L'histoire a retenu que certains peuples, après une période de dictature, s'égarent, s'enterrent dans la débauche et finissent par subir la domination d'un autre groupe. Ce qu'il y a de plus néfaste dans cette approche, cette méthode de gouvernement, ce n'est nullement le nombre de victimes, mais plutôt la déshumanisation des citoyens qui en découle. Celle-ci entraîne chez les individus une attitude délétère presque suicidaire. Elle commence par le rejet de la légalité, se manifeste par une banalisation collective puis s'installe définitivement par le refus des élites et l'émergence d'une certaine canaillerie bruyante, insolente et violente.
Cette ère engendre brusquement l'effritement des valeurs traditionnelles, provoque l'éclatement des familles, travaille au déclin des religions et amenuise l'État qui, au cours d'une décennie, va perdre son pouvoir régalien. Les courroies de transmission de l'autorité étant fauchées, l'émergence de cancres sonores à la tête des institutions, le culte de l'argent facile, l'absence de projet national sont des constats patents, dangereux pour notre survie en tant que nation. L'insécurité, le chômage, l'inflation, les inégalités sociales sont des préoccupations majeures de toute société, sauf la nôtre. À l'époque de la sécurité sociale, des assurances-chômage,de la retraite planifiée, notre communauté n'est ni frileuse ni inquiète face à la crise économique que nous vivons, sans être allergique au banditisme.
Qu'est-ce qui alimente l'indignation quotidienne ? La grande criminalité nous laisse indifférents ( on en parle rapidement autour d'un verre ). La moyenne n'inquiète guère (c'est toujours loin de chez soi ). La petite délinquance n'effraie pas la bonne société (on ne va pas dans les zones de non-droit). Pardon, elle n'existe plus, cette bonne société. Ses fils ont dépassé leurs pères, contrebandiers et incendiaires. Y a-t-il un effroi collectif créant et aggravant la désertification des rues, une fois les lampadaires allumés sans exiger du gouvernement d'arrêter ses tâtonnements ou ses imbécilités? Installons des caméras quand l'énergie fait défaut. Les caïds du trottoir de Pétion-Ville by night, les lombards de la ville assiégeant la zone commerciale, les gangs huppés de kidnappeurs sont les maîtres de la machine judiciaire. Les entreprises de vigile font fortune. Plus de sept millions de dollars pour la période 2010-2014.
Nous humilions les pauvres qui ne peuvent pas s' adapter à la vie citadine et qui, poussés par un discours politique prometteur et menteur, veulent tout avoir et rapidement. Nous ignorons les exclus à qui ce pays n'offre aucune chance d'être des hommes et qui n'ont pour mission que d'être des trouble-fêtes; nous négligeons les rebuts du système scolaire et culturel, aigris d'être broyés par la machine ultrasélective qui perdure; nous côtoyons les fils de famille devenus délinquants par peur du travail, par influence médiatique et habitude de vie des grandes mégapoles; nous intégrons les déportés avec leurs vices rédhibitoires pour mieux snober les autres, car l'anglais est un vernis social. Nous sommes tous unis dans un grand désespoir, car devenir victimes un jour ou l'autre est notre lot à tous.
Du vérificateur de la DGI à l'agent de douane, du simple policier au juge d’instruction, du directeur d'école au sénateur, du hougan au pasteur, le citoyen sait qu'il doit se méfier, car la vénalité est la déesse qu'ils prient avec ferveur. En présence de l'un ou de l'autre, la loi, la morale, l'équité sont des concepts abstraits venus de Syrion. A-t-il recours à la dénonciation en alertant l'opinion publique? Là encore, des maîtres chanteurs, gargantuesques dans leur avidité et leur vocifération, tonitruants dans leur sottise et leur besoin de paraître, font monter les enchères et offrent leurs micros moyennant prébendes à n'importe quel petit mafieux. La République a fait faillite. Il nous faut un sursaut national.
La peur d’être, un mal haïtien
La présidence se délite, la primature se désagrège, la justice s’amenuise, la police s’épuise, le Parlement disparaît, la nation se meurt. Nos leaders, à bout de souffle, incapables de capter les énergies latentes de la masse, se cachent derrière d’hypothétiques joutes, susceptibles d’engendrer cinq années de contestation, voire de troubles.
