par Pierre-Raymond Dumas
Tel a été le titre de l’exposé de Raju Jan Singh, économiste en chef pour Haïti (Banque Mondiale), prononcé à l’hôtel montana le 24 mars 2014 lors du Séminaire-Atelier sur la Stratégie de croissance économique organisé par le ministère de l’Economie et des Finances de concert avec le ministère de la Planification et de la Coopération externe. C’est un plaidoyer convaincant et qui aborde sans atermoiements les problèmes essentiels en la matière. On peut le découper en deux grandes parties : l’une qui présente un round-up sur le plan mondial en proposant un modèle de type idéal ou canonique et, conséquemment, l’autre, qui décrit en toute franchise la situation décevante d’Haïti tout en indiquant des pistes de solution. En fait, la question-pivot du conférencier : ‘‘ Que peut-on apprendre de l’expérience internationale?’’ a servi de cadrage et de piste d’orientation pour passer en revue les principales caractéristiques de notre économie en butte à d’énormes difficultés et handicaps structurels de toutes sortes.
Malheur alors à celui par qui le sérieux – la réflexion judicieuse et la vulgarisation du développement historique des tendances vers des projections des temps à venir - arrive et qui rappelle aux décideurs politiques autant qu’aux élites économiques qu’il existe des problèmes au-delà de leur petit cercle. Parler de ce qui contrarie ou informe – c’est selon -, avec une sobriété non feinte, nous apprend parfois à regarder les choses autrement, à reconnaître que d’autres solutions coexistent avec la nôtre et nous rappelle que l’économie est avant tout un instrument de transformation collective.
Fructueux travail de conscientisation et d’éducation, l’intervention de Raju Jan Singh, émaillée de graphiques et de tableaux statistiques, s’est efforcée de présenter avec abondance les bases d’une théorie du développement et de la prospérité, inspirée d’un certain nombre de pays qui ont connu une croissance fulgurante au cours de ces six dernières décennies. Un palmarès éclatant et emblématique ! En 2008, douze (12) économies à croissance très élevée (succès), provenant d’horizons divers et de cultures à dominance asiatique, avaient été étudiées. Fait pour résumer des performances de haut vol, le tableau (I) suivant le montre de façon éloquente :
Des chemins nombreux peuvent conduire au même niveau de développement ; un cheminement unilinéaire, dogmatique dans ses formes civilisationnelles est d’autant invraisemblable que sont nombreuses les étapes et les conditions contingentes de l’évolution. Qu’avaient-elles en commun, ces économies florissantes qui, auparavant, avaient connu une situation épouvantable (la guerre, la pauvreté, l’instabilité politique, etc.). En somme, ces nations-là ont :
• embrassé la globalisation;
• maintenu une stabilité macroéconomique;
• bénéficié de taux d’investissement et d’épargne élevés;
• laissé le marché allouer les ressources.
Mais là où est le discours de l’économiste de la Banque mondiale a suscité certaines controverses, c’est quand il soutient – comme l’un des pré-requis fondamentaux, l’un des schèmes explicatifs pour comprendre les sources de ces grandes réussites – que les économies précitées ont été conduites par des gouvernements crédibles, compétents et engagés, alors que l’on sait dans la plupart des cas - pour ne pas dire dans presque tous les cas - il s’agit de pouvoirs autoritaires, de régimes anti-démocratiques. Bien entendu, démocratie libérale et croissance économique ne vont pas nécessairement de pair ; en témoigne l’histoire de la Chine continentale, d’Oman ou de l’Indonésie et de la plupart des pays africains. Le facteur culturel, avec ses modes de pensée et ses pesanteurs historico-psychologiques, est capital à cet égard mais, on l’a compris ces dernières décennies, ce n’est plus un obstacle insurmontable. Aboutissement de mises en place préalables, appelées ici piliers transversaux, le développement qui est la traduction d’un projet national consensuel ou d’un régime fort est inconcevable sans un Etat bâtisseur, ambitieux, volontariste, parfois les deux à la fois (la République dominicaine de Joaquin Balaguer est l’exemple le plus proche). Mais il s’agit là d’un autre débat, et non des moindres.
