Jean-Marie Beaudouin
Deuxième audience:
Auteur: Père fondateur, des hautes cimes nuageuses où tu es, dis-nous comment tu appréhendes le très malheureux évènement dont tu fus victime au Pont Rouge, entrée nord de Port-au-Prince.
Dessalines: D’abord, mon fils, je veux te féliciter pour ce présent chapitre que tu as librement ouvert sur un de mes enfants, qui est digne d’être connu pour avoir maintenu le flambeau de notre race contre laquelle la littérature occidentale n’a cessé de jeter ses laves, comme un volcan toujours en éruption. Je pense que Firmin est un représentant authentique de la race noire dont j’admire le talent intellectuel dont il a fait preuve dans ses œuvres littéraires. Hormis ses qualités politiques et administratives professionnellement démontrées pendant qu’il fut ministre d’État sous l'administration du président Hyppolite (Louis Mondestin Florvil: 1828 -1896), c’est dans son livre majeur (De l’égalité des races humaines) qu’il s’est illustré et détient une place importante dans la littérature universelle. Cependant, ce qu’on veut faire de lui est plutôt malhonnête: c’est-à-dire ce parallélisme sans grandeur dans lequel on oppose Nord Alexis à Anténor Firmin. Peut-être que le secteur intellectuel qui anime ce débat doit avoir une connaissance parcellaire des deux Capois.
C’est vraiment inutile de se livrer à un tel exercice qui ne peut que nuire à la bonne marche de la barque nationale. À mon sens de la civilisation, chacun apporte sa pierre à l’édifice national selon sa conscience: Ils sont deux fiers Haïtiens qui ont servi la patrie que j’ai léguée à la postérité: pour moi, ils sont deux êtres immortels: l’un, par sa plume, a élégamment défendu la cause de la race nègre; l’autre, par son intelligence exceptionnelle au niveau de la gestion de l’État, a tenté de corriger les mœurs et la conduite traditionnelle des femmes et des hommes dans les affaires de l’État. On aurait donc tort de croire que ces deux prétendants à la magistrature suprême de l’État au début du XXe siècle furent des ennemis; ils étaient seulement des adversaires politiques qui s’affrontèrent. Si on part de la loi générale qui veut que, dans l’arène politique, il puisse se trouver deux frères biologiques qui se battent; on verra alors qu’il n’y a vraiment pas lieu de saliver inutilement. Les moralistes ne s’invitent pas au combat politique.
En ce qui a trait à ta question, je la considère comme un pléonasme puisque tu lis très bien mon cerveau, siège de mon intelligence. Les séquences régulières que tu as ouvertes spécialement pour moi l’ont suffisamment prouvé: d’ailleurs ton texte est originellement conçu pour moi, il comporte quatre (4) thèmes centraux sur lesquels tu construis et assures ma défense face à mes contempteurs modernes. Je veux parler de la « dictature intellectuelle et de la propagande, des classes sociales et de leur lutte historique, de la science militaire et des devoirs du soldat, et de l’Église et de son pouvoir absolu ». Et ils transpirent dans tout le corpus du texte, du commencement à la fin. Des sujets que l’on trouve rarement dans la littérature contemporaine. J’érige le doute sur l’existence d’un esprit bourgeois qui puisse les exposer avec la manière dont tu fais preuve.
Mais, pour ne pas te décevoir, je dirai que, de mon temps, nos gens étaient crus sur parole. Certaines instructions d’importance nationale, on les communiquait de bouche à oreille; elles étaient exécutées telles qu’elles avaient été reçues. Une façon de te dire, mon fils, que la confiance s’établissait parfaitement bien dans nos rangs. J’élevai en grade des soldats de l’armée non pas parce qu’ils étaient beaux ou parce qu’ils avaient un état physique impressionnant, mais je leur donnai des promotions pour leur compétence et pour leur mérite. Bien plus encore à mes frères d’armes en qui je plaçai une grande confiance, comme tu dis. J’en ferais autant à mes frères d’encre si l’éventualité se présentait.
