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Ma mère, profondément haïtienne, me le disait souvent : « Méfie-toi, fils, de l’intervention des mauvais esprits dans tes rêves ; ils peuvent débaquer fortuitement dans ton sommeil pour te piéger ; sois toujours prudent et tranchant avec eux. |
Il fait nuit. Le silence m’incite à la lecture. Mes yeux se promènent à travers le journal. Ils s’arrêtent sur un article. Pourquoi un si long texte ? « On ne lit plus ; on clique ; on ne pense plus ; on rabâche les vidéoclips ; on ne décrit plus les émotions ; on partage les pictogrammes,les émojis, les images-lettres (du japonais emoji), » me dis-je.
Je me mets à lire. C’est sur un pays en haillons dans un tourbillon. Pauvre petit pays éventré, démantibulé, maltraité, tyrannisé, méprisé. J’encaisse les phrases comme des coups de poing.
La narration devient aigre, fielleuse, très fielleuse. Je n’ai jamais vu de pareilles scènes. La désillusion de l’auteur coule comme un torrent dans la prose. L’amertume est insupportable. Je me lèche les lèvres, tentant d’y goûter. Dans le lit, mon épouse me parle avec les yeux mi-clos, sa façon de me dire good night, à la manière haïtiano-américaine, gracieuse. Têtu, je me plonge profondément dans chaque paragraphe. Je me laisse aller au rythme bouleversant du corps textuel. L’écriture me secoue de fond en comble.
Mes paupières s’alourdissent. La fraicheur de la nuit m’enveloppe. Mon corps se libère du poids de la fatigue d’une journée surchargée. Le sommeil s’empare doucement de moi. Je flotte dans la lumière tamisée de mon imagination. L’obscurité s’étend lentement. Je crois entendre une voix mystérieuse. Je prête l’oreille. « Parlons, » dit la voix, avec une étrange fermeté. La conversation s’annonce sérieuse, houleuse et fructueuse, sur des sujets soigneusement choisis. Les premiers mots tombent comme des filets jetés dans une eau poissonneuse et agitée.
La voix : Écoute bien. Je suis pressé. Je n’ai pas de temps à perdre. Je suis arrivé de loin, de très loin, pour te parler et t’écouter sur les déboires de ton pays natal.
Du respect ! Je ne vous connais pas. Pourquoi me tutoyez-vous ? Je ne suis pas l’une de vos zombies sans raison d’être, sans histoire, sans culture, tombée accidentellement du néant. Pourquoi moi ? je ne reçois personne dans ma solitude.
La voix commence à se métamorphoser : Ne nous sommes pas de la même famille, du même vivre-ensemble ? Les esprits ancestraux m’ont expédié ici pour un tête-à-tête.
Du même vivre-ensemble ? Qui êtes-vous ? Je comprends votre « vivre-ensemble » : des malpropres éhontés vivant ensemble dans la même malpropreté. Vous blasphémez. Là où les esprits ancestraux se trouvent, la vie est trouvable, palpable, vivifiante, agissante dans tous les cœurs et visible dans tous les yeux. Là où ils boivent, l’eau est pure, claire, fraîche, ruisselant des hauteurs. Les esprits de ce pays de montagnes vous ignorent dans votre bassesse, votre petite existence. Derrière les hauts lieux que vous ne pouvez pas voir, d’autres montagnes sont entrelacées. Les esprits survolent les cimes tandis que vous pataugez dans les marécages de votre platitude. Que voulez-vous de moi ? Je suis en paix dans ma solitude avec eux.
La voix de la ruse : Mon frère, pourquoi m’en vouloir ? Je ne suis qu’un membre du pouvoir sans pouvoir et sans abri, rôdant à travers la peur installée dans le pays honni.
Je ne suis pas votre frère. Je ne vous connais pas. Nous n’avons pas élevé les cochons ensemble. Nous ne sommes pas de la même famille. Ne me tutoyez pas. Vous cherchez tout ce que je rejette. Je vois l’impudeur dans votre fausse grandeur, la connivence dans votre confidence, la mauvaise foi dans votre joie, l’envie incurable dans les artifices de votre vie. Votre confort est mon inconfort. Votre visite ne m’apporte que de l’ennui. Les vanités de votre vie de crapule ne m’intéressent pas. Ma mission est trop exigeante. Trop à découvrir dans ce pays que vous prétendez connaître et diriger. Que de mornes raides à grimper ! Que de Savanes désolées à parcourir ! Que de profondes vallées à pénétrer ! Que de profondeurs abyssales à sonder ! Que de vérités à dévoiler ! Que de menteurs à démasquer ! Je vous écoute, pour l’amour des ancêtres.
