En l’année 1976, à l'âge de 13 ans, une jeune adolescente sème le trouble dans le batey Catarey de la Villa Altagracia dans la province de San Cristobal en République Dominicaine. Réédition de la légende de Jeanne d'Arc ? Non. Il s'agit cette fois d'un échantillon du vivier qui a produit Jean Jacques Dessalines, Acaau, Charlemagne Péralte et d'une épopée d'une autre nature mais toujours d'un acte de résistance : un sentiment de révolte qui propulse une fillette en ligne de front contre le traitement fait à sa mère, à ses proches et aux autres braceros, ces coupeurs de cannes venus d’Haïti. Sonia Pierre que j'ai nommée est entrée par cette porte dans l'histoire. La petite rebelle de 13 ans a dû s'entendre conter la saga de l’épuration ethnique du raciste Trujillo lors du carnage historique de perejil, véritable génocide entamé en 1937 à l'arme blanche avec le massacre d'au moins 20000 à 30000 haïtiens à la frontière haitaino-dominicaine. Elle a du intérioriser le traumatisme de la traversée des siens et de ceux qui partagent le même sort. Elle a du certainement vivre dans sa chair le processus esclavagiste de production de sucre amer, base de l’économie dominicaine pendant des décennies. Elle a du aussi avoir appris que ses frères et sœurs de sang et de joug étaient, par contingents, expédiés comme du bétail vers une terre que les descendants des premiers migrants haïtiens ne connaissent pas pour n'y avoir jamais vécu. Et pour être honnête, il ne faut pas disculper, de l'autre côté de la frontière, chez nous en Haïti même, les complices de cette barbarie connue sous le nom zafra. A l’époque de la dictature des Duvalier existaient des contrats sous prétexte de contrôle de l’embauchage pour la coupe de la canne en république voisine. Cette formalisation s'inscrivait dans une certaine logique. En effet, par un rapport de force, l'approvisionnement en main-d’œuvre des ingenios de la Caraïbe est le rôle attribué à Haïti dans la stratégie géopolitique de l’impérialisme américain et dans la division régionale de travail dont ceux qui se prennent pour les maîtres du monde se sont octroyés le droit, au nom de la doctrine de Monroe et par la grâce de leur pouvoir. Justification avancée : Cuba, République dominicaine... zones de plaines propices à la production sucrière; Haïti terre montagneuse et ravagée. Dans la perspective évoquée, la paysannerie haïtienne déstabilisée à dessein est devenue la grande pourvoyeuse de la force de travail dans la région. Sous couvert d' accords donc dits régulateurs entre Haïti et la République dominicaine, il ne s'agissait ni plus ni moins, que d'un négoce fratricide et d'affaires juteuses pour Duvalier et ses sbires ; pour leurs partenaires d'une camarilla comptant, entre autres, des dominicains et investisseurs américains. Mais, au-delà il convient de dénoncer, la fracture sociale profonde et béante qui mine la nation haïtienne. Cet état de fait a conduit les parents de Sonia Pierre dans les champs de canne, chez les panyol comme on le dit chez nous, où naquit la petite révoltée. Depuis son exploit à l'âge de 13 ans, jamais Sonia ne s'est demis de son engagement à défendre les travailleuses et travailleurs haïtiens ou d'origine haïtienne soumis, en République dominicaine, à des conditions d'existence déshumanisantes et parqués dans des lieux d’hébergement souvent comparés aux campements des esclaves du XVIIIieme siècle, voire aux camps de concentration nazis. Sonia, devenue avocate dominicaine, consacra toute sa vie à ce même combat dont elle avait pris le leadership à l'adolescence. Elle fonda, en 1983, le MUDHA Movimiento de mujeres dominico-haïtianas, organisation féministe dont la mission s’étend à la la lutte contre le racisme et l'anti-haitianime en République dominicaine, à la défense des droits humains en général. Pour son travail inlassable accompli en tant qu'activiste et figure de proue de la défense des droits humains, Sonia Pierre a été décorée par le Président René Préval et a reçu, entre autres, en 2006, le prix Robert F. Kennedy . On rapporte qu'en lui faisant cet hommage