De Marcel Duret, ex-ambassadeur d’Haïti à Tokyo
Ce dimanche 25 octobre, cinq heures du matin je suis déjà éveillé. Impatient ! Anxieux ! Pensif ! Dois-je aller voter ? Aussi paradoxal que ça puisse paraitre, à mon âge ce serait la première fois que j’aurai fait ce geste. Je n’en suis pas fier, mais en révisant les chefs d’État qui ont eu la charge de diriger mon pays depuis que je suis en âge de voter, je ne regrette rien. Haïti mérite mieux.
Alors à 6 heures du matin, sans avoir pris mon petit déjeuner, je déambule à pied vers le lycée Marie Jeanne où selon le CEP je suis assigné à voter. Le trajet n’est pas long et je prends grand plaisir à écouter cette foule qui se déferle du haut de Turgeau venant des bidonvilles Georges, Canada, Citemeriken, etc.
Turgeau est devenu une zone huppée de Port-au-Prince avec les buildings de DIGICEL et de l’hôtel Marriott. Mais quel que soit l’endroit où l’on se trouve à Port-au-Prince, on n’est jamais très loin d’une multitude de petites maisons, si on peut les appeler ainsi. Des êtres humains y vivent l’un sur l’autre sans les services de base, dans une promiscuité inouïe. Chose inexplicable, ils et elles sont tous en apparence très propres et bien mis. Il y a quelques années une amie haïtienne, qui de retour en Haïti après plus de 30 ans d’absence, m’a fait remarquer qu’on ne voit plus les gens ici avec des habits déchirés ou sales dans les rues. Les « pèpè » ont provoqué une mini révolution de tenue vestimentaire dans ce pays, n’en déplaise aux tailleurs et aux couturières. Des robes très chères provenant de la haute couture américaine sont portées avec élégance ou parfois avec maladresse par des gens de bidonville.
Je descends Turgeau accompagné d’une foule qui s’exprime à haute voix sur les candidats en lice pour devenir Président de la République. Depuis près de quarante ans depuis que je vis à Turgeau, je côtoie certains de mes voisins qui trouvent étrange que je sois parmi eux, à pied et qui questionnent leur choix de candidats. Celui-ci me dit « je ne voterai jamais pour une femme se référant au Dr Maryse Narcisse parce que les femmes se laissent trop souvent leurrer par des mensonges ». Quel argument et quelle autocritique? L’autre croit fermement en « nèg bannann nan » Jovenel Moïse. « Li se nèg nan Nò tankou m, epi li renmen agrikilti tankou m » (tout comme moi il est du Nord et il aime l’agriculture). Un autre de me dire: « ban m Ti Jude mwen papa ».
Cette bonne vieille dame me demande: « E ou menm, poukiyès w ap vote? ». Elle est surprise et déçue que je lui dise que jusqu'à ce moment précis je ne me suis pas encore décidé. Non, aucun des candidats, à mon goût, n’a présenté des programmes précis pouvant provoquer à court, à moyen et à long terme des changements radicaux pour le mieux dans la vie de mes frères haïtiens. C ‘est l’autre qui a raison. « Rien ne changera dans ce pays sans un chambardement total, sans passer par le chaos total ».
De toutes les interviews que j’ai écoutées à la radio, une seule, à mon humble avis, a touché la plaie du doigt et il ne s’agissait pas d’un candidat à la présidence. L’ex-sénateur du Nord-Est, Monsieur Boulos, qui a été écarté du Sénat pour cause de double ou simple nationalité américaine, est le seul que j’aie entendu qui a dit que le pays souffrait de « manque de ressources humaines qualifiées ». « Se moun ki fè yon peyi ». Malheureusement ni les autres invités de l’émission ni l’animateur n’ont questionné cette déclaration si vraie et si juste pour lui permettre d’élaborer.