Mais croissance ne rime pas toujours avec développement, a fait remarquer avec force intérêt Raju Jan Singh dont l’effort de synthèse est vraiment stimulant. Les idées développées dans son magistral exposé définissent en tous points un projet théorique. Hypostasié en méthode universelle, ce projet lui-même reste dans une très large mesure programmatique. Cela dit, l’Indice de développement humain, dans bien des cas, a apparu comme le parent pauvre, le grand absent de la croissance du PIB par tête. Un système qui règle socialement la croissance et la redistribue à travers toutes les couches et catégories de travailleurs et de producteurs, voilà ce que nous appelons une prospérité partagée.
Il y a là une mise en cause critique et pragmatique des principales finalités qui sont au fondement de la croissance économique comme «stade suprême du capitalisme», car le maillon souvent oublié, c’est l’emploi. On ne peut plus contrastés, les exemples qu’il a donnés ont un caractère probant : si Ghana (1998 – 2005), Népal (1996 – 2003), Bangladesh (2000 – 2010) avec US $ 1.25 dollar par jour connaissent une croissance avec de persistantes inégalités, Costa Rica (2000 – 2008), Paraguay (1999 – 2010), Chili (2000 – 2009), Equateur (2003 – 2010), Honduras (1999 – 2009), Argentine (2000 – 2010), Brésil (2001 – 2009), Colombie (2002 – 2010), Panama (2001 – 2009), Thaïlande (2000 – 2009), Pérou (2004 – 2010) avec US $ 4.00 dollars par jour présentent, eux, des situations beaucoup plus nuancées, mouvantes, indécises, tandis que Roumanie (2001 – 2009) et Moldova (2001 – 2010) avec US $ 5 dollars par jour font face à des problèmes similaires, certes, avec des variantes évidentes. Il ne sépare pas le concept de croissance de celui de développement humain dont le porte-étendard, la traduction matérielle est l’emploi ou le revenu. Cela signifie un ancrage des résultats de la croissance. Cette différenciation/complémentarité par l’emploi (décent et durable) a fait naître, contrairement aux économistes et dirigeants de tendance néolibérale (par exemple au Consensus de Washington), un besoin d’intégration incompressible : la nécessité d’un équilibre serré entre les deux, la croissance et le développement humain.
Quand nous parlons de croissance et de développement humain, nous pensons bien en fait à des processus cumulatifs qui débouchent sur la réduction de la pauvreté. Raju Jan Singh qui exprime une nette évolution de la Banque mondiale en matière de développement économique arrive à illustrer ses dires par quatre items englobants qui sont dans le harnais quotidien des réformateurs sociaux ou dans le collimateur usuel des stratèges politiques réformateurs. A ce stade avancé de notre compte-rendu, il y a quelques traits (communs) propres aux «pays émergents» ou sur la voie à énumérer avant de continuer :
• un climat des affaires plus attrayantes;
• un meilleur accès à l’éducation;
• une réglementation du travail encourageant des emplois décents;
• de meilleures infrastructures.
La réalisation de ce maillage est liée à la question de la bonne gouvernance, à un leadership politique collectif et consensuel dicté par le souci du bien commun. Nous n’en sommes pas encore là, malheureusement, nous Haïtiens ! Et ce problème – récurrent – ne peut pas être occulté ni évacué du jour au lendemain.
Il est donc impossible de séparer le développement économique qui est perçu ici comme une vision commune et globale partagée de la réalité socio-politique. Modernisation socio-économique et leadership politique (et donc l’action visionnaire) définissent des paradigmes complémentaires. A n’en pas douter, cette série de conditions obligatoires – nécessaires à tout développement économique, à toute croissance forte – ne sous-tend nullement que des structures homogènes d’évolution s’imposeraient au cours d’un processus prévisible ou cumulatif, mais indique au contraire qu’avec l’institutionnalisation des principes capitalistes d’organisations on parvient à un niveau supérieur dans les différents domaines de la vie collective. En voici la figuration synthétique : (Tableau III)
On en arrive alors à des modes d’action que notre guide appelle la vision traditionnelle. Ce qui se traduit, par exemple, par une meilleure utilisation des forces productives au profit de la création d’emplois lors du passage à une grande mutation de type moderne. Cela ne constitue, certes, qu’un des idées-phare de Raju Jan Singh, mais tout à fait éclairant puisqu’au fond cette approche fonctionnaliste va être supplantée chez lui par ce qu’il croit avoir d’énormes vertus : le «Pacte social» axé sur une gouvernance qui, à travers la croissance économique, cherchera sans cesse à combattre la pauvreté. La création d’emplois passera alors, dans ce contexte, par l’égalité des opportunités économiques. L’établissement d’un marché du travail indifférencié signifie que le capital humain est devenu un facteur primordial ; cela s’applique, notamment (si l’on suit la thèse avancée ici), aux investissements, au crédit à la production, aux transferts, aux subventions, aux mesures d’accompagnement du gouvernement. L’amélioration du capital humain par l’éducation, les programmes de formation ciblés et l’expérience technique apportent de nouvelles capacités à la main- d’œuvre disponible.