La voix de la dissimulation : Je vous remercie au nom de Jean-Jacques Dessalines. On se parle, en dépit de l’écoulement du temps précieux, de votre mission si difficile à accomplir.
Connaissez-vous cet esprit immortel ? Vous ne tremblez pas en citant son nom ? Vous levez la tête vers le ciel pour admirer le Blanc dans son ascension vertigineuse. Lui, Jean-Jacques Dessalines Le Grand, que Dieu bénisse son nom, baisse les yeux pour regarder le même Blanc à ses pieds, apprenant les fondamentaux de l’humanité : la vraie profondeur, l’immensité réelle et la signification exacte de la Liberté, de l’Égalité et de la Fraternité humaines, universelles, sans frontières raciales. Vous blasphémez. Pour l’invoquer dans la banalité de notre conversation, je vous prie en grâce de dire « que Dieu bénisse son nom ». Posez votre question.
La voix de la courtoisie : Au nom de Jean-Jacques Dessalines Le Grand, que Dieu bénisse son nom, pouvez-vous me parler de la crise politique dans laquelle on m’a mis ?
Quelle monstruosité ! « la crise politique dans laquelle On vous a mis ? » Ne me dites pas que vous êtes à la tête du pays-phare de la liberté grâce à la colonisation de votre cerveau, la démolition de votre âme, la vassalisation de l’État et la démission de la nation libre de Jean-Jacques Dessalines Le Grand, béni soit son nom. Qui est ce ‘’On’’ qui vous a mis là ?
La voix de la crainte : ON, On, On, on, on...., c’est le Blanc oui.
Mon Dieu ! Quelle honte ! Quelle trahison ! Quelle tragédie ! Que vous êtes pitoyable, petit, chétif, malingre, hideux, sale. Je suis incapable de vous regarder dans les yeux. Écoutez ! Allez dire à votre Blanc qu’il n’est pas votre dieu et que vous n’avez aucune leçon de liberté à recevoir de lui. Allez lui dire qu’Haïti a son propre Dieu en trois personnes, trois femmes-guédées inséparables, à la pensée profonde et féconde, à l’orgasme envoûtant et libérateur :Liberté-Égalité-Fraternité. Allez lui dire qu’elles furent les trois amoureuses inséparables que Jean-Jacques Dessalines, béni soit son nom, caressait en public, sous le regard hypocrite d'un monde qui leur faisait la cour la nuit et pratiquait l’esclavage le jour. Le Dieu auquel vous devriez obéir est vôtre. Si vous croyiez en lui, il pourrait, seul, s’occuper de vous et des affaires du peuple haïtien, pour une vie meilleure.
La voix de l’impuissance : Je vous comprends. Mais je vais en parler à mes collègues. Vous savez, on fait de la politique.
Oui, c’est toujours comme ça, « on fait de la politique », « se politik n ap fè », de la magouille politique, de la politicaillerie en catimini. La politique vraie, libre et libératrice est faite pour les nudistes, en dehors du marronnage. Dans le bain revigorant de cette belle politique, on ne cache pas le nombril, pa gen kache lonbrik. Votre politique est un bain de boue puante. Dites-moi, de quels collègues parlez-vous ? Vous n’êtes pas Président de la République ?
La voix de la honte : Je ne suis pas le seul président non. Nous sommes sept oui.
Sept présidents ! Quel diable vous a inspiré ? Quel malheur ! Vous vous moquez de la nation, de vous-mêmes. Pourquoi avez-vous fait ça au pouvoir, au pays, au peuple, aux ancêtres ?
La voix de la déraison : Nous ne sommes pas seuls non ; il y a deux observateurs oui. Ils allègent la lourde tâche oui. Nous sommes un Conseil Présidentiel de Transition (CPT).
