Il est difficile de comprendre la crise haïtienne ni prétendre la solutionner sans en faire la sociogenèse. En appliquant cette méthode, on comprend vite que le passé colonial, structurant les rapports sociaux et les institutions, est constamment à l’œuvre dans les métamorphoses de cette crise. Ainsi, les lignes de fractures sociales entre privilégiés et exclus, dominants et dominés ; le partage des rôles dans le cadre étatique ou national, le contrôle du macroéconomique par un petit nombre et la possession de la seule force de travail par le paysan ou l’ouvrier sont autant de reproductions du modèle colonial. Deux cents ans après l’indépendance, la société haïtienne n’a pas pu se défaire de la logique esclavagiste fondée sur le déni du droit.
Aujourd’hui, le pays est pris à un double piège : la pérennisation des formes de colonialité constamment à l’œuvre dans la sphère sociopolitique et économique d’une part et, d’autre part, la doxa néo-coloniale se déclinant sous différentes formes et dont l’objectif est la mise en demeure de toute voix dissonante. Ces deux facteurs de la crise fonctionnent de manière complémentaire dans le but de maintenir le pays dans la situation de féodalité et du rejet de l’autre. Le but ultime est de transformer Haïti en caisse de résonance des idées dominantes au niveau international, notamment en matière de politiques économiques, de politiques sociales et de production et de circulation du savoir.
Il en résulte que les politiques publiques élaborées et mises en œuvre n’ont généralement aucun rapport avec le réel haïtien ni ne cherchent à changer les conditions de vie de la population. La démonstration du respect des normes édictées par la communauté internationale suffit en général aux dirigeants haïtiens pour décider de l’efficacité de telle ou telle politique. L’adhésion d’Haïti aux règles du libre échange est un exemple parmi d’autres de ce suivisme aveugle. Car non seulement le pays n’a quoique ce soit à échanger, cela a contribué à la destruction de filières agricoles entières. C’est une logique de dépendance absolue à la doxa internationale.





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