Ted Kennedy eut à dire : « Avec certitude, je peux affirmer que Sonia est l'un des des êtres humains les plus dévoués, les plus courageux et les plus compatissants de ma génération. Sonia est tout en haut de ma liste d'héroïnes...» L'honorable Maître Sonia Pierre s’éteint trop tôt. Le 04 décembre 2011, à l'âge de 48 ans, cette figure emblématique est terrassée par un infarctus du myocarde. Une grande perte dans la lignée de ceux qui, s'inscrivant en faux contre la thèse de Gobineau, se sont lancés sur les traces d'Anténor Firmin, premier promoteur du postulat : De l’Égalité des races humaines. Avant de terminer je voudrais, dans le contexte actuel, établir une relation de faits : Le nom initial de Sonia, Solanges Pierre, avait été travesti en Solain Pie par l'officier d’état civil auteur de son acte de naissance, appliquant l'orthographe phonétique partant de la consonance créole. Quand elle voulut, en 2007, si non se réapproprier son vrai nom, du moins pour simplifier, juste régulariser sa situation en adoptant finalement celui de Sonia Pierre, le prétexte fut saisi par des autorités racistes pour tenter de lui ôter sa nationalité dominicaine. Sonia mena son combat jusqu’à la victoire consacrée par décision de la Cour interaméricaine des Droits de l'homme pour la reconnaissance de sa citoyenneté. Mais cette tentative malhonnête qui échoua face à la détermination de notre kokenn chenn fanm, s'est réitérée, généralisée et pire : s'est légalisée avec la disposition 168-13 prononcée par la Cour Constitutionnelle dominicaine le 23 septembre 2013 sur instigation de la droite ultranationaliste. Avec ce document, l’épuration technique s'institutionnalise en République dominicaine. Car il est désormais su de tous que la scélérate et xénophobe sentence 168-13 vise les noirs et les pauvres, ceux-là qui, taxés d'haïtiens quelque soit leur origine, ont toujours été les cibles jetées par delà la frontière «après usage», souvent dépouillés de tous leurs biens et séparés des leurs y inclus d'enfants mineurs - entre autres pour les priver des prestations sociales qui leur sont dues après une vie consacrée à un labeur abusif et déshonorant. L’épuration ethnique s'institutionnalise. Et cette fois, le nombre de victimes dépassera celui qui avait été déclaré, pour masquer l'ampleur de l’hécatombe de 1937, par complicité avec Trujillo et ses assassins. Le bilan de 250 000 personnes prévu dans les statistiques sera nettement plus lourd. Sauf qu'en lieu et place d'un crime de sang, il s'agit présentement d'un crime psychologique avec risque de mort lente des refoulés susceptibles d'être condamnés à l'extrême dénuement dans un pays aujourd'hui exsangue et incapable de garantir, même à sa population actuelle, des conditions minimales de subsistance. La 168-13 n'est ni plus ni moins qu'un outil de crime contre l’humanité. Ironie du sort : cette disposition adoptée après la mort de Sonia , la toute première dominicaine victime d'apatridie parce que d’origine haïtienne, touche aujourd'hui, pour la même cause, son conjoint, l’éminent avocat dominicain Manuel de Jesus Dandre, frappé de la sentence de dénaturalisation par un État voyou déterminé à instaurer l'apartheid sur une île qui porte Haïti, notre Haïti, ce pays qui a donné au concept LIBERTÉ toute son essence, ce pays qui a donné toute leur substance aux notions de DROITS HUMAINS et de SOLIDARITÉ entre les PEUPLES. Quelle gifle ! Quelle infamie ! A la veille du 23 septembre, deux ans depuis l’Arrêt 168-13, serrons les rangs ici et ailleurs, en Haïti et dans la diaspora haïtienne, avec tous les peuples qui reconnaissent l'apport universel d’Haïti à l’humanité et qui sont respectueux des droits humains. Poursuivons ensemble le digne combat mené par Sonia Pierre, notre icône de la résistance contre l'apartheid d’État en République dominicaine. Ayibobo pour une Grande Dame, Ayibobo pour Maître Sonia Pierre ! Circonstance de l'intervention : Soirée de solidarité avec les dénaturalisés de la République dominicaine Comité d'Action contre la 168-13 le 18 septembre 20015 Montréal, Québec