CPT ? Cela ne veut rien dire. Les fonctions et les postes sont déshonorés en Haïti. Les gros titres et les hautes fonctions sont dans les mêmes déchets du fond de cuve de la nation. Quelle lourde tâche ! Qu’est-ce qu’ils observent, ces deux observateurs ?
La voix de l’absurdité : Ils nous aident beaucoup oui. Ils nous assistent dans le partage équitable du pouvoir et de l’argent oui.
Le partage du pouvoir ! Où est la République ? Où est le parlement ? La justice, où se trouve-t-elle ? Le partage de quel argent ? Qu’est-ce que vous faites du budget de la République ?
La voix du désordre : Il n’y a pas de parlement non. Nous préparons les élections oui. Le Blanc nous ont donné un peu d’argent oui. La justice est en panne oui. Nous nous débrouillons avec le Trésor public oui.
La République ne vous intéresse pas. Vous l’avez violée, vous, neuf prédateurs-politiciens, à tour de rôle. Au nom de Jean-Jacques Dessalines, béni et loué soit son nom, je vous accuse de viol, d’exploitation politicienne de la tragédie d’Haïti, de non-assistance à nation en danger. Comment en est-on arrivé là ? Avec quelle bagout avez-vous, serpent, défié la raison ? De quelle hauteur la nation est-elle tombée sur la tête ? D’où vient cette folie ?
La voix de la confession : Tout a commencé avec l’assassinat du Président Jovenel Moïse oui. Il n’était différent ni de nous ni des autres qui se sont succédé au pouvoir.
La nation respire la même mauvaise odeur depuis plus de deux siècles. L’assassinat de Jovenel Moïse n’est que la petite goûte d’urine infectée qui a fait déborder le petit pot de nuit. Même après le débordement, vous, avec votre CPT, continuez d’y uriner pendant vos réunions sur les petites combines nocturnes : le partage des butins de la corruption, la mauvaise cuisine constitutionnelle, l’arrangement de voyages inutiles, la prolongation du pouvoir inconstitutionnel, la jouissance bestiale de votre sécurité illusoire, les blagues sur l’insécurité publique et nationale, la débauche de votre pouvoir sans pouvoir réel. Vous faites toutes vos macaqueries au nom et sur le dos de la nation trahie, terrifiée, agressée, désorientée. Pire : vous êtes aussi arrogant qu’inutile.
La voix de la lâcheté : Je comprends votre colère. C’est la réalité historique du pays ; nous ne l’avons pas créée. On fait ce qu’on peut pour avoir le contrôle de la situation. Mais vous oubliez le Problème des problèmes : des gangs-kidnappeurs indomptables et indomptés ont envahi le pays et bloqué la vie politique, économique et sociale. Qu’en pensez-vous ?
« Pour avoir le contrôle de la situation » ? La situation politique d’Haïti au 21e siècle est plus difficile à renverser que celle du 18e siècle pendant l’esclavage. De la fin du 18e siècle à l’orée du 19e siècle, les ancêtres ont pu identifier et sacrifier un ennemi commun, le colon esclavagiste Français, sur l’autel de la consécration de la Révolution haïtienne, le 1er janvier 1804. Aujourd’hui, le peu de patriotes du pays ont des défis monstrueux et polycéphales, internes et externes, à identifier et relever : le jeu brutal des États-Unis et du système mondial (mal compris et mal appréhendé), le morcellement de la nation, et les forces antipatriotiques comme vous, les politiciens sans conviction comme vous, les politiciens infériorisés et complexés comme vous — toujours avec la même acceptation du rejet de soi, la même petite question déshumanisante : « Que va dire le Blanc ? « Kisa Blan an pra l di ? ».
La voix de la tergiversation : Oui, des gangs-kidnappeurs ont envahi le pays et bloqué la vie politique, économique et sociale. Qu’en pensez-vous ?
Vous voulez avoir mon opinion sur la pourriture politique des politiciens comme vous qui ont mis Haïti dans ce bourbier de gangs apprivoisés et de gangs indomptés. Comme vous dites, « on fait toujours ce qu’on peut », pour le meilleur ou pour le pire. Pour vous, la politique est une loterie. Vous avez gagné le gros lot, le jackpot. Parasites, vous vivez de la plaie gangreneuse de la nation. Tout ce que vous avez, vous l’avez pris à la crise du pays, au peuple, en son nom : vos titres inutiles, votre ignorance pratique, votre agent sale, etc. Vous, ravageur, démolisseur de l’État, avec vos gangsters, vous êtes des petits nègres. Le seul grand Nègre d’Haïti s’appelle Peuple Haïtien.
