentiel. Il le sera par l’éveil collectif de ceux qui n’ont pas renoncé à espérer, à résister, qui n’ont pas troqué leur dignité contre une fausse aisance, qui veulent transmettre aux générations futures non pas le poids de notre résignation, mais l’intensité de notre relèvement.
Et peut-être qu’un jour, à force de courage, de constance et de lucidité, nous pourrons dire que l’aplaventrisme ne nous définit plus.
Qu’il ne fut qu’un passage, une alerte, une époque à dépasser.
Et, que cela a valu la peine !
Geneviève Michel, Avocate
13 mai 2025
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