« Les hommes du quartier avec les armes en main qui nous protègent et qui nous tuent représentent pour moi la Police Nationale d’Haïti », avance un jeune de 12 ans, vu en consultation pour baisse considérable de sa performance scolaire, amené par ses proches après avoir été déménagé d’un quartier occupé par les bandits. Cette histoire touchante témoigne de la passivité d’une société qui ne protège pas ses enfants – l’avenir du pays – des violences atroces.
Elle fait l’écho de ce que subissent des milliers d’enfants haïtiens.
La montée des scènes de violences perpétrées par les gangs armés dans le pays constitue une entrave au développement physique, psychologique, émotionnel, social et moral de nos enfants et adolescents. D’après L’UNICEF, entre 2023 et 2024, on a observé une augmentation de 70 % du nombre d’enfants recrutés par les groupes armés, avec une augmentation de 1000 % des cas de violences sexuelles, des fermetures d’écoles mettant plus de 300 000 enfants privés d’éducation. (UNICEF, n.d.). Une situation qui met en danger l’avenir de ceux qui seront les adultes de demain, moteur du développement.
En tant que professionnel de la santé mentale, il est plus qu’urgent d’alerter la société sur les effets silencieux mais durables de cette violence sur les jeunes générations. La santé mentale des enfants et des adolescents, trop longtemps marginalisée, devient aujourd’hui une urgence nationale. Nos enfants se retrouvent directement ou indirectement exposés de façon chronique à des évènements traumatisants ; fusillades, incendies, meurtres, enlèvements et déplacements précipités. Ces évènements ont un impact négatif sur leurs pensées, émotions et comportements. La violence engendre de la violence. Il est évident que les enfants, pris dans ce piège du cycle de la violence, seront plus susceptibles de commettre des actes violents, dont les agressions, la maltraitance des enfants, la délinquance et le crime. (Guerra & Dierkhising, 2012)
Les études prouvent qu’une exposition prolongée à la violence entraine une augmentation des cas d’anxiété, de dépression, de trouble du stress post-traumatique, de troubles du comportement et de difficultés scolaires au cours de l’enfance et de l’adolescence. (Foster & Brooks-Gunn, 2023).
Les adolescents vont adopter des comportements à risque comme fumer, boire de l’alcool, avoir des relations sexuelles précoces, consommer de la drogue, se prostituer, adhérer à un gang et porter une arme à feu. 80 % des enfants victimes de maltraitance ou exposés aux traumatismes répondent aux critères de diagnostic d’au moins 1 trouble psychiatrique dès l'âge de 21 ans (Al Odhayani et al., 2013). À côté des conséquences psychologiques, les conséquences cliniques et sociales sont considérables : de la douleur chronique à l'âge adulte comme l’arthrite, la lombalgie, les maux de tête et la migraine entre autres, qui sont constituées comme l’une des premières causes d’incapacité dans le monde. (médias, n.d.).
Socialement, les valeurs de l’enfant sont affectées. La violence vécue est verbalisée et normalisée chez les adolescents, qui voient les chefs et les membres des gangs armés comme des modèles. (Larose & Noncent, 2024). Dans un pays où les figures d’autorité traditionnelles sont absentes ou impuissantes, il est plus qu’évident que ce renversement des repères moraux nourrit une culture de violence banalisée et même valorisée. Les lieux sécuritaires, protecteurs ; églises, écoles, péristyle, etc. sont fermés, vandalisés et occupés par les bandits. Aucune structure de refuge.
Face à cette situation, il est impératif de venir avec une réponse systémique, par le développement des programmes de santé mentale communautaires, la création des espaces sécurisés pour l’expression émotionnelle des enfants par l’art, le jeu et la parole, la réhabilitation des institutions éducatives et psychosociales, et d’investir dans la protection de l’enfance.
Protéger les enfants est un devoir citoyen, car les protéger aujourd’hui, c’est poser les bases d’un avenir certain pour Haïti.
Junior Brice, MD
Titulaire d’un master en santé publique
Directeur de programme Santé Mentale/Zanmi Lasante
Certifié en Santé Mentale Globale et Santé Globale
Fondateur d’une organisation de jeunesse engagée dans la santé, l’éducation et les droits humains
Références
Al Odhayani, A., Watson, W. J., & Watson, L. (2013). Conséquences comportementales de la violence faite aux enfants. Canadian Family Physician, 59(8), e350–e356. https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC3743711/
Foster, H., & Brooks-Gunn, J. (2023, January 20). Violence sociale: Violence physique familiale et communautaire | Encyclopédie sur le développement des jeunes enfants.
https://www.enfantencyclopedie.com/violence-sociale/selon-experts/effets-de-la-violencephysique-familiale-etcommunautaire-sur-le
Guerra, N. G., & Dierkhising, C. (2012, January 1). Violence sociale: Les effets de la violence communautaire sur l’enfant | Encyclopédie sur le développement des jeunes enfants. https://www.enfant-encyclopedie.com/violence-sociale/selon-experts/les-effets-de-la-
violencecommunautaire-sur-le-developpement-de
Larose, S., & Noncent, P. (2024). Influence des gangs armés sur la construction identitaire des jeunes en Haïti: Le cas de Martissant. Agora débats/jeunesses, 96(1), 27–42. https://doi.org/10.3917/agora.096.0027
médias, C. C. K. D. O. R. avec les. (n.d.). Les traumas de l’enfance accroissent le risque de
douleur chronique à l’âge adulte. Salle de presse. Retrieved April 28, 2025, from
https://www.mcgill.ca/newsroom/fr/channels/news/les-traumas-de-lenfance-accroissent-lerisquede-douleur-chronique-lage-adulte-353822
UNICEF. (n.d.). Retrieved April 23, 2025, from https://www.unicef.org/fr/communiquesdepresse/en-haiti-le-nombre-denfants-recrutes-par-des-groupes-armes-augmente-de-70-enunan?utm_source=chatgpt.com
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