La voix de la fierté malsaine : Vous ne connaissez pas le pays. Moi le grand Nègre des grands nègres, vous me traitez de petit nègre. Vous me devez une petite visite chez moi, en montagne : chambres pour les invités, piscine, salle de sport, salle de projection pour les matchs de football (agrémentés de friture et de sauce piquante, fritay-pikliz), suite pornographique, voitures tout-terrain, cartes d’achat alimentaire, entrepôt alimentaire, l’eau à gogo, coupons de carburant, réservoir de carburant, génératrices, onduleurs ou inverters, électricité ininterrompue, l’internet, servantes, gardiens de cours, gardiens de nuit (pour les soirées mondaines), agents de sécurité, chiens de garde, mitrailleuses, etc. Maintenant, dites-moi, suis-je un grand Nègre ou un petit nègre ?
Regardez l’immensité du sourire sur votre visage enflé par votre gourmandise. Alors, vous êtes un pays dans le Pays ? Vous ne parlez que de vos possessions. Vous vous ignorez vous-même. Votre vie n’est que ce que vous avez, le feu d’artifice que vous regardez et applaudissez dans votre petit ciel sombre. Mais écoutez : vous êtes une vie microbienne par rapport à la Vie nationale, une microseconde dans le Temps national, une petite gamelle, ganmèl au milieu d'un océan de misères. Vous ignorez les infrastructures inadéquates, précaires et délabrées, l’insalubrité publique, la crise de l’eau, la crise du logement, etc. La maladie n’est pas une malédiction. Mais vous ne dites pas où vous vous soignez — avec vos problèmes cardiovasculaires, le rythme anormal de votre cœur corrodé par la mort de la vie sociale et toutes les autres maladies effroyables. Vous découragez les cerveaux médicaux du pays. L’aéroport est votre seul ambulancier. À l’étranger — en République Dominicaine, en France, aux États-Unis, au Canada — sont vos médecins et hôpitaux. La construction de votre confort est la destruction du pays. Vous et Haïti se fragilisent ensemble. Devant la mort, votre vie et celle du Peuple ne tiennent qu’au fil ténu du sous-développement.
La voix de la menace : Attention ! Attention ! Attention ! Vous allez trop loin dans ma vie privée. Mais que dites-vous du peuple ?
Vous me menacez. C’est votre culture politique. La violence et la corruption sont vos seuls réflexes face à vos opposants. Je parle dans l’intérêt de votre vie privée et de la vie nationale. Je n’ai pas peur de vous. Le Peuple, dans ses misères, est un grand Nègre, un géant par rapport à vous. Les esprits ancestraux vous regardent, tout petit. Moi, je vous cherche à la loupe ;j’aperçois un petit nègre microscopique, aussi infiniment petit que votre CPT. Vous êtes un petit objet viral, nauséeux et inexpliqué (ovni) contaminant l’âme de la nation, transformant son envie d’espérer en une envie de vomir. Et vous en êtes fier. Quand vous vous glorifiez, vous encensez le mal que vous symbolisez, que vous faites au pays et que vous êtes : une maladie contagieuse. Je crois dans la limpidité des pensées et des actions politiques — dans le cadre d’une vision illuminée et lumineuse. Passons à un autre sujet.
La voix de l’innocence : Vous n’êtes pas simple. Je me demande pourquoi les esprits m’ont envoyé jusqu’ici devant vous pour que vous m’insultiez. Pourquoi m’ont-ils demande de me prosterner comme un enfant ensorcelé devant vous, pour vous écouter ? Je ne suis ni l’inventeur ni l’ingénieur ni l’architecte de la politique haïtienne. Je suis né de et dans cette politique dont vous me reprochez. Pouvez-vous me Parler de l’économie ?
