Arguments en faveur d'une coopération stratégique dans les relations entre les États-Unis et Haïti
Haïti se trouve à la croisée des chemins, mais pas du genre que les politiciens aiment évoquer dans leurs discours inspirés. Cette croisée est brutale et sans détour : soit continuer sur la voie actuelle de résistance implicite à l’hégémonie régionale américaine, et voir la nation sombrer davantage dans le chaos, soit reconnaître la réalité géopolitique et poursuivre une coopération pragmatique, comme l’ont fait ses voisins. Le choix semble évident, et pourtant, depuis des décennies, Haïti s’obstine à se comporter comme si elle pouvait affronter Mike Tyson dans sa prime.
La vérité géopolitique qui s’impose aux Haïtiens est ancienne : depuis 1823, la Doctrine Monroe proclame « l’Amérique aux Américains ». Elle a structuré les relations hémisphériques depuis plus de deux siècles, devenant la pierre angulaire de la politique étrangère américaine. Pour les nations d’Amérique latine et des Caraïbes, cette réalité est incontournable, et la plupart l’ont acceptée avec pragmatisme. Ceux qui ont choisi de s’y opposer frontalement, Cuba ou le Venezuela, ont récolté l’isolement diplomatique, l’effondrement économique et l’exode massif de leur population.
Le poids de l’histoire montre que les grands empires durent. Rome a dominé pendant cinq siècles, l’Espagne et le Portugal ont façonné les Amériques pendant plus de 300 ans, et l’Empire britannique a imposé son ordre mondial pendant deux siècles. Les États-Unis, en tant qu’hégémonie mondiale, n’en sont encore qu’à un siècle. Croire qu’ils sont en déclin relève de l’illusion : l’Amérique est encore dans sa force, et c’est avec cette réalité qu’Haïti doit composer.
Certains de ses voisins l’ont compris. Le Brésil, première puissance régionale, entretient un alignement prudent avec Washington tout en cherchant des marges de manœuvre souveraines. Le Mexique, malgré l’ALENA et sa proximité géographique, voit toujours des millions de ses citoyens traverser la frontière vers le nord. Le Chili, après l’ère Pinochet et son rapprochement avec les États-Unis, a construit une économie stable et un secteur minier prospère en intégrant pleinement les règles du commerce international dominé par Washington. Même le Costa Rica, qui a aboli son armée en 1948, a prospéré en misant sur l’alliance américaine et en devenant un modèle de stabilité démocratique en Amérique centrale.
L’histoire du terme « république bananière » illustre d’ailleurs cette logique. Au début du XXe siècle, des compagnies américaines comme United Fruit ont investi massivement en Amérique centrale, en particulier au Honduras et au Guatemala. Ces pays ont volontairement offert des conditions avantageuses aux investisseurs étrangers, parfois au prix de leur souveraineté politique. Si cette expression est devenue péjorative, elle reflète néanmoins une réalité durable : les nations qui ont choisi la confrontation ont stagné, tandis que celles qui ont compris comment tirer profit du poids américain ont au moins connu des gains économiques tangibles.
La comparaison la plus souvent citée par les Haïtiens eux-mêmes est celle avec la République dominicaine. Les questions reviennent sans cesse : pourquoi la République dominicaine réussit-elle, et pourquoi les États-Unis semblent-ils la favoriser ? La réponse est simple : les dirigeants dominicains ont choisi la coopération et la prévisibilité. Les chiffres sont parlants : un PIB par habitant de 10 700 dollars contre 1 815 dollars pour Haïti, plus de 2,5 milliards de dollars d’investissements étrangers directs par an, 6,5 millions de touristes annuels, et une réduction de la pauvreté de 50 % en 2000 à 23 % en 2019. Bien sûr, cette réussite a un prix : près de 70 % des grandes entreprises appartiennent à des investisseurs américains et plus de 3 millions de Dominicains vivent aux États-Unis. Mais, même imparfait, ce modèle illustre qu’une coopération stratégique avec Washington peut générer des résultats concrets pour la population.
Cette dynamique s’explique par la nature de la politique étrangère américaine, qui n’est pas fondée sur l’idéologie, mais sur le commerce et la stabilité. Les États-Unis recherchent avant tout des marchés pour leurs biens et des partenaires fiables. Cela crée parfois des tensions locales, comme l’ont montré les importations massives de riz subventionné américain en Haïti, qui ont fragilisé la production nationale. Mais il ne s’agit pas d’hostilité ciblée : c’est la logique universelle d’une politique commerciale qui s’applique à tous les partenaires. L’opportunité pour Haïti est de trouver ses propres niches agricoles où les intérêts convergent avec ceux de Washington : le café, les avocats, les mangues, les huiles essentielles. Le Mexique a bâti un commerce d’avocats de 7 milliards de dollars avec les États-Unis. Pourquoi Haïti, avec son climat tropical et son savoir-faire agricole, ne viserait-elle pas des marchés similaires ?