De Ste-Hélène à Raboteau, de La Fossette à Jalousie, les gens ont faim et se moquent éperdument des slogans creux, vendus à grand renfort de décibels et qui n’augurent rien de bon pour nos enfants. La réalité est que le chef de l’État vit au jour le jour, le Premier ministre condamné à s’effacer dans la mesure où il n’a jamais été adopté et accepté. La vérité est que le pays se retrouve honteux de voir que le Florentin a fait le jeu d’une certaine camarilla, liguée contre les intérêts supérieurs de la nation en jetant sur nous l’opprobre.
Le temps et le chant des sirènes n’ont pondu que désarroi, misère rose, contrebandes et carnaval. Les répercussions, les retombées de la dépréciation de la gourde sur l’économie nationale sont une dévaluation, un prélèvement sur la richesse nationale, une sorte d’impôt direct frappant les entrepreneurs, une surtaxe frappant plus rudement les pauvres que les riches. Et la classe moyenne figée dans sa torpeur ne réagit pas devant cette grave injustice sociale. On se contente d’avoir peur.
Le gouverneur de la banque centrale a pris le risque de donner au pays l’assurance que le système est solide, que lourdes sont les réserves, que la gourde ne flanchera point et que l’économie nationale sera conduite. Il ne peut se faire d’illusions. Notre épreuve ne sera pas surmontée par des mesures techniques, si opportunes soient-elles. La crise de confiance qui alimente notre scepticisme est psychologique, donc profondément politique, car le pays se réveille encombré par un cadavre en putréfaction qu’on ne pourra pas garder en morgue sept mois durant.
Le pays est désappointé devant tant d’entêtement. La propagande malsaine, abusive, vicieuse a engendré la coupure irrémédiable du pays en deux sociétés antagonistes : nantis et démunis. Et quelle que soit l’habileté du gouverneur, puisque personne ne conduit la politique, la banque nationale erre de récifs en bancs de sable jusqu’au naufrage certain.
S’agit-il simplement de changer de cap ? Le vent souffle fort pour balayer les structures et puisque le ministre de l’Economie et des Finances est inexistant, le simple citoyen a la certitude qu’on n’est pas gouvernés. Crise monétaire et sociale, conséquences économiques et menaces de troubles, tensions inflationnistes, disparition des emplois traversée par des décisions de pouvoir économiques sans contrôle, le gouverneur n’a rien à y voir. Bonne volonté ne peut !
Cette crise en rapide évolution depuis quatre ans est bien plus considérable que la corruption, le blanchiment et la destruction des classes moyennes. Le gouvernement n’a pas la confiance de la nation, il est donc désarmé devant l’inflation. Et comme aucun projet à part le bluff n'a été mis en œuvre, la malice populaire se nourrit de tôles rouges et se moque d’un Premier ministre sans voix et d’un président sans foi. La réalité du moment comme du pouvoir leur échappe et laisser la table serait signe de sagesse et de respect des citoyens. Le rôle d’un gouvernement est de mettre le pays en face des réalités, de traiter les citoyens en adultes et d’offrir à défaut d’une voie de sortie une éclaircie incitant tout le monde à se serrer les coudes pour garantir un minimum de cohésion sociale. Le nôtre ne se soucie guère de la protection du citoyen contre les risques de pertes d’emplois ou de revenus, de la sauvegarde des catégories désarmées contre le cancer de l’inflation, de la moralisation, des inégalités, de l’enrichissement dans les dépenses publiques.
Des entreprises nationales, génératrices d’emplois, voient leur dossier de crédit traîner à la BNC sans raison apparente. De petites firmes ont subi l’agression de la douane, car cette collecte doit alimenter les caisses d’un parti sectaire et mafieux. Des médecins, des ingénieurs, des avocats, tous produits de l’effort constant et permanent, ne peuvent plus assumer leur devoir de pères de famille et se croisent les bras. De jeunes femmes de tout niveau social se prostituent simplement pour le pain quotidien. Et le coût du pétrole, comme du panier de la ménagère, est appelé à augmenter. L’absence d’un plan d’accompagnement des mesures monétaires sent fâcheusement l’improvisation.
A suivre
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