C’est le vœu de l’avant-projet de constitution en ses articles 9 et plus explicitement 65-1. Ce qui signifie du coup 572 nouvelles communes, plus les 146 communes existantes. Une connaissance m’a demandé qu’est-ce que je pense de l’idée de transformer les sections rurales en communes ?
Ce n’est pas une mince affaire. C’est en même temps un couteau à double tranchant. D’une part, dans l’état actuel de privations qui est le lot de la plupart des sections rurales, c’est tout simplement une utopie et cela pour longtemps encore. C’est en outre mal connaitre la complexité du monde rural, tant sur le plan géographique et topographique que sur le plan sociologique et économique. C’est une idée téméraire, quand on considère la faible richesse globale créée (PIB) par Haïti pour assumer de manière souveraine cette politique, d’autant que plusieurs sections rurales sont encore enclavées. On a vu, par exemple, comment des décisions inconséquentes d’avoir des élections échelonnées ont conduit le pays à perdre sa souveraineté politique et, à cause d’elle, tout le reste.
Mais, d’autre part, cette témérité n’est pas totalement une mauvaise idée au regard tant de la Carte de pauvreté en Haïti, établissant clairement que la pauvreté est rurale, que des conclusions des spécialistes des migrations montrant que les villes offrent aux migrants de plus grandes opportunités d’améliorer leurs conditions de vie. Des questions importantes se posent alors : cette transformation serait-elle dans l’esprit des rédacteurs de l’avant-projet de constitution un chemin de progrès capable de stopper l’exode ? Si oui, dans quelle condition, selon quel schéma et selon quel cheminement ?
Autrement dit, il ne suffit pas de le constituer ou de le décréter, mais il faut s’assurer avant tout que le pays soit en mesure d’y faire face. Une commune n’est pas qu’une entité administrative territoriale. C’est avant tout une communauté de vie organisée, capable autant de se prendre en charge que d’apporter des services essentiels à ses habitants. Dans le cas contraire, ce serait une balkanisation des communes qui réduirait davantage en lambeaux la vie des hommes et des femmes qui habitent le territoire rural, voire un leurre pour renforcer leur isolement au profit du bien-être des nantis.
On peut toutefois reconnaître qu’une section communale peut devenir une commune. Pour faciliter la transition à celles qui remplissent les conditions (sur le plan économique, organisationnel, infrastructurel et technique), on devra à travers des lois d’application alléger de manière raisonnable et progressiste les exigences démographiques et concevoir un modèle d’organisation de l’espace et d’accès aux supports d’être-ensemble capables de promouvoir une meilleure socialisation du citoyen.
Cela fait alors intervenir deux notions fondamentales : un modèle d’aménagement du territoire et la décentralisation. Celle-ci est inscrite dans la Constitution du 29 mars 1987, qu’on peut reprendre et adapter au besoin, dans le but de contribuer à fixer la population sur son territoire et de lui donner des leviers adéquats et durables pour changer ses conditions de vie. La décentralisation marche nécessairement avec une déconcentration des services publics, avec la rétention en grande partie des richesses créées localement et leur bonne gouvernance aux fins de prise en charge autonome. En tout cas, c’est ça l’esprit des articles 2 et 4 du Décret du 1e Février 2006, publié sous le gouvernement du Président Boniface Alexandre sur la décentralisation. Plus le citoyen d’un territoire possède un pouvoir d’achat et est réceptif à de nouveaux services, plus le secteur privé viendra s’y installer pour combler le vide et contribuer à créer un cercle vertueux d’amélioration de la qualité de vie et de la citoyenneté qui, selon F. Flahault, n'est alors elle-même que l’une des formes de notre participation à la société.
