(Deuxième partie et fin) Par Jean-Marie Beaudouin Nord Alexis, un justicier exceptionnel Appel à l’intelligence haïtienne moderne Appel aux partis politiques et candidats Pierre Nord Alexis (Mandat présidentiel: 21 décembre 1902 – 2 décembre 1908) est le dirigeant haïtien moderne, qui avait le mieux compris cette célèbre pensée du philosophe des pauvres et du prolétariat mondial, que nous avons citée dans la conclusion de la première partie. Il n’avait pas de doute sur l’existence du problème, mais il devait aussi constater que les décennies de paralysie mentale ont été le gage de sa persistance dans la communauté; comme elles le sont encore dans les dures réalités haïtiennes d’aujourd’hui. S’il s’avérait possible qu’on puisse s’attaquer à cette double plaie nationale (corruption et impunité), la nation aurait alors une chance de s’en sortir de son sous-développement tant au point de vue matériel qu’à celui moral, se disait-il. Et peut-être qu’il avait dû lire Dante dans ce passage de Divine comédie: « Qu’ici l’on bannisse tout soupçon. Et qu’en ce lieu s’évanouisse toute crainte. » Votre fidèle serviteur ne voit aucune raison évidente qui puisse porter l’universitaire universel haïtien à mettre en doute la conviction inébranlable du président Tonton Nord, qui avait touché au nœud gordien de la crise nationale, née de la disparition brutale de Dessalines. Laquelle crise systémique garde encore aujourd’hui son hymen pour les raisons fondamentales esquissées précédemment, auxquelles s’ajoute le tempérament hypocrite de l’Occident à l’égard de nous, les Nègres d’Haïti. C’est-à-dire que la communauté internationale, dans sa pointe nordiste, a beaucoup plus contribué à envenimer ou à perpétuer la crise nationale qu’elle n’en aide à la résoudre. Qu’importe: ce sont des Nègres qui se sentent fiers d’avoir été capables de se soulever contre le système de l’esclavage, contre l’économie de plantation qui fut le pain béni de l’homme blanc au point que l’Amérique, terre de rêve dit-on, dut maintenir l’esclavage des Noirs pendant environ un siècle avant de l’abolir sur son territoire. Tonton Nord s’imaginait qu’un homme d’État ne doit ni trébucher ni reculer devant les mesures radicales qui auront la vertu de panser les plaies béantes engendrées par la corruption et l’impunité, son complément; et, à terme, de libérer la conscience nationale autour de nouvelles valeurs. Quand, bourgeois de son état, il décida avec une fermeté sans égal d’intenter une action en justice contre des fraudeurs et faussaires, contre des dilapidateurs et des voleurs, contre des prédateurs et malfaiteurs. Ce procès de la Consolidation avait alors pris la forme d’une tempête ou d’un séisme politique qui emporta maints membres de la haute bourgeoisie haïtienne de l’époque. Lequel procès aurait dû en même temps sonner le glas du règne séculaire des époux Corruption et Impunité si l’élite bourgeoise avait compris la démarche libératrice du grand Justicier national, dont le nom se grave dans la mémoire collective. Au lieu de quoi, elle lui opposait son courroux qui s’exprime par des factums, par des critiques virulentes et déstabilisatrices qui finiront par ouvrir une succession de crises conjoncturelles, qui s’étirera sur sept ans durant. De convulsion en convulsion, de gouvernements éphémères à n’en plus finir, en passant par l’émergence de trois condamnés Consolidards à la présidence de la République, jusqu’à l’agression militaire américaine de 1915 qui durera pendant dix-neuf ans de turpitudes, de corvée et de massacres de grande ampleur. L’auteur anticonformiste pense que c’est au carrefour de ce procès historique qu’il faut situer la première occupation militaire américaine. Aussi fardée et approximative qu’elle soit, l’affaire du chef de la police de Port-au-Prince (Général Charles Oscar Étienne) qui avait assassiné plus d’une centaine de prisonniers à la prison centrale et qui fut tué sur-le-champ et de Vilbrun Guillaume Sam qui fut victime d’un lynchage atroce à proximité de l’Ambassade de France de ladite ville; ces deux évènements qui ont eu lieu quasiment simultanés (26 – 28 juillet 1915) sont des épisodes qui parachèvent la corvée antinationale conduite par la bourgeoisie collabo. En réalité, la crise a commencé avec le verdict du procès prononcé contre les accusés consolidards le 25 décembre 1904 pour se terminer avec l’invasion militaire américaine du sol national le 28 juillet 1915. Encore que, pendant l’occupation, c’étaient des membres influents de l’élite bourgeoise qui ont honteusement collaboré avec l’occupant. Ils enfilaient alors leur costume de roitelet pour se prosterner devant le roi qu’ils ont eux-mêmes couronné en Haïti, terre de liberté de Dessalines. En guise de conclusion, nous ferons deux points en termes d’appel