Je suis simple. La simplicité et la crudité de mes paroles vous effraient. Au nom de Jean-Jacques Dessalines Le Grand — que son nom soit béni, que sa lumière me guide et que sa volonté soit accomplie — je n’ai aucune intention de vous insulter. Je m’adresse au serpent venimeux qui est en vous. Je vous aide à le tuer. Oui, vous n’êtes pas l’inventeur de la politique qui vous détruit avec le pays. La politique et l’économie s’entretuent dans et avec la société.
La voix de la curiosité : Vous dites que « la politique, l’économie et la sociétés’entretuent en Haïti ». Pouvez-vous m’expliquer ce suicide collectif ?
Oui, j’ai bien dit que la politique, l’économie et la société s’entretuent. L’une ne vit pas sans les deux autres. Si elles doivent mourir, elles se suicident ensemble. Écoutez : (1) comme disent les savants, et vous le savez, la politique est la gestion de la cité, la cité-État, la Communauté ou la société. Cette communauté humaine, un pays ou une nation, s’organise pour vivre le mieux possible ensemble ; (2) L’économie est l’application de la politique : la mobilisation, l’organisation, l’exploitation et le partage des ressources rares d’un pays pour la satisfaction des besoins et désires illimités des humains qui sont eux-mêmes des ressources àmobiliser, organiser, et exploiter pour le meilleur vivre-ensemble possible dans la société ; (3) La société — avec une histoire, une Culture, des sous-cultures, des mythes, des vérités, des intérêts conflictuels, (...) — est le terrain sur et à travers lequel se déroulent la politique et l'économie dans une unité : Politique + Économie + Société = 1 + 1 +1 = 1. Votre gouvernement devrait avoir du travail à faire.
La voix de la provocation : Parlant du travail national, j’y travaille avec mes collègues. Avez-vous votre propre définition du mot « travail » ?
« Le travail est une activité humaine, physique ou intellectuelle, consistant à produire quelque chose d’utile en échange d’une rémunération ou récompense, salariale ou non salariale, pour la satisfaction d’un besoin ou d’un désire, » nous apprend l’économie. J’ajoute ceci : (1) le travail n’est pas forcément utile — votre travail, le supplice de Sisyphe politique, notre pote dlolan panye politik et le travail des gangs le montrent bien ; (2) le travail peut ne pas être rémunéré ou récompensé — ce fut le cas de nos ancêtres et c’est presque le cas de nos paysans ; (3) le travail n’est pas l’activité préférée des humains — les colons le savaient bien et vous, politicien oisif, le savez très bien ; (4) les chrétiens défroqués comme vous voient dans le travail une bénédiction et une malédiction — « Dieu créa tout en six jours de travail, » nous dit la Bible ; le même Dieu chassa Adam et Êve du Jardin d’Éden pour aller souffrir du travail ; (5) les animaux travaillent aussi ; les fourmis, par exemple, s’organisent mieux que nous dans le travail, sans ni l’argent, ni la corruption, ni la sinécure. Mais nous avons tous besoin du produit ou de l'argent du travail.
La voix du corrompu : Oui, on parle tout le temps de l’argent : le pays n’a pas d'argent ; l’État n’a pas d’argent ; le CPT prend tout l’argent ; les gangs ont beaucoup d’argent ; le peuple, fauché, razè, n’a pas d’argent ; on attend l’argent du Blanc ; on n’a pas d’argent pour organiser les élections ; on achète des votes ou les élections avec de l’argent ; on dit même qu’on peut signer un pacte avec le diable pour avoir de l’argent ; grâce à Dieu, on aura de l’argent un jour. Parlez-moi de l’argent en Haïti.
Nous, économistes, sans tomber dans la philosophie, avons une définition simple de l’argent, un moyen universellement accepté pour : (1) l’achat des biens et services, (2) l’évaluation de ces biens et services, (3) le consentement des prêts et le remboursement des dettes dans la production et l’acquisition de ces mêmes biens et services, (4) l’accumulation de ces biens et services, (5) le stockage de ces biens et services, transformés en argent, dans la fluctuation de leurs valeurs. Mais l’argent n’est rien dans sa nature. Il est inconsommable,imbuvable et immangeable. Même la production — facilitée, accélérée et accumulée par l’argent— est possible sans l’argent. Dans l’histoire économique de l’humanité, la production précède l’argent. Cependant, l’argent, dans cette même histoire, est le meilleur moteur générateur de production de biens, de services et du bien-être. Le pouvoir de l’argent s’est incarné en nous pour la production, l’accélération de la production et la valeur infinie ajoutée à la production : le miracle appelé Création des richesses.
