Le mode de calcul des résultats des élections sénatoriales de 2015 pourrait faire l’objet d’une thèse pour illustrer la gouvernance de ce pays. Une analyse rigoureuse de ce cas particulier pourrait faire ressortir plusieurs aspects de notre fonctionnement en tant que société. D’abord, on pourrait démontrer la façon dont nous planifions les grandes activités de la République, en suite, le jeu des acteurs de la société face à une situation équivoque. Quand il y a une situation anormale, la première démarche consiste à identifier le problème. Dans le cadre des élections sénatoriales de 2015, on a entendu quelques candidats se plaindre et prononcer des critiques face au mode de comptage utilisé par le CEP. Habituellement, un problème est bien explicité lors qu’il y a un énoncé sur lequel on peut se mettre d’accord, subséquemment les causes et les conséquences sont bien établies. Plus de deux semaines après la publication des résultats, la situation demeure toujours confuse. On remarque que chaque acteur a tendance à définir le problème d’une façon subjective et le plus proche possible de ses intérêts. Ceux à qui la situation est préjudiciable décrivent le problème comme une erreur de calcul du CTV. Le CEP, de son côté, déclare avoir appliqué à la lettre le décret électoral, particulièrement l’article 45 qui précise que : « Le sénateur de la République est élu au suffrage universel direct à la majorité des votes valides (50% + 1). » Ni les candidats victimes, ni le CEP n’ont avoué que le décret électoral 2015 est imparfait que la méthode de calcul est erronée. Tout le monde évite soigneusement d’en parler parce qu’à ce niveau la responsabilité est collective. Il est difficile de trouver un bouc émissaire. Le ou les experts qui ont écrit le décret ont leurs parts de responsabilité, mais ils ont aussi leurs prétextes : les membres du CEP, l’exécutif ont tellement modifié la proposition initiale qu’ils ne peuvent plus assumer la mouture finale qui a été publiée. D’autres se retrancheront derrière des principes spécieux pour dire qu’une loi ne peut pas traiter des aspects inconstitutionnels, car la Constitution prévoit le renouvellement par tiers du Sénat. Le gouvernement et ses experts n’ont pas remarqué les imperfections malgré le vote article par article de chacun des ministres du gouvernement avant la signature du décret. Le problème est bien réel, on ne peut pas calculer les résultats des élections sénatoriales à partir des votes valides quand les élections se font simultanément pour deux ou trois sénateurs. On doit reconnaître que c’est une situation qu’on devrait éviter. Malheureusement, tous les présidents qui se sont succédé sous l’empire de cette Constitution ont usé de toutes les astuces pour ne pas renouveler à temps les membres du Sénat. Il fallait trouver un consensus sur une valeur approximative qui devrait servir de dénominateur pour le calcul des résultats des élections sénatoriales. Les apprentis sénateurs, les ex-sénateurs qui sont les premiers concernés, malgré leur omniscience, n’ont pas su déceler le ver dans le fruit. Aujourd’hui, ils veulent que le CEP transige avec le décret pour leur accorder une victoire. Les partis politiques qui devraient accompagner leurs candidats restent muets pour n’avoir pas à assumer leurs responsabilités. Le décret a été distribué à tous les partis et le CEP avait sollicité leurs commentaires et suggestions sur les différents articles. Jusqu’aujourd’hui, aucun d’entre eux n’a demandé à l’exécutif de corriger l’erreur, et l’élection va presque certainement être reprise dans les endroits où elle a été annulée avec ce même décret. En d’autres termes, on va malgré tout persister dans l’erreur. Comme d’habitude, le problème est évident, tout le monde le constate, chacun a sa demi-vérité, les responsables se taisent pour ne pas attirer l’attention sur leurs erreurs, les opportunistes tentent maladroitement de faire un capital politique… à la fin de la journée, le problème trouvera une issue à la mode de chez nous suivant nos tares et notre mauvaise foi. …Telle est la culture politique de ce pays. Hélas ! C’est pareil, pour la santé, l’éducation, l’agriculture, l’économie, la justice, la sécurité publique et finalement tout ce qui concerne notre quotidien… cela persistera jusqu’au jour où une génération consciente dira : ça suffit ! … Bien entendu, si Haïti existe encore.