Arrivé au carrefour de l’école Canado, je décide de m’arrêter pour m’entretenir avec les chauffeurs de moto dans cette station improvisée. La multiplication des motos dans la capitale et dans les villes de province constitue un problème certain de sécurité et de circulation. Par contre, elle a créé beaucoup d’emplois et ne nécessite aucune qualification ou presque pas. En outre, le chauffeur de moto sent qu’il est maitre de son temps et est son propre patron. Les discussions vont bon train entre ces hommes qui sont heureux que le CEP ait préféré permettre cette fois-ci de laisser la libre circulation des véhicules et des motos. La journée s’annonce bien puisqu’il y a tant de personnes qui sollicitent leur service de transport pour se rendre aux bureaux de vote. « M ap fè ti kòb la, men vote pa enterese m, tout se vòlè ». Ils sont nombreux dans la population à partager cet avis. Il y a un sentiment général de dégoût vis-à-vis de nos dirigeants. Comment faire pour regagner la confiance du peuple après tant d’années de déception ? Peut-on gouverner sans l’appui des gens qui vous auraient élu ?
En un clin d’œil, presque toutes les motos sont parties déposer des passagers.
Je continue mon petit bonhomme de chemin et ce n’est pas l’envie qui me manque de m’arrêter pour manger un pain avec manba et une figue ou des œufs. A chaque deux pas il y a une dame, assise au bord de la rue, qui vous en offre. Il y a tellement de mères de famille qui gagnent ainsi leur vie. Il fut un temps c’était plutôt des « royals », cassave, manba et cresson, que ces dames vendaient. C’était ainsi une entreprise essentiellement locale. Toutes n’offrent aujourd’hui que du pain alors que nous ne produisons pas de blé.
Je m’arrête à la ruelle Rivière chez une amie qui nous a offert moi et son frère un petit déjeuner bien copieux. Nous décidons d’aller voter ensemble quoique nos bureaux de vote soient à des distances l’un de l’autre.
1) 9h30 : Première station stade Sylvio Cator
C’est peut-être le lieu idéal pour des bureaux de vote. Il y en a au moins 15 et tout se passe dans le calme le plus absolu. Tandis que la police haïtienne est présente dans chaque bureau, la MINUSTAH est très discrète à l’extérieur du stade dans deux véhicules avec les vitres fumées. Ce n’est pas la grande foule. Calmement et dans l’ordre, l’un après l’autre les électeurs déposent leurs bulletins dans les urnes. Le bureau # 4 n’a pas de table pour les isolants.
2) 10h30 : Deuxième station Ecole nationale République du Brésil
Pas d’incident, pas de foule. Dans le bureau # 3 ou l’un de nous a été, il est seul à remplir les formalités. En un temps record il a pu voter pour la présidentielle, le sénateur de l’Ouest, le cartel de magistrat de l’Ouest et un député.
3) 11h :Troisième station lycée Marie Jeanne
4) Me voilà donc devant cette grande feuille de papier avec 54 photos de candidats à la présidence. A quoi bon faire cet exercice ? Comment me sentirai-je si celui que je choisis ne réussit pas ? Sur quelle base je fais ce choix ? Est-ce que mon vote va peser dans la balance ? Est-ce que comme en 2010 la communauté internationale décidera pout tout un peuple ? Est-ce que ce nouveau président et son équipe ont vendu à l’ avance nos ressources naturelles en général ou plus particulièrement nos mines d’or ? Quel sera sa position vis-à-vis de la République dominicaine ?
Finalement, et pour avoir la conscience tranquille, je coche le casier à côté de celui qui, j’espère, travaillera à apporter des changements réels dans notre société. Avant de placer mon bulletin dans l’urne, je passe près de quatre minutes à fixer son regard, yeux dans les yeux lui disant secrètement « je mise sur vous », comme si j’avais brusquement le pouvoir de l’ensorceler, de lui transmettre tout le courage, toute la compétence nécessaire pour qu’Haïti devienne un pays prospère pour tous ses citoyens et citoyennes sans exclusion aucune.
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