J’avais tellement le souci du sauvetage national après la guerre de l’Indépendance que je refusais de soutenir toute idée qui compromettrait l’avenir de ce qui était le plus cher pour moi, Haïti. Car je me disais à moi-même que si l’Union nous a procurés notre liberté, notre dignité et notre souveraineté; à plus forte raison elle nous garantirait des lendemains meilleurs. Je portais en moi ces idéaux novateurs depuis l’habitation de Duclos et celle de Dessalines où j’étais encore esclave, jusqu’au timon des affaires de l’État où je devins le premier chef d’État de la nouvelle nation fraîchement débarrassée du fléau que fut l’esclavage.
Je donnerais ma tête en gage pour répondre de chacune des charges retenues contre moi, si le procureur national jugeait nécessaire de me permettre d’exercer mon droit de réponse. Mais, mon fils, un juge qui parle ex cathedra et qui pratique la justice expéditive, il devient assez évident que l’accusé ne doive jouir d’aucun droit. Il est en effet condamné sans appel, et les portes de l’enfer sont ouvertes pour l’accueillir. Le tribunal partisan ou partial ignore parfaitement les prescrits procéduraux dans un procès criminel sur lequel il est appelé à statuer, il condamne séance tenante sans audition, sans témoignage, sans preuve et sans confrontation des parties en cause. Telle est la nature célère et sévère d’une justice expéditive opposée à une justice fondée sur l’équité et l’objectivité où le juge prononce son verdict en vertu des faits concrets et des preuves probantes présentés devant lui. Au niveau de la littérature de l’Histoire d’Haïti que j’ai faite, je semble donc tomber dans la catégorie des tribunaux partisans.
Je réorganisai l’armée indigène, j’augmentai son effectif et je la rendis plus performante, plus combative et plus mobile. Sous mon administration, elle atteignit plus ou moins la barre des armées de l’époque, toute proportion gardée, bien sûr. Elle avait alors un effectif de plus de cinquante mille hommes (50 000). J’en confiai le commandement au général Henri Christophe qui n’était pas pourtant en odeur de sainteté, mais je ne puis m’empêcher de croire qu’il méritait bien cette promotion distinguée. N’est-ce pas Kant (Emmanuel) qui disait: « Le sage ramène tout au tribunal de la raison, jusqu’à la raison elle-même. » Je ne pense pas, mon fils, qu’on doive condamner le Citoyen universel sans avoir au préalable réuni un ensemble de preuves matériellement irréfutables, voire même le jeter dans la poubelle de histoire. D’autant que je ne puisse effacer de ma mémoire la vaillance et la conviction de cet homme dans le combat révolutionnaire que nous menâmes contre l’esclavage, le colonialisme européen et toutes les péripéties qui en découlèrent. On doit rester soi-même, même dans les pires moments.
Or, je le tiens pour un des complices de marque du complot contre moi. Car il est bien difficile d’admettre qu’il ne fût pas au courant des mobiles de l’insurrection armée sudiste, pour avoir été le commandant en chef de l’armée proprement dite après mon couronnement comme empereur à Port-au-Prince le 8 octobre 1804. J’apprends aussi, par la suite de mon assassinat, qu’il avait refusé le poste de président de la République sous le prétexte que Pétion détiendrait le vrai pouvoir par son contrôle sur le Sénat. Je puis me tromper, mais je doute qu’il connaisse l’histoire de l’Antiquité romaine qui créa et institua cette structure politique (le Sénat) qui devient aujourd’hui une entité incontournable dans nos sociétés modernes. L’Histoire est l’âme ingénieuse de la civilisation universelle.
Tout laisse croire qu’ils étaient adversaires, et faisaient apparemment le duel à distance. C’est une réaction typiquement féodale contre laquelle je me défendais pour en extirper les survivances dans la nouvelle société que j’avais créée avec la participation de ces deux bonshommes. Je ne cherche aucune auréole de gloire ni d’honneur dans ce qui leur est arrivé: je dirai que peut-être j’ai eu plus de souffle qu’eux, peut-être que j’étais plus proche du maître Toussaint dont j’en retins et en fis bonne considération de ses exercices intellectuels. Néanmoins, je puis prendre la chance de paraphraser le vieil adage selon lequel « De deux maux, il faut choisir le moindre ». Car il s’agissait de deux situations plutôt vives et malvenues, évocatrices des malheurs futurs pour la nation au mépris des postulats de la Révolution. Bien qu’il s’agisse de deux frères que j’ai aimés, mon cœur saigne chaque fois que j’évoque cet épisode.
