Une grande salle de Villa Cana au Cap-Haïtien vibrait samedi dernier d’une émotion rare. Au milieu des applaudissements nourris, des chants et des larmes de joie ; 27 nouveaux médecins et infirmiers spécialistes de la promotion Paul Farmer - sous la directive du Département de l’éducation médicale de Zanmi Lasante (ZL) - ont officiellement bouclé leur résidence hospitalière. Une cérémonie qui dépasse le simple rite académique : elle est le symbole d’une persévérance collective dans un pays où la santé publique peine à tenir debout.
Issus de sept programmes de spécialité -- médecine interne, pédiatrie, urgences, médecine familiale, chirurgie, obstétrique-gynécologie et infirmier anesthésiste --, ces nouveaux spécialistes viennent renforcer un système sanitaire haïtien cruellement déficitaire en ressources humaines. Leur formation, menée dans des conditions souvent périlleuses, illustre l’importance capitale de maintenir les jeunes médecins dans le pays.
« Vous n’êtes plus seulement mes étudiants. Vous êtes mes pairs, mes espoirs incarnés », a lancé avec émotion le Dr Fritz Verly Vernet, directeur du département de l’éducation médicale, médecin interniste formé à l’Hôpital universitaire de Mirebalais/Zanmi Lasante - également récipiendaire de deux (2) prix internationaux dont le prix 2025 ACGME International Physician Educator de l’ACGME-International et le prix ACP Inspirational Global Member Award (Early Career Physician) de l’American College of Physicians -, dans un discours vibrant d’humanité.
La graduation survient dans un contexte national extrêmement difficile. Après les attaques de groupes armés ayant forcé la fermeture de l’Hôpital universitaire de Mirebalais (HUM), cœur de la formation médicale de Zanmi Lasante, les 119 résidents du programme de formation ont dû poursuivre leur apprentissage à Hinche, Saint-Marc, et dans d’autres sites.
Malgré tout, l’institution n’a jamais cessé de former, incarnant une rare ténacité dans un pays où plusieurs hôpitaux universitaires ont fermé leurs portes.
« Deux fois, vous avez dû fuir Mirebalais. Deux fois, vos repères se sont effondrés. Et malgré tout, vous êtes revenus. Sans jamais plier. Parce que vous êtes des soignants, et que dans vos mains brûle le flambeau de l’espoir », a rappelé le Dr Vernet sous une ovation debout.
En une décennie, plus de 280 spécialistes ont été formés par HUM/ZL, dont 70 % exercent encore en Haïti. L’institution reste la seule du pays à former des médecins de famille et des urgentistes, des spécialités pourtant vitales dans un pays en crise sanitaire chronique.
Zanmi Lasante, accréditée par l’ACGME-I (American Council for Graduate Medical Education International), se hisse aussi au rang de premier centre de formation de la Caraïbe reconnu pour ses neuf programmes de résidence (sept médicaux et deux infirmiers). Une reconnaissance mondiale consolidée par des innovations pédagogiques, la simulation médicale, l'echographie au point d’intervention (POCUS), des outils numériques, et une présence remarquée dans les conférences et publications scientifiques internationales.
Pour le Dr Wesler Lambert, directeur exécutif par intérim de Zanmi Lasante, ce moment représente bien plus qu’une cérémonie : « Votre réussite est une victoire collective. Elle est le fruit de votre courage et du soutien d’une communauté entière. Dans un pays meurtri, vous êtes appelés à être plus que des praticiens : vous êtes des bâtisseurs d’espoir, des gardiens de la dignité humaine. »
Même tonalité chez la Dre Ornella Saintérant, directrice divisionnaire de l’éducation et du développement du personnel, qui a salué « des années de sacrifices, de nuits blanches et d’évacuations forcées », avant de rappeler aux diplômés : « Le certificat de spécialisation vous donne un titre, mais restez toujours humains. Vous êtes les bâtisseurs du système de santé qu’Haïti mérite. »
Le Dr Bernard Pierre, doyen de la Faculté de médecine et de pharmacie de l’UEH, a aussi tenu à encourager les nouveaux spécialistes en leur adressant ces propos inspirants: « C’est à vous de raviver le grand feu qui fera survivre le pays et son système de santé. »
Enfin, le Dr Hans Humbold Charles, directeur départemental du Nord de la Santé, urgentiste formé à l’Hôpital universitaire de Mirebalais/Zanmi Lasante, a résumé l’esprit de la journée : « Un système blessé, oui. Un système fatigué, oui. Mais un système en attente de vous. »
Fondée dans les années 1980 à Cange par Paul Farmer et ses collègues, Zanmi Lasante est aujourd’hui un réseau de 15 hôpitaux et cliniques couvrant le Plateau central et le bas-Artibonite, parmi les zones les plus défavorisées du pays. Avec cette nouvelle cohorte, l’institution poursuit une mission fidèle à l’esprit de son fondateur : soigner les plus vulnérables, former des soignants engagés et transformer le système de santé par la solidarité et la science.
La remise des diplômes a été ponctuée de témoignages émouvants : des familles fières, des étudiants en larmes, des professeurs ovationnés pour leur dévouement. Beaucoup ont souligné que former en Haïti, aujourd’hui, relève d’un véritable acte de bravoure.
« Je vous ai vus transformer chaque cas clinique en leçon d’humanité », a confié le Dr Vernet aux nouveaux spécialistes, rappelant combien la vocation médicale dépasse la technique pour devenir une mission de vie.
Alors que plusieurs anciens résidents poursuivent déjà des sous-spécialisations en France et au Canada (cardiologie, néphrologie, gastro-entérologie, chirurgie vasculaire…), certains sont revenus servir en Haïti. D’autres s’apprêtent à le faire l’an prochain, renforçant la dynamique d’un retour des cerveaux qui redonne espoir.
Au Cap-Haïtien, cette journée n’a pas seulement marqué la fin d’un cycle d’études. Elle a offert une leçon de courage et une promesse : tant qu’il y aura des jeunes prêts à soigner malgré l’adversité, l’espoir d’un système de santé digne en Haïti restera vivant.
Pour marquer encore plus l’événement, plusieurs distinctions et certificats de reconnaissance ont été remis aux directeurs de programmes, et autres collaborateurs qui ont rendu possible la continuité de la formation des résidents en ces moments difficiles ont aussi certains résidents qui ont démontré un sens profond du devoir frôlant même l’héroïsme, pour être restés sur place après les attaques de Mirebalais afin de sauver des vies et s’assurer que les derniers patients puissent être évacuer ce jour-là.
« Votre savoir est une arme, votre cœur une lumière. On peut briser des murs, on peut faire fuir des foules …, mais jamais on ne pourra tuer le savoir ni éteindre la lumière que vous portez », a conclu le Dr Vernet dans une salle debout, applaudissant ces nouveaux gardiens de l’espoir.






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