La voix de l’insatisfaction : Alors, comment expliquez-vous la puissance de l’argent, cette puissance mondiale et invincible ?
L’agent, transcendant la religion, est le Dieu de toute nation. L’argent est une profonde Confiance, Croyance et Foi. Nous croyons inconsciemment dans l’argent et pratiquons cette croyance, sans la demande ou la pression de Dieu. Tout le monde y croit et s’en sert — du prêtre au Pape, du fidèle au Pasteur, de l’imam à l’Ayatollah, d’ousikanzo à l’Ati National. L’argent est le seul Dieu qui soit réellement à la fois Maître et Serviteur. Il n’a besoin d’aucune prière. Les nations de dieux différents déclarent des guerres entre elles. Mais elles servent le même Dieu-Argent et s’en servent pour construire des temples, acheter des armes, payer les soldats, gagner la guerre et célébrer la victoire, au nom de leurs dieux ou leur Dieu.
La voix du doute : Parlez-moi de la présence de ce Dieu-Maître-Serviteur en Haïti ?
Là où l’argent est plus un Serviteur qu’un Maître, la politique, l’économie et la société vont bien, dans le meilleur équilibre possible. Là où l’argent est plus un Maître qu’un Serviteur, la politique, l’économie et la société peuvent s’appauvrir ou prospérer dans un mauvais équilibre. En Haïti, à cause des politiciens comme vous, l’argent est un mauvais Maître et un mauvais Serviteur ; la politique, l’économie et la société s’étiolent en plein séisme, cherchant aveuglément un équilibre introuvable dans leur mode de fonctionnement. Vous et vos confrères sont aveuglés, menés et fouettés comme des esclaves par le mauvais Maître et Serviteur. Vous devez désapprendre et apprendre, vous défaire et vous refaire pour vous libérer de l’idolâtrie de l’argent sale. Là où l’argent sale est une fin en soi, on ne grandit pas, on ne s’épanouit pas, on ne s’élève pas au-dessus de la vilénie de la politique politicienne.
La voix de la persévérance : Oui, je suis d’accord avec vous sur les méfaits et bienfaits de l’argent. Mais la bourgeoisie moribonde contre le peuple, qu’en dites-vous ?
Oui, je connais votre vieux slogan politique : « Nous contre eux de la bourgeoisie ! ». Vous faites partie de la pire bourgeoisie : la bourgeoisie d’État. La bourgeoisie privée, mauvaise et rachitique, est moins mauvaise que la vôtre. Le bourgeois privé prend des risques dans les affaires ; il se lève tôt, travaille et gagne bien sa vie dans le monopole, les contrebandes et les prix abusifs ; il crée de maigres emplois ; il produit des biens et services ; il a une culture entrepreneuriale, bien que sous-développée. Vous êtes, avec tous vos collègues de la bourgeoisie d’État, le contraire du bourgeois privé : généralement paresseux, vous vous levez tard ; parasites, vous ne travaillez pas ; vous faites de la sinécure et créez des emplois fictifs ; plus vorace que le bourgeois privé, vous vous enrichissez plus rapidement sur le dos de l’État ; vous ne produisez que du désordre politique ; vous avez une culture de la corruption très développée ; vous ne prenez aucun risque (votre corruption est impunie). Les politiciens corrompus du pays ne prennent pas de risque grâce à un contrat socio-politique de corruption non déclaré et non signée notre eux — un contrat protégé par la culture de la corruption, la solidarité politique dans le mal et le pouvoir judiciaire corrompu. En revanche, même le leader des gangs, Barbecue (Jimmy Chérizier) prend des risques.
La voix de l’outrance : Vous ne comprenez rien de la lutte des classes. Je ne suis pas un bourgeois d’État. La bourgeoisie est une affaire privée. Imbécile !
Voilà ! Vous ressentez votre dissonance cognitive. Vous vous regardez dans votre propre miroir ; vous n’aimez pas ce que vous voyez, ce que je vois. Vous vous énervez contre l’accusé,le petit corrompu visible dans le miroir, en protégeant le monstre froid, corrompu, joyeux, souriant, profondément logé en vous. Vous mentez. Vous vous mentez. Je ne me laisse pasleurrer.