Il eût été plus sage de la part du général Christophe d’accepter une présidence faible pour prévenir la partition du pays national. En agissant ainsi, nos deux hommes ont envoyé une mauvaise image à l’Occident qui avait dû peut-être manigancer cette affaire qui survint à un moment où la jeune nation avait plutôt besoin d’unité pour s’édifier. Qu’importe: il s’agit de deux Pères fondateurs dont on ne peut nier la haute contribution à l’émancipation de l’esclave africain. Des erreurs, comme des bavures, sont commises même par les États les plus policés du monde moderne; nous sommes bien obligés de vivre avec. La technique du bouc émissaire n’a pas sa place dans ce qui a été fait en 1804.
Dois-je ici constater que, malheureusement, les générations successives n'ont pas évolué et restent très en deçà du projet dessalinien que j'eus l'honneur d'amorcer dans la société, mais que la division interne ne m'avait pas laissé la chance de conduire à terme? On parle au quotidien des réalisations de Christophe, de la bonté et du panaméricanisme de Pétion, et de moi-même à tort ou à raison; mais cela ne suffit pas. Le relèvement national exige beaucoup plus de triture: une très bonne maîtrise dans la conduite de l'État, et beaucoup plus de richesses par le travail scientifiquement organisé. Il doit être articulé autour des besoins fondamentaux de la population, une des premières conquêtes sociales qu'un État se doit de réaliser s'il veut qu'il soit qualifié ou reconnu comme tel. Jamais, dans l’histoire, un État n’a été si éloigné de ses responsabilités d’État. Y compris des mécanismes d’autorégulation qui lui incombent également.
Notre société, telle que nous la connaissons à l'époque contemporaine, est en nette inadéquation avec cette loi générale de la science du gouvernement. Une infime partie de la population globale a longtemps atteint les bornes des besoins primaires et secondaires, et elle part déjà à la conquête de ceux tertiaires en laissant derrière elle une masse de pauvres sans vie, sans même le strict minimum. C'est un véritable gâchis national. Un tel déséquilibre social ne peut être que le résultat d'une politique insensée et, pour le moins, irrationnelle.
Mais comment les riches peuvent-ils se défendre devant autrui quand ils vivent dans l'opulence, peuvent se payer des croisières en Europe et en Amérique septentrionale; et, qu'en même temps, ils côtoient journellement une masse qui vit en lambeaux et dans la «gueusaille» permanente? Moi, je réponds que c'est inconcevable et impensable. N'importe quel étranger s'indisposerait devant un tel phénomène s'il était amené à l’observer.
Une façon également de te dire, mon fils, que ce sont là des images poignantes que l'État haïtien envoie à l'extérieur. Un extérieur qui ne le prendra jamais au sérieux, car la politique intérieure réfléchit nécessairement sur celle extérieure, laquelle peut être reçue positivement ou négativement, dépendamment de la manière dont elle est implémentée, codifiée et exécutée. Telle est ici mon attitude vis-à-vis de la pertinente question que tu m'as posée. Je te remercie une fois de plus de m'avoir interpellé dans le cadre de notre interaction habituelle.
Signé: Dessalines
L’auteur anticonformiste ajoute que c’est ce Dessalines sage, modéré, politologue, sociologue, logicien, dialecticien et historien, qui a été volontairement omis dans les textes d’histoire. Nos enfants apprennent et étudient un Dessalines vil, vulgaire, barbare, despote, tyran, égorgeur. En plus du portrait assassin qu’il a fait de Dessalines, Thomas Madiou invente le massacre des Français dans une communication mythologique dont il est le seul fantôme à entrevoir les fosses communes qui devraient recevoir les victimes. Obnubilé par la fiction littéraire, il présente à l’opinion un répertoire dans lequel il met en scène Dessalines dans une série infinie de séances d’égorgement des Français; comme pour s’assurer que cette séquence passera, le cinéaste développe un argument autant grotesque que burlesque selon lequel le bourreau avait dû organiser des bals festifs dans tout le pays afin de cacher à la population cette opération monstrueuse. Il affirme que les séances d’égorgement durèrent plus de trois mois, et ajoute que les femmes françaises furent sexuellement abusées avant d’être froidement assassinées. Y compris des femmes enceintes.
A suivre …
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