Le modèle d’aménagement de territoire existentiel répond à un schéma d’organisation de l’espace en termes d’occupation et de vocation des lieux pour une meilleure prise en charge de l’économie, de l’environnement et des « supports d’être-ensemble », c’est-à-dire des choses (matérielles et immatérielles), des centres d’intérêts et des activités qui créent un lien entre soi et les autres. Ce qu’il faut à ce modèle est un tronc commun qui constitue son ADN et qui protège son identité, tout en laissant de la place à l’innovation, faisant ce qu’on appelle l’unité dans la diversité. Alors, au lieu de continuer à s’enliser dans la dénonciation et l’opposition, il serait bon de revoir l’approche pour mieux faire entendre et transformer le cri de détresse du paysan en opportunité de bâtir un cadre de vie de qualité. C’est ici que nous faisons intervenir et, donc, proposons le modèle sur lequel nous réfléchissons, conceptualisé sous le nom générique de « village-forteresse ». Ce qui signifie que la valorisation ou le respect dont il est question s’adresse à tous les espaces de travail actuels sur la constitution, la relance économique, la prospérité climatique, les PME, la jeunesse, les infrastructures, le budget de la République et le numérique.
Le « village-forteresse » est un concept de territoire existentiel rural, inspiré de l’édit du 9 avril 1804 de Dessalines demandant aux généraux de division d’édifier des forts sur le sommet des plus hautes montagnes, qui fait écho à un cadre de vie décent, grâce à un aménagement urbanistique incluant entre autres :
Une route (d’intersection communale) bien construite, avec un système de drainage efficace et de trottoir pour la marche, ceinturée d’arbres parasols, le long de laquelle s’installent avec espacement les habitants pour pouvoir bénéficier à meilleur prix des services collectifs et maintenir les sous-systèmes de Lakou ;
Un centre-ville par section ou intersection communale, à l’image d’une agora ou d’un forum, mais encore plus proche de l’atrium au vieux centre-ville de la Havane, où sont disponibles dans un grand Lakou quadrangulaire doté de portiques pour les grands rendez-vous (meeting, foire, concerts et spectacles publics, etc.) : un complexe administratif (services publics déconcentrés), les activités commerciales, économiques, socio-culturelles et sportives (un gymnasium) ;
Une infrastructure touristique, incluant une place publique avec aménagement paysager et d’autres sites aménagés et naturels protégés, des sentiers de promenade et de randonnée balisés, avec des points d’arrêt pour la pause et l’observation ;
Un système d’habitat décent et intégré ayant pour vision d’ancrage : « Un Haïti accueillant, vert, nourricier et résilient » : grâce à l’amélioration de l’habitat rural, ayant une architecture identitaire avec accès à l’énergie, à une citerne et aux sanitaires, il est possible d’alimenter en eau tant celles-ci qu’un jardin garde-manger intégré associé au petit élevage, au fruitier et à l’agroalimentaire, voire d’accueillir des touristes qui consommeront des produits naturels de terroir. Ce qui permettra d’optimiser la création de richesse et sa redistribution à l’échelle du territoire, en vue de mieux y fixer notamment les jeunes comme entrepreneurs. Le cout pour ces différents modules est de trente mille (30,000.00) dollars américains par famille, soit 2 milliards de dollars américains pour 600,000 familles environ, qui peuvent être injectés d’ici 2054.
Pour cela, il serait indiqué de restructurer et de dynamiser les ministères des travaux publics et de l’agriculture, dont les performances par rapport aux besoins sont largement en-dessous de la moyenne, en particulier pour ce qui concerne respectivement les infrastructures routières et l’agriculture, voire davantage encore le développement rural. Tout cela a pour finalité de dynamiser le village-forteresse et de contribuer à sa notoriété, à son épanouissement et à sa grandeur. Ce qui sera justice sociale et donc l’expression d’un système social à visage humain, caractérisé par la réduction des inégalités sociales, l’élimination de l’insécurité alimentaire et l’équité territoriale, à effet direct sur les enjeux économique, politique, environnemental et climatique.
Bibliographie
Doug Saunders : « Du village à la ville : comment les migrants changent le monde » ; Ed du Seuil, Paris 2012
François Flahault : « Pour une écologie du lien social » ; dans « Écologies sociales : le souci du commun », sous la Direction de Pierre-Antoine Chardel et Bernard Reber ; Parangon/Vs, Lyon 2014
Ministère de la Planification et de la Coopération Externe (PMCE) : « Carte de Pauvreté d’Haïti », Version 2004
Abner Septembre
Sociologie, Centre Banyen Jardin Labo
@ Vallue, 13 Juin 2025
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