à la conscience nationale. D’abord, nous voulons demander à l’intelligence moderne haïtienne d’arrêter de mentir au peuple et d’alimenter l’idéologie dominante qui est construite essentiellement sur des demi-vérités, sur un schéma de séduction et de réduction: phénomène qui n’aide certainement pas au développement de la conscience des jeunes à qui l’on enseigne des idées et des concepts émasculés avant même qu’ils s’élaborent dans l’esprit intellect de ceux-ci. Qu’elle [intelligence] s’éloigne également du servilisme intellectuel qui promeut et enseigne une série d’auteurs étrangers, dont la plupart sont des racistes anti-nègres. Comme, par exemple, le phénomène de la religion d’État (le christianisme) de laquelle naît le racisme occidental avec l’invention de la malédiction de Cham de qui descendrait la race noire d’après l’interprétation malveillante des Écritures Saintes par l’Église dite universelle. Tout cet empire du faux, malgré les progrès de la science moderne, est de plus en plus incontesté pour le malheur de l’Afrique noire dont le Nègre haïtien est d’origine et dont il porte le sceau indélébile sur son front. L’intelligence haïtienne moderne a le devoir moral de revoir la pédagogie des connaissances qu’elle a non seulement apprises, mais encore qu’elle a enseignées dans notre système d’éducation. Qu’elle renoue avec la vérité scientifique qu’elle a abandonnée inutilement au profit d’une philosophie qui s’énonce contre elle. Qu’elle revisite les civilisations nègres de l’Antiquité, que l’Europe refuse à l’homme Noir sa contribution à l’Histoire lorsqu’elle falsifie intentionnellement son histoire. Enfin, qu’elle renoue avec l’Histoire d’Haïti, avec l’histoire du peuple des esclaves qui représente un défi à la conscience intellectuelle occidentale. Elle fut faite à Saint-Domingue de main de maître pour prouver à la conscience de l’humanité que l’homme Noir est bien celui qui commença l’histoire de la civilisation universelle d’aujourd’hui. La force des armes a ses limites, elle n’efface point la vérité. Et c’est alors seulement que l’intelligentsia haïtienne sera bien armée pour reprendre le chemin de la civilisation, le chemin de la dignité humaine, le chemin du progrès social humain, le chemin du développement global, le chemin de l’autonomie et de l’indépendance. Et cette perspective inéluctable prendra le temps qu’il faudra. N’est-ce pas Socrate, un des philosophes de l’Antiquité, qui disait: « Connais-toi toi-même et tu connaîtras l’univers et les Dieux. ». Bouddha, le prophète, en donne la méthode pour y accéder: « Connaissance de soi, hors de tout dogme. » Les dogmes sont peut-être une bonne institution dans les généralités, mais ils exercent une emprise certaine sur le cerveau de l’Haïtien dont il doit s’en débarrasser sans délai. Tout en sachant que les généralités, dont les dogmes sont porteurs, n’ont pas une durée de vie raisonnable; elles disparaissent dès lors qu’on entre dans le procès des grandes élaborations et d’énonciations. Yo di bay-bay, yo pa genyen pye pou yo kouri dèyè kamyon. Si nous venons d’effectuer un voyage dans un monde très reculé de l’histoire, nous voulons proposer à l’intelligence moderne haïtienne, à qui nous faisons d’ailleurs appel, un plat succulent du 20e siècle. L’intellectuel italien Antonio Gramsci a écrit dans « Cahiers de prison » une chose qui est très explicative de la crise haïtienne dont nous espérons que l’élite intellectuelle et politique en appréciera la valeur actuelle: « Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres. ». Il est une idée hégémonique dans l’histoire moderne du pays des Haïtiens que le système de gouvernement traditionnel est longtemps entré dans sa phase extrême de décomposition, et qu’il veut de toute sa force s’en aller. Alors mes Dames et Messieurs vous devez jouer rapidement afin de prévenir d’éventuelles tempêtes qui pourraient se développer sous le ciel d’Haïti, à un moment où des nuages s’épaississent déjà. A bon entendeur, salut! Notre deuxième point est également un appel aux partis politiques, aux candidates et candidats. Nous suggérons à ce beau monde qui aspire au pouvoir d’État que, pour obvier à la magouille électorale sinon la réduire à sa plus simple expression, il faut trouver la meilleure formule politique en vue d’éviter le morcellement du vote. Il n’est pas intelligent que, pour deux sièges vacants au Sénat par département, il en ait une vingtaine de candidats à concourir. Il en va de même pour la députation qui couvre une surface plus réduite que le Sénat de la République. Avec une telle stratégie politique tèt anba, c’est ouvrir la porte aux magouilleurs qui auront alors la latitude de truquer et de marchander le vote du peuple. Les partis politiques sont d’office appelés à jouer un rôle