Ce débat conduit à la question cruciale de l’investissement étranger. Trop souvent, les Haïtiens dénoncent la propriété étrangère comme une menace, alors même qu’ils rêvent d’acheter des biens immobiliers à Miami ou à Montréal. Cette contradiction freine leur développement. Sans investissements directs étrangers, aucun pays ne s’est développé durablement. La République dominicaine en est l’illustration la plus proche, mais des exemples similaires existent ailleurs : le Panama a bâti sa prospérité en ouvrant son canal et ses infrastructures aux capitaux étrangers, et la Colombie a attiré des milliards de dollars dans le secteur minier et énergétique en créant un climat propice aux investisseurs. Haïti, de son côté, possède peut-être des ressources minières, mais sans capital ni technologie, elles resteront dormantes. Les partenariats étrangers ne sont pas une menace : ils sont une nécessité.
Il convient aussi de rappeler la générosité américaine. Les États-Unis ont investi des milliards de dollars en Haïti à travers l’USAID, l’Organisation des États américains et même via les Nations Unies, souvent sans mandat, mais par solidarité et par conviction que la stabilité d’Haïti sert l’intérêt collectif. Après le séisme de 2010, Washington a été le premier à mobiliser une aide massive, déployant des marines, des médecins et des ingénieurs pour sauver des vies. Plus récemment, l’administration Biden a fourni des vaccins contre la COVID-19 et soutient activement la mise en place d’une force multinationale pour renforcer la sécurité. Malgré les crises politiques et la corruption endémique, les États-Unis n’ont jamais abandonné Haïti. Cette persistance témoigne d’une patience et d’une générosité remarquables.
Ce lien unique est renforcé par la diaspora haïtienne aux États-Unis. Plus de 1,2 million d’Haïtiens y vivent et prospèrent, envoyant chaque année 3,5 milliards de dollars de transferts en Haïti. Ces fonds soutiennent directement des millions de familles et financent l’éducation, la santé et l’entrepreneuriat. Ce partenariat humain et économique est une richesse que peu d’autres pays peuvent revendiquer.
Mais pour transformer ces atouts en véritable prospérité, Haïti doit affronter ses propres faiblesses, notamment dans la gouvernance et l’éducation. Trop souvent, son système éducatif prépare ses jeunes à partir plutôt qu’à bâtir. La corruption politique reste endémique, alimentée par l’impunité, du scandale Petrocaribe aux détournements des fonds publics de l’ONA. Dans l’histoire récente, le peuple a porté au pouvoir des dirigeants inexpérimentés ou inadaptés aux exigences du moment — Jean-Bertrand Aristide après la dictature, Michel Martelly après le séisme de 2010 — avec des résultats désastreux. Pourtant, même au cœur de ces crises, les États-Unis ont maintenu leur soutien, preuve qu’ils croient encore dans la possibilité d’un redressement haïtien.
Un autre élément trop souvent négligé dans les relations avec Washington est le comportement d’Haïti dans les forums internationaux. À l’Organisation des États américains, la République dominicaine a régulièrement voté en alignement avec les positions américaines, même lorsque cela signifiait prendre des décisions difficiles. Un exemple marquant fut la suspension du Venezuela de l’OEA : malgré les liens culturels et linguistiques qui unissent les pays latino-américains, la République dominicaine choisit de soutenir la position des États-Unis et de voter contre un autre pays latino, démontrant ainsi sa fiabilité comme partenaire stratégique. Haïti, en revanche, a adopté une approche fluctuante, parfois en soutien, parfois en opposition, selon des calculs politiques internes plutôt que des considérations de long terme. Cette incohérence envoie à Washington un message de doute et réduit leur crédibilité en tant que partenaire sérieux. Dans la diplomatie, la constance est une monnaie aussi précieuse que la loyauté, et c’est précisément ce que recherchent les investisseurs et décideurs américains.
C’est aux Haïtiens désormais de répondre à ce geste par des réformes courageuses. Ils devons exiger que les candidats à la présidence détiennent au minimum une formation universitaire avancée et une expérience de gestion. Ils doivent réformer le financement de campagne, réduire la fragmentation politique et créer un climat favorable aux investissements. Ces réformes ne visent pas à imiter servilement d’autres modèles, mais à garantir que leurs institutions soient solides et que leurs dirigeants soient à la hauteur des défis modernes.
Haïti ne peut pas négocier avec Washington comme un égal en puissance, mais elle peut aligner ses priorités de manière pragmatique. Cela signifie protéger certains secteurs agricoles stratégiques comme le riz et les haricots, offrir un climat d’investissement stable et développer la diaspora comme partenaire de croissance. L’expérience de la République dominicaine et du Brésil le montre clairement, tout comme celle de l’Allemagne, du Japon et de la Corée du Sud après la Seconde Guerre mondiale : même d’anciens adversaires des États-Unis ont atteint une prospérité remarquable par la coopération.
Haïti doit choisir entre rhétorique idéologique et pragmatisme. Les États-Unis, malgré toutes les crises internes, sont restés à leurs côtés. Ils ont investi, soutenu et parfois même risqué leur réputation internationale pour aider Haïti, un pays sans atout géopolitique majeur. Cela mérite non seulement d’être reconnu, mais aussi valorisé.
L’avenir d’Haïti dépend de sa capacité à transformer ce soutien en véritable partenariat, à renforcer ses institutions et à bâtir une économie qui profite à tous. Le pragmatisme n’est pas une reddition : c’est une sagesse, une stratégie et un acte de gratitude.
Dr. CJ Louie est Professeur d’Université aux Etats-Unis et Chercheur invité du prestigieux programme Fulbright
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