Jessy C. PETIT-FRERE La nation haïtienne est, depuis sa création au 19e siècle, confrontée à un dilemme permanent : l'objectif de l'État n’a guère été celui de promouvoir les valeurs « républicaines » ni celui d'intégrer tous les citoyens dans une seule et unique nation. Bien que la révolution héroïque l’ait hissée « Icône par excellence » des droits égaux inaliénables de l’être humain, la nation s’est abaissée après deux siècles abscons, au rang des pays « les plus inégalitaires», si ce n’est le plus. N’est-ce donc rien qu’elle soit en proie, après des combats aussi décisifs contre l’esclavage, l’occupation, la dictature, à une crise jumelée: la défaillance d’un système politique basé sur le principe de l’exclusif et la faillite d’un modèle économique établi sur des fractures sociales. Ces crises indépendantes l’une de l’autre mais concomitantes ont découpé sa géographie humaine en trois Etats fragilisés : « le pays du dedans, le pays en dehors et le pays du dehors ». Elles les enfoncent dans un délitement progressif plus qu’apparent: antagonismes, dégradation continue du cadre de vie et déracinement culturel. Cette désespérance sans bornes illustre le malaise profond d’une nation en mal de s’assumer. Convaincue d’être devenue dupe de sa politique de division ? une menace à sa souveraineté ? la République d’Haïti, doit se réveiller à la Vérité pour réinventer son avenir. De la République, « témoin de déchirements politiques » Les guerres civiles de 1806 ont exhibé la fresque d’une nation au double visage: deux territoires, le Nord et le Sud; deux états, le Royaume et la République; deux régimes, la Monarchie et la Démocratie et deux idéologies le Caporalisme et le Populisme. Dans ce contexte, il s’était avéré difficile de construire un Etat fort. N’empêche que les centenaires 1800, 1900 et 2000 ont vu évoluer une lutte intestine « zéro sum » pour la conquête du pouvoir, nœud gordien de tous les antagonismes nationaux. Une thèse s’impose : ces rixes liées au système esclavagiste colonial, résultent d’une approche relationnelle de « dominant/soumis, fort/faible, gagnant/perdant », assumée fort longtemps par la société. Néanmoins, le système politique, vicié à la base, hier par les « grandes propriétés » et aujourd’hui par le « capital », a ouvert la voie au clientélisme politique, aux manœuvres dilatoires, à la concussion et aux pratiques déloyales. D’où, la propension naturelle et irrésistible à s’arroger le monopole de la direction politique et économique du pays