Un double constat, déplorable parmi tant d’autres, les élections en Haïti coûtent de plus en plus cher et attirent de plus en plus de candidats. Selon les estimations du Conseil électoral provisoire (CEP), celles de cette année nécessitent plus de soixante millions de dollars américains (USD 60, 000,000) alors que dix-neuf millions (USD 19, 000,000) avaient suffi pour la réalisation des joutes en 1995. Les élections en cours voient pas moins de cinquante-quatre (54) citoyens briguer la première magistrature de l’État contre dix-neuf (19) en 2010-2011.
À tout prendre, c’est à Michel Martelly en partie, bien malgré lui cependant, que nous devons cette pléthore de candidats à la présidence. Le raisonnement est simple: un chanteur au parcours des plus tumultueux, ordurier de surcroît, sans aucune culture politique et sans grade universitaire, a réussi à se faire bombarder président de la République, alors pourquoi pas moi, grand avocat devant l’Éternel, brillant journaliste ayant fait carrière dans le métier, professeur d’université, etc. Mais, il est important de se le demander, d’où vient cette soif de tant de nos concitoyens de devenir président du pays dans le contexte socio-économique et politique actuel ? À quoi peut bien servir un chef d’État haïtien ? Quel pouvoir détient-il en réalité ?
Personne n’est libre dans son action, pas même un chef d’État, que dans le cadre du respect des lois, normes et règlements. Par conséquent, la liberté est un leurre. Elle est prise en otage par les auteurs de la règle de droit, à savoir les puissances économiques, les détenteurs de la haute finance qui détiennent et exercent le pouvoir réel. Encore que l’on répète, à tort bien entendu, que la loi est une émanation de la volonté du peuple. Ce qui sous-tend le principe de la souveraineté populaire, laquelle relève du domaine des chimères dans le Nouvel ordre mondial (NOM) actuellement imposé aux habitants de la planète.
Car, à en croire Noam Chomsky, il existe bel et bien un pouvoir mondial, qui s’exprime par le biais de la bureaucratie économique internationale ou encore le regroupement des pays les plus riches et industrialisés, dont le centre se trouve aux États-Unis d’Amérique. Ce pouvoir mondial qui interdit aux peuples et aux individus de prendre en main leur destin.
Il en résulte un contrôle systématique de nos vies à travers de formidables superstructures économiques et idéologiques comme les grandes multinationales et les institutions financières internationales, les mass media et les cultes ou les confréries secrètes. Lesquelles servent les intérêts supérieurs des grands tenants de la finance. Ceux-ci dictent littéralement leur comportement aux êtres humains du monde entier. Ce qu’ils sont autorisés à consommer et en quelle quantité, de quelle manière ils doivent s’habiller et quoi porter, et même comment il convient de réfléchir et quoi penser. En d’autres mots, « domestiquer les aspirations de la majorité », la réduire en captivité. Ils ont découvert les vertus de la liberté, et ont décrété qu’elle était trop précieuse pour permettre au commun des mortels d’en jouir.
Dans ces conditions, il faudrait une bonne dose de débilité à quelqu’un des masses laborieuses, en Haïti ou ailleurs, pour s’imaginer qu’un président soit en mesure de le sortir d’un système si ingénieusement ficelé et entretenu.
D’ailleurs, une fois qu’il accède au poste de premier magistrat dans son pays, l’ancien candidat se rend compte tout de suite, s’il est perspicace, de l’insignifiance de son pouvoir. Il comprend immédiatement qu’il n'est libre de faire ou de ne pas faire que dans la mesure où son action ne heurte pas les intérêts des nantis. Donc, pas question de choisir « des politiques économiques conçues pour parvenir à une distribution plus équitable des richesses et à élever le niveau de vie des masses ». Il se voit alors confronté à la dure et pénible obligation de collaborer avec les véritables décideurs mondiaux, voire de se mettre à leur service. Sinon, alors vraiment, tout peut arriver.
L’histoire retient l’exemple de leaders conséquents qui, arrivés au pouvoir dans leur pays, avaient fait le choix de rompre avec l’oppression impérialiste. Ils ont payé le prix fort. À la manière de Thomas Sankara qui a osé défier le système. Il s’est insurgé contre ce qu’il a appelé l’impérialisme monstrueux, a fustigé « la politique d’assistance et d’aide qui n’a abouti qu’a nous désorganiser, nous asservir et nous déresponsabiliser… ». À la tribune même de l’ONU, à l’occasion de la trente-neuvième session de l’Assemblée générale, il dénonce un « monde d’esclavage maquillé au goût de notre temps ». Il a alors clairement indiqué la voie sur laquelle il comptait s’engager avec son peuple en s’exclamant : « Nous voulons être les héritiers de toutes les révolutions du monde. Nous sommes à l’écoute des grands bouleversements qui ont transformé le monde » ou encore « L’esclave qui n’est pas capable d’assumer sa révolte, ne mérite pas que l’on s’apitoie sur son sort… ».À bas la réaction internationale, à bas l’impérialisme, à bas le néocolonialisme, gloire éternelle aux peuples qui luttent pour leur liberté, victoire éternelle aux peuples d’Afrique, d’Amérique latine et d’Asie, a-t-il conclu.