C’est cette approche qui a mes préférences parce que d’abord, elle me fait entrer davantage politiquement dans l’histoire que je vis – exigence de ce que Rosalvo Bobo appelait «un pays non administré» -, ensuite parce qu’elle me permet d’éprouver mon penchant à être réformiste – la volonté de changement est un instrument de civilisation -, et enfin parce qu’elle me paraît offrir les conditions optimales de réalisation d’un idéal collectif mobilisateur de progrès véritable, c’est-à-dire profond et bénéfique, car ces propositions et constatations correspondent à des schèmes ou «patterns» à visée refondatrice. Homme d’expérience et de réflexion, Raju Jan Singh, qui articule la théorie de l’évolution sur les soubassements essentiels définissant les cadres d’une méthode fonctionnaliste, rappelle avec insistance ce fait bien connu – indépassable – qu’au cours du développement de la modernisation socio-économique on voit s’accroître constamment le rôle de l’éducation dans la réduction de la pauvreté au sein des sous-systèmes les plus déterminants. Parallèlement à la lutte contre l’inflation, donc contre le chômage, qui dépend forcément d’une bonne gestion macro-économique, consubstantielle à une croissance accélérée, les investissements dans le domaine social doivent être conséquents (voir tableau IV). Ce qu’il faut privilégier ici, c’est l’émergence d’un «Pacte social», c’est-à-dire l’institutionnalisation d’un ordre de responsabilités partagées adapté au nouvel éventail des problèmes posés. Une des conditions sine qua non !
En effet, établir la logique processuelle de l’évolution propre à des mesures d’accompagnement collectives permettant d’éviter les aléas de la vision traditionnelle dans la mise en route d’une politique économique alliant à la fois croissance et développement humain. Car elle est dans la nécessité d’indiquer explicitement, comme on l’a vu précédemment, quelles transformations et mesures sont impératives. Il est possible d’établir un leadership collectif des capacités à résoudre les problèmes si les objectifs – puisqu’il s’agit de la maîtrise effective des programmes et de la vision ferme et contingente – ont pour critères des exigences nationales de progrès (en l’occurrence le développement humain et la croissance).
Aux yeux du promoteur de ce modèle de changement, il semble qu’un régime démocratique soit le plus à même de donner aux pays sous-développés ou pauvres comme le nôtre cette nécessaire vitalité des institutions politiques et régaliennes (en tout premier lieu un système judiciaire impartial et fonctionnel) et ces fondements solides de la légitimation, tout au long de l’édification de l’Etat moderne, à travers un «Pacte social» pour élaborer et appliquer des mécanismes de croissance et de prospérité partagées. La recherche d’un «Pacte social» revient comme un leitmotiv ici. Mais il y a une autre condition, inexistante, introuvable chez nous, jusqu’à date : les élites, les décideurs, les élus pour conduire ces réformes, de génération en génération. En décrivant ce processus général de rationalisation, Raju Jan Singh met en lumière certaines structures de décisions, qui vont au-delà d’une simple gestion macro-économique (mesures de rétablissement de l’équilibre budgétaire et de stabilité des prix ou mesures d’ajustement structurel), susceptibles de jouer un rôle capital dans l’émergence des économies compétitives modernes.