éminent dans l’assainissement des élections lorsqu’ils proposent des candidats propres et rompus à la discipline du parti; lorsque, par l’entremise de leurs mandataires, ils placent des clignotants dans les bureaux de vote et doivent se tenir prêts pour défendre les résultats du dépouillement, à haute voix proclamés par les membres desdits bureaux. Si la carte de l’opportunisme a servi dans les schémas traditionnels, on ne peut pas l’exercer dans une joute électorale où les enjeux se définissent à partir des problèmes que l’on ne peut résoudre que sur le long terme: par exemple, la construction et l’édification de la science parlementaire, qui fait d’ailleurs un urgent besoin au Parlement haïtien dans sa nouvelle expérience après la dictature duvaliérienne; s’entrainer à l’exercice de votation des lois parlementaires ainsi que des projets de loi en provenance de l’Exécutif; rendre fonctionnel et stable le Corps législatif, sont ici une exigence démocratique à notre temps, pour ne citer que ces mécanismes d’autorégulation. Ce n’est là ni l’œuvre ni la préoccupation d’un opportuniste, quel qu’il soit. Le taux minima de participation de l’électorat constitue un autre phénomène qui s’apparente à un thermomètre indiquant le niveau très relatif de la conscience populaire, mais il sert aussi de prétexte aux mauvais coucheurs qui tapissent dans les bureaux obscurs du Conseil électoral, attendant l’heure H pour matérialiser leurs basses œuvres de manipulation et de falsification des procès-verbaux. Certes, l’État doit garantir la sécurité des élections avant, pendant et après le scrutin; mais il incombe essentiellement aux partis et candidats de mobiliser l’électorat. Nonobstant des affinités sentimentales observées chez certaines couches de la population lors des élections; d’une manière générale, le citoyen mandant s’attend à être convaincu de l’agenda du mandataire qui lui sollicite son vote. De ce point de vue, il ressort que la nature et la qualité du projet sont susceptibles de susciter de l’intérêt, de l’engouement et de l’enthousiasme. On s’aperçoit ici que, si dans une élection universelle, on aurait quatre orientations idéologiques ou quatre tendances politiques à se disputer l’électorat; il existe alors de fortes chances qu’on aboutisse à une mobilisation forte et tendancielle. Dans cette perspective qui se situe dans le domaine du possible, chaque mandante et chaque mandant se sentiraient engagés et se feraient le devoir d’aller aux urnes dans le meilleur des mondes possibles. Pour finir, l’auteur nomme les quatre courants idéologiques de la manière suivante: la droite réunie, la gauche communiste, la gauche socialiste = Social-démocratie, et la théocratie des religieux qui rêvent d’une République théocratique dans laquelle Dieu serait le législateur central. Qu’importe, c’est un droit auquel ils sont libres d’exercer pour la gloire de Dieu et des divinités y affiliées. Soit dit en passant, le communisme haïtien était à ses débuts quand le président Dumarsais Estimé fit rentrer tous les journaux communistes. Là, il donna le signal officiel de la poursuite et de la persécution contre les communistes haïtiens et les partis de gauche. François Duvalier, qui devient président de la République après avoir gagné le maquis (kanpe lwen) sous l’administration du président Paul E. Magloire surnommé Kanson Fè, étendra son anticommunisme hors des frontières d’Haïti. Pour manifester son affectation à l’idéologie américaine, il expulsa l’État cubain de l’OEA par son vote de défiance à la Conférence tenue en Uruguay/Punta del Este en 1962. En avril 1969, il fit voter au Parlement haïtien sa loi anticommuniste au nom de laquelle il ramena tout le pays à ses pieds. Il fut fortement soutenu de Washington dans son entreprise de déstabilisation et de déculturation. Mais le coup le plus terrible et dévastateur que le communisme haïtien a reçu venait des révisionnistes d’URSS, c’est-à-dire il est entré dans sa lente opération de dislocation pour ne plus se libérer du carcan khrouchtchévien. En effet, depuis l’arrivée au pouvoir de la bande à Nikita Khrouchtchev, tout fanm ak gason ayisyen ki te kwè nan filozofi kominis-la vire kazak e yo tou pwofite kraze rak. Ils arborent désormais le drapeau de la Social-démocratie sous les dépouilles de la philosophie lassalienne. Aujourd’hui, la droite haïtienne est libre pour s’entendre avec ses associés socialistes et chrétiens. Elle peut donc former un gouvernement avec les trois expressions idéologiques en une. Ainsi, l’auteur espère que les partis politiques en prendront acte de la manière dont ils doivent se comporter en vue de moraliser la vie politique en Haïti, notamment dans ses structures électorales. A bon entendeur, salut! Jean-Marie Beaudouin Août 2015; coifopcha@yahoo.fr