Sans doute Sankara n’avait-il aucune illusion quant à l’issue de son engagement aux côtés de son peuple, aux côtés des autres opprimés. La liberté n’est pas toujours un leurre, elle peut être aussi une mort. Sauf qu’il faut grandeur et courage pour en faire le choix de façon consciente. C’est ainsi que Thomas Sankara s’est fait assassiner à l’âge de 37 ans par celui-là même qu’il considérait comme son meilleur ami, Blaise Compaore dont il avait fait son dauphin. Se peut-il que celui-ci ait agi seul ou que, tapies dans l’ombre, d’autres forces aient armé son bras ?
D’un autre côté, un autre chef d’État d’un pays du Tiers-Monde dont il convient de taire le nom, ayant commis l’erreur de se croire vraiment libre, a été jusqu'à faire, par devant la même Assemblée générale de l’ONU, une déclaration que les autres avaient qualifiée d’intempestive. N’avait-il pas été obligé de se rétracter, revenir sur sa déclaration, se renier en fait ? En vérité, la mort physique est parfois un moindre mal.
Nos aïeux avaient considéré que la liberté valait bien tous les sacrifices, qu’il était préférable de mourir en hommes et femmes libres que de vivre en étant esclaves. Sans doute en est-il encore ainsi aujourd’hui. Ils l’avaient compris bien avant le leader burkinabé que « seule la lutte libère ». Il n’y aura pas de messie, pas de président, sénateur ou député qui pourra mettre un terme à l’arrogance des supergrands de tous les temps.
Mais nous avons tous le droit de ne pas nous contenter des miettes de la vie, des fantômes de liberté, des libertés «malatchong», dirait notre Franck Étienne, que les autres prétendent nous imposer. Nous avons le droit, même le devoir, de choisir d’être réellement libres, libres de donner un sens à notre vie, de l’orienter dans une direction ou une autre, d’exercer nos talents, d’utiliser nos pouvoirs de la pensée et de créer notre propre réalité dans une nature qui offre, à bien des égards, la même possibilité à tous les êtres humains.
En effet, pour les nantis comme pour les démunis, la journée comporte vingt-quatre heures, la rotation et la révolution de la terre s’effectuent sans tenir compte de la richesse ou de la pauvreté. « Les ultrariches et les superpuissants ont un seul cerveau, deux yeux, deux bras, et ils vont aux toilettes comme tous les autres. » Mais la différence fondamentale entre les deux catégories réside en ceci que la minorité détient et applique des connaissances qu’elle cache à la majorité souffrante dans un but évident de domination et d’exploitation.
Cependant, les choses ont changé depuis quelque temps. « On ne peut plus escamoter la vérité. » Les informations circulent à une très grande vitesse. Les connaissances sont désormais disponibles et accessibles à tous ceux qui se donnent la peine de les chercher. Celui qui cherche le savoir, le trouve. Mais la plupart n’en voient pas la nécessité. Et pourtant, c’est la voie royale qui conduit à la liberté. Ainsi qu’il est écrit: « vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous affranchira. »
L’ignorance est ombre et source d’asservissement, mais la connaissance éclaire les yeux, réveille la conscience et engendre la liberté. Ce n’est pas que nous ne puissons pas y accéder, « mais nous n’osons pas ou nous sommes trop paresseux », incapables de rompre avec la routine quotidienne et de renoncer à ce que nous considérons comme nos conforts.
Au contraire, il convient qu’en utilisant cerveau et bras chacun assume sa révolte contre lui-même et contre tout obstacle à son épanouissement. Sinon, comme l’autre l’a si bien souligné, « il répondra seul de son malheur s’il se fait des illusions sur la condescendance suspecte des maîtres (du monde) qui prétendent l’affranchir ».
« Tout ce dont nous avons besoin pour faire quelque chose de bien de notre vie est ancré en nous. C’est une jachère qui demande à être cultivée » pour nous sortir de l’attentisme immobilisant et la médiocrité d’une vie sans émerveillement et sans éclat.
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