Deux piliers transversaux sont décrits ici pour promouvoir une stratégie de développement, à titre de synthèse :
• Pilier 1 : Promotion de la compétitivité et de l’environnement des affaires (cadre macroéconomique et réglementaire stable, infrastructures (ports, aéroports, routes, énergie) et capital humain;
• Pilier 2 : Promotion de l’égalité des opportunités (Fiscalité et dépenses sociales).
Le contenu empirique d’un tel modèle, d’une telle feuille de route doit, absolument, se révéler dans l’application de la capacité de régulation de l’Etat. On admet tout de suite qu’il faut procéder à des réformes au sein de la Cour supérieure des comptes et du contentieux administratif (CSC/CA), de la Commission nationale des marchés publics (CNPM, 2005), de l’Unité de lutte contre la corruption (ULCC, 2004), de l’Unité centrale de renseignements financiers (UCREF, 2004), de l’Inspection générale des finances (IGF, 2006 – 2008), entre autres, pour les rendre véritablement dynamiques et utiles. De nouveaux corps d’agents de l’État ont été créés au sein du MEF : Corps des Inspecteurs de l’inspection générale des finances, Corps des comptables publics du Trésor, Corps des contrôleurs financiers du budget. Ce qui signifie qu’il faudra également revenir à la problématique de la consolidation et de la réforme des institutions pour réussir : puisque le concept d’évolution ou de théorie des systèmes est subordonné à la mesure même de la réalité, on ne saurait ne pas le combiner aux sous-systèmes les plus déterminants. Normalement, par rapport à ces finalités ainsi repérées, et en tenant compte des processus de compétition au sein des environnements du système politique, il est obligatoire d’avoir ou de mettre sur pied une administration publique digne de ce nom, un système juridique crédible et fonctionnel renforcé par des législations actualisées, une force de sécurité adéquate, entre autres. En ce qui nous concerne, à tous ces niveaux, les problèmes sont incommensurables. Ils ne font que s’aggraver de jour en jour.
Si on a pu recenser toute une série de leçons historiques et de données analytiques pour construire ce modèle de référence, pour condenser cet «évangile» développementiste, il faut sur le terrain tenir compte ou maîtriser les contextes où se situe l’action avec leurs prolongements dans le monde vécu et leurs conditions spécifiques. Quelle que soit la manière dont nous reconstruisons ce système de finalités normatives et procédurales, c’est de toute façon à l’intérieur d’un monde déjà là que seront contraints d’agir les responsables politiques, les acteurs sociaux et les opérateurs économiques.
En fin de compte, il n’y a pas de recette unique, lorsqu’on se réfère à la diversité des conditions déficiences ou potentialités, caractéristiques avantageuses ou handicapantes propres à chaque pays :
• urbanisation et densité de la population ;
• inégalités de revenu existantes;
• importance de l’agriculture ;
• risques climatiques ;
• qualité des institutions (redevabilité, transparence).
La perspective de l’action se déplace en fonction du changement d’horizon temporel. Celle-ci s’élabore à partir d’interactions ; il en résulte toute une série de problèmes à la fois spécifiques et inter-reliés. Les problèmes de densité de la population entretiennent des rapports étroits aux problèmes d’urbanisation et d’inégalités de revenu. Comme on le sait, ils peuvent être aussi des facteurs de réussite. Notre situation est d’une extrême gravité à ce niveau. Le déséquilibre de notre taux de croissance économique par rapport au taux de croissance démographique est un phénomène catastrophique. Nos taux de croissance enregistrés ces vingt dernières années se situent, généralement, en deçà du taux de croissance de la population (2%). Alors que pour les pays développés, 5% des plus riches monopolisant les principales sources de crédit (en particulier au commerce) détiennent 13% du revenu national, dans notre cas, dans notre «singulier petit pays», 5% des plus riches contrôlent 50% du revenu national. Les carences du crédit aux secteurs productifs en Haïti ne traduisent pas seulement une économie «fermée» mais renvoient au poids excessif du crédit au commerce et aux importations. Un État dont les principales ressources sont captées – j’allais dire kidnappées – par une minorité ‘‘tizwit’’ est un État anti-national, incapable de la moindre réforme de structure pour réduire progressivement les taux de pauvreté et d’analphabétisme. Tout est lié : la faillite des institutions explique la persistance des inégalités de revenu. C’est un réseau.
Pierre-Raymond DUMAS
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