L’emploi est un non‑sujet en Haïti. Il ne fait l’objet d’aucun rapport régulier : ni de l’IHSI, ni de la BRH, encore moins du ministère du Commerce et de l’Industrie ou du ministère de l’Économie et des Finances.
Aux États-Unis, le Employment Situation Report ou job report, publié chaque mois par le Bureau of Labor Statistics (BLS), indique le nombre d’emplois créés dans l’économie, secteur par secteur, à l’exception de l’agriculture. C’est l’un des indicateurs économiques les plus suivis au monde.
Le job report est essentiel parce qu’il influence la politique monétaire : la Réserve fédérale ajuste ses taux en fonction de la vigueur du marché du travail. Le job report influence aussi les marchés financiers : actions, obligations et dollar réagissent immédiatement. Ce rapport permet également d’orienter des décisions économiques des entreprises, des investisseurs et des gouvernements, y compris hors des États‑Unis, qui s’en servent pour anticiper la conjoncture.
Sans être agrégé d’économie, on comprend naturellement le cercle vertueux que crée l’emploi : plus d’emplois génèrent plus de revenus ; plus de revenus stimulent la consommation ; la demande crée les conditions d’investissements supplémentaires dans les appareils de production. La consommation financée par le revenu est un moteur de la croissance du PIB. L’état du marché du travail renseigne donc directement sur la santé de l’économie. Une courbe de l’emploi ascendante ou descendante fait respectivement le bonheur ou le malheur des responsables politiques.
En Haïti, l’économétrie -publique et privée- en mesure pas l’emploi comme indicateur économique primordial. On se cantonne à l’estimation du taux de chômage de la population active, en rappelant, comme pour justifier cette absence, que l’économie fonctionne largement dans l’informel, une informalité entretenue, choyée et maintenue par l’absence de régulation et une opacité structurelle.
On sait que la fonction publique, au 31 mars 2026, a imprimé 101 069 chèques pour 93 247 employés. Mais nos efforts pour connaître le nombre d’emplois du secteur non public formel restent infructueux. La DGI publie la liste des grands contributeurs à l’impôt, mais pas le nombre d’emplois, ni le montant annuel des retenues à la source sur les salaires. Certains estiment le secteur formel à 300 000 emplois, d’autres à 200 000.
L’absence de statistiques et de rapports mensuels sur l’emploi formel est un cadeau politique : cet indicateur crucial de la santé économique, cette mesure de la performance gouvernementale, n’existe tout simplement pas dans le débat public.
Il y a, en parallèle, un paradoxe frappant : le silence des organisations patronales sur l’emploi. Sa préservation et les décisions politiques qui le mettent en danger. Les observateurs y vont au pif. On présume que la violence cataclysmique des dernières années a provoqué des mises à pied ; on devine que les entreprises sont en grande difficulté dans un contexte d’augmentation du salaire minimum de 30 à 40 % dans certains secteurs, de hausse de 25 à 30 % du coût de l’énergie, de huit années consécutives de contraction du PIB (‑1,7 % en 2026 selon le FMI), de réduction du carnet de commandes ; que le taux de change est passé de 110 gourdes pour 1 dollar fin 2022 à 130 gourdes en mai 2026.
Le déficit commercial avec les États‑Unis a persisté. Les exportations de biens et services (114,72 millions USD) ont reculé de 4,85 % entre octobre et décembre 2025, notamment en raison du ralentissement du textile. Les importations ont atteint 1 241,44 millions USD, en hausse de 4,57 %. Résultat : un creusement de 5,64 % du déficit commercial, à 1 126,72 millions USD, selon la BRH. Là encore, on présume l’impact sur l’emploi. Mais sans chiffres.
Le seul secteur non public dont on connaît le nombre d’emplois est celui de la sous‑traitance textile. En cinq ans, il a subi un véritable tsunami. Le secteur est passé de 60 000 à 30 000 emplois. À CODEVI, l’emploi direct est passé de 24 000 à environ 15 000.
Après la fixation du salaire minimum à 1 000 gourdes et du salaire de production à 1 300 gourdes, les inquiétudes sont vives. Fernando Capellan résume la situation : une hausse de 46,7 % du salaire minimum est peut‑être absorbable avec des gains d’efficacité et des négociations commerciales difficiles. Mais une hausse de près de 90 % — si le salaire de production était imposé à tout le secteur — serait commercialement intenable. Haïti deviendrait l’un des pays les plus chers de la région dans l’habillement, avec un risque élevé de fermetures d’usines et de pertes d’emplois.
Qu’on les aime ou non, qu’ils apportent une valeur ajoutée ou non, ces emplois ont un impact réel dans le Nord‑Est. Entre un emploi mal rémunéré et le chômage, il y a des choix à faire, des positions à assumer.
Sans politiques pour encourager la croissance — dont une politique sécuritaire avec des objectifs clairs, une fiscalité à réinventer pour financer l’action publique — les entreprises encore opérationnelles connaîtront des jours plus difficiles. Beaucoup de dirigeants s’arrachent les cheveux dans le silence de leur bureau en lisant leurs rapports financiers. La majorité n’appartient à aucune organisation patronale. Les associations existantes ont un membership aussi maigre qu’un clébard en temps de disette. On fait semblant, mais on n’influence rien.
L’augmentation de 30 à 40 % de la masse salariale dans un contexte de hausse des coûts pétroliers est intenable. Il y aura des licenciements, des renégociations de contrats, et un basculement accru vers l’informel.
Les gouvernements successifs, qui ont banni les mots emploi et politique de l’emploi de leur vocabulaire, s’en tirent toujours à bon compte. Les rares fois où l’État parle d’appui aux entreprises pour soutenir l’emploi, cela vire au ridicule : cérémonies de distribution de chèques, sans objectifs, sans suivi, sans récit, sans résultats.
Si l’on fait de l’équité une boussole, sur quelle base le gouvernement Fils‑Aimé s’est‑il permis d’allouer 625 millions de gourdes par mois aux ouvriers de la sous‑traitance pour couvrir leurs frais de transport ?
Les employés des entreprises formelles, qui paient l’impôt sur le revenu et les taxes indirectes, ne méritent‑ils pas un traitement similaire ?
En Haïti, il faut finalement prendre les problèmes par le bon bout. On prétend combattre la violence des gangs avec des fusils. Sans politique de l’emploi. L’on se trompe dans les grandes largeurs. On oublie que l’absence de politique de l’emploi alimente la pauvreté, l’exode, la violence, la perte de foi dans les institutions et dans l’avenir.
L’absence de données sur l’emploi et la fragilisation du secteur privé constituent une menace systémique pour la stabilité économique et sociale du pays. La mise en place d’une politique nationale de l’emploi, fondée sur la mesure, la transparence et le soutien ciblé aux entreprises, est l’une des conditions de toute stratégie de croissance.
Il faut espérer, lutter, créer les conditions d’un nouvel État, doté d’un autre logiciel, de politiques capables de libérer les énergies et les potentiels d’Haïti.






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