Pendant des années, le taux de change a été le baromètre de l'anxiété nationale. On ne lisait pas la santé de l'économie dans les comptes publics ni dans les statistiques de production, on la lisait dans le prix du dollar, affiché chez les cambistes, commenté dans les transports, redouté à chaque fin de mois. Quand il montait, le pays entier le savait avant de connaître le moindre indicateur officiel. L'inquiétude se mesurait à la voix des usagers du dollar, des commerçants, des familles qui recevaient des transferts, de tous ceux pour qui la gourde, en se dépréciant, fondait dans la main. Et la demande qui montait de partout était une seule : qu'on stabilise enfin cette monnaie devenue, faute de mieux, la réserve de valeur d'un pays qui n'en avait plus d'autre.
Cette stabilisation est arrivée. Depuis bientôt deux ans, le dollar ne quitte plus une bande très étroite. Il varie encore, mais à peine, de quelques centimes autour de cent trente et une gourdes, là où il bondissait naguère de plusieurs gourdes en quelques semaines. L'amplitude s'est écrasée au point que le baromètre que tout le monde surveillait paraît immobile, et cette quasi-immobilité est lue, presque partout, comme la bonne nouvelle qu'on attendait. C'est précisément ici qu'il faut s'arrêter, et accepter une question inconfortable. Se réjouir aujourd'hui de la stabilité du change après s'être tant alarmé de son instabilité, n'est-ce pas se contredire ? Le reproche est légitime, et il faut y répondre avant toute chose, sans quoi rien de ce qui suit ne mérite d'être lu. La réponse est que le change n'a pas changé de nature entre hier et aujourd'hui. C'est notre regard sur lui qui a changé. Hier nous lisions sa hausse comme un signal d'alarme, et nous avions raison, car elle en était un. Aujourd'hui nous lisons son calme comme un signal de retour à la normale, et c'est là, peut-être, que nous nous trompons. Car le pays, lui, ne va pas mieux. Il va plus mal. Un instrument qui indique que tout va bien dans un pays qui va plus mal n'est pas un instrument rassurant. C'est un instrument qu'il faut examiner.






Commentaires
Aucun commentaire pour le moment. Soyez le premier à réagir.