La voix de la fureur et de l’arrogance : Dans vos paroles, vous êtes allé jusqu’à dire que « la politique, l’économie et la société sont une et indivisible ». Il y a des politologues, économistes et sociologues avec moi dans l’équipe. Pouvez-vous reprendre votre ‘’trinité’’ ?
Alors, je me réexplique. Vos amis politologues, économistes et sociologues du CPTdoivent comprendre, la trinité Politique-Économie-Société (ou Liberté-Égalité-Fraternité) est, n’en déplaise à mes amis chrétiens, similaire à la trinité de l’Église, le Père, le Fils et le Saint-Esprit : un Dieu indivisible et en trois personnes. Bien que mon explication soit segmentée, la politique, la société et l’économie sont une et indivisible (1+1+1+1=1). L’une est inconcevable sans l’autre. Aucune lecture sérieuse de l’économie n’est possible en dehors de la politique et la société. Leurs interactions sont incontournables : Politique ↔ Société ↔ Économie ↔ Politique.Je dis ceci, quitte à agacer les sorciers-économistes : les statistiques économiques, sans cettelecture corrélationnelle, ne sont que le bruit des chiffres, des contenants sans contenu, des tonneaux vides.
La voix de la fausse trahison : Ce que vous dites est très juste, compréhensible et acceptable. Néanmoins, trempés jusqu’aux aisselles dans la corruption, mes collègues-techniciens n’ont aucune patience pour les choses de l’esprit. Un dernier message ?
Je vois un équilibre pervers ou ‘’déséquilibre’’ dans le désordre apparent du pays. Il s’agit d’un système de tensions permanentes entre les membres de la même société — avec des préoccupations communes, différentes, égocentriques et conflictuelles. Tout gouvernement, transitionnel ou élu, ne vaudrait que s’il aidait la nation à trouver le meilleur équilibre politico-économique et social possible pour le bien-être de la nation. Mais vous et vos co-présidents se montrent incapables, voire sous-capables face : (1) à l’injustice et la violence, (2) à l’insécurité et l’instabilité, (3) à la démocratisation du grand banditisme — la seule transition démocratique achevée en Haïti — (4) à la libéralisation du gangstérisme traditionnel de l’État.La cause profonde du déséquilibre national est le fonctionnement improvisé et arbitraire des gouvernements sans vision nationale, sans objectifs nationaux et, puisque nous ne poursuivons rien de précis et de noble avec la nation, sans indicateurs d’efficacité des pouvoirs publics et de la société civile.
La voix d’un politicien désarçonné : Vous, pardon, nous, pardon, je repars avec la douleur de notre conversation tumultueuse et fructueuse. Je vous invite en Haïti. Au revoir !
Je vous remercie de l’invitation. J’espère, si le miracle est possible, que je vous rencontrerai et que vous deviendrez un grand Nègre, un Haïtien libre et pleinement épanoui, un digne fils de Jean-Jacques Dessalines, que son nom soit béni, loué et glorifié. Oui, j'aimerais rencontrer un compatriote sans complexe racial, moral, intellectuel et spirituel vis-à-vis de la communauté internationale, sûr de lui-même, se sentant bien dans son être humain et haïtien. Malheureusement, il n’y a pas de transition ; le pays est en plein continuum politique. Tout change pour que rien ne change. Toute transition réussie doit conduire aux enquêtes sérieuses, aux arrestations justes, au Jugement Dernier, à la grande tabula rasa pour une nouvelle et possible Haïti. Au revoir.
L’aube apparaît lentement. J’aperçois une forme fantasmagorique sortant par la fenêtre.« C’est le reflet d’une branche d’érable japonais bougeant au rythme de la brise matinale dans l’avant-cour, » dis-je à mon cœur. Un souffle léger caresse mon visage. Je sens la main de mon épouse, précautionneusement déposée sur mon front. J’ouvre les yeux. « Good morning, » dit-elle, souriant. Rêvais-je ?
Rose N. Saint-Louis, essayiste, ancien économiste au US Bureau of Labor Statistics auteur de Le Vertige haïtien : Réflexions sur un pays en crise permanente. Exclusivelyrose1@yahoo.com





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