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Opinions

L'école prise en otage

DP
Didier Pierre Normalien Supérieur Enseignant de Sciences Sociales didierpierredi@yahoo.fr Gonaïves, lundi 05 novembre 2012

November 7, 2012 · Lecture : 5 min

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Quand le 1er juin 2012, le ministre de l’Education d’alors M. Réginal Paul, en inaugurant le Bureau du District Scolaire (BDS) des Gonaïve, annonça pour le  3 septembre l’ouverture de l’année académique 2012-2013, tous les agents de l’éducation se dirent que le pays va pouvoir enfin s’approcher de la moyenne internationale de 200 jours de classe par année. Notons que c’est vraiment une moyenne car dans d’autres pays l’école fonctionne entre 255 et 300 jours durant une année. L’espoir nourri par les éducateurs de voir l’ouverture des classes s’effectuer en septembre allait se transformer en désillusion quand au cours d'une séance de convocation à la Chambre des Députés, le Premier ministre Laurent Salvador Lamothe a décidé de reporter la rentrée des classes au 1er octobre 2012. Il faut noter que durant la période de 2007 à 2012 c’est seulement en 2009 que l’année scolaire avait pu débuter en septembre et cette année académique allait être fortement perturbée par le séisme du 12 janvier 2010.

Il est à noter que le Premier ministre avait motivé sa décision de reporter la rentrée des classes par le fait que la situation économique était très difficile pour le « Peuple ». Le Premier ministre Lamothe avait bien fait d’annoncer cette décision en présence des députés. Ne les appelle-t-on pas les députés du peuple ? Depuis lors, la situation du « peuple » a-t-elle connu une amélioration ? Les nombreuses manifestations de rues contre la cherté de la vie  enregistrées fin septembre et début octobre peuvent répondre à cette interrogation. Comme si le fait de perdre un mois de l’année académique ne suffisait pas, les élèves gonaïviens ne seront pas autorisés à reprendre le chemin de l' école ce lundi 5 novembre 2012.

La décision d’écrire cet article est motivée par un sentiment de révolte et d’indignation d’un éducateur. En effet, grandes furent ma surprise et ma stupéfaction lorsque j’ai appris le dimanche 4 novembre 2012 que la mairie des Gonaïves dirigée par les agents exécutifs intérimaires Jean Osner Amisial, Luc Dessalines et Marc-Edouard Désir décide, par arrêté communal, que le lundi 5 novembre 2012 est déclaré férié. A la base de cette stupide décision, les Gonaïviens qui venaient de fêter la Saint Charles étaient très fatigués et, par conséquent, pas prêts pour retourner au boulot. En sillonnant les rues de la ville le samedi 3 novembre 2012 à la tombée de la nuit, l’insalubrité et le très peu de monde qui circulait dans la ville ne donnaient aucune raison de penser à une atmosphère de fête.

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Même lorsque l’administration communale n’avait pas pensé aux élèves en prenant cette décision, elle devrait penser qu’un jour férié représente pour la mairie une journée de recettes fiscales  en moins.

Ce jour de congé de plus et de trop dans le système scolaire prive les enfants de la ville des Gonaïves de leur droit à l’éducation. Ne parle-t-on pas d’Etat de droit au niveau de ce gouvernement ? Notons que le département de l’Artibonite est classé dernier, s'agissant des résultats du baccalauréat, mais que ce fait  n’interpelle guère les agents exécutifs intérimaires de la ville des Gonaïves, chef-lieu du département. Il faut rappeler qu’en raison de la Toussaint et du jour des morts les élèves avaient laissé l’école depuis le mercredi 31 octobre 2012. Au cours de la semaine d’avant, à cause du passage de l’ouragan Sandy dans la Caraïbe, on avait déjà perdu deux jours de classe. Avec ce jour de congé, les enfants gonaïviens ont perdu 5 des 15 jours de classe que compteraient durant ces trois dernières semaines. Retourner à l’école en toute tranquillité pour pouvoir mieux préparer son avenir, c’est tout ce que demanderait la jeunesse gonaïvienne ce lundi 5 novembre 2012.

Dans une note de protestation d’un responsable d’une institution scolaire qui nous  est parvenue, nous lisons ceci : « Bonjour monsieur le maire. Sans vouloir m’opposer à votre décision de déclarer férié ce 5 novembre, je me questionne sur ce vœu du gouvernement de faire de l’éducation une de ses priorités. ‘’Viktwa pou pèp la’’. Et l’échec de cette jeunesse, qui va l’assumer ? Ce congé correspondra à la perte de 136 heures de cours au … (le nom de l’établissement a été enlevé). Pour une population si pauvre, il s’agit là d’un cadeau empoisonné ».

Pour l’histoire, nous tenons à rappeler que la pratique de décréter congé la journée qui suit la Saint-Charles a débuté durant le premier mandat du feu maire Joachim Stéphene Moïse  Topa (2000-2004). Celui-ci, haranguant la foule  massée sur la Place d’armes avait demandé aux gens s’ils n'étaient pas fatigués. Ces derniers ayant normalement répondu affirmativement, Topa avait déclaré le lendemain congé. Nous étions en 2002.

Il est écœurant  de constater que les autorités qui veulent relever leur cote de popularité  privent souvent les enfants de leur droit à l’éducation. On  n’aurait jamais imaginé que, sous un gouvernement qui affiche constamment son intention de travailler à la scolarisation des enfants d’Haïti, le nombre des journées de classe aux Gonaïves serait soumis aux caprices des agents exécutifs intérimaires qui comptent parmi eux un enseignant. On ne peut pas  parler de scolarisation universelle et obligatoire sans penser à la qualité de l’éducation donnée aux enfants. Cette qualité, rappelons-le, est tributaire du nombre de jours de classe.

Nous souhaitons vivement que c’est pour la dernière fois qu'une telle stupidité se répète au niveau de la ville des Gonaïves et dans tout le pays. Mon âme d’éducateur souffre du fait que dans le pays la politique n'est pas au service de l’éducation. Les résultats désastreux que nous avons dans le système scolaire haïtien en général et dans le département de l’Artibonite en particulier sont dus au fait que l’éducation a été toujours au service de la politique. J’interpelle les autorités du pouvoir central qui nous ont donné ces agents exécutifs intérimaires sur les agissements de ces derniers qui peuvent ternir sur l’image de leur gouvernement. J’appelle aussi à la vigilance de la société civile dormante (parce que trop inféodée au pouvoir actuel à cause des postes que ses influents membres occupent) de la ville des Gonaïves pour éviter de telles dérives.

Tant vaut l’école, tant vaudra la nation.

Que vive Gonaïves ! Que vive Artibonite ! Que vive Haïti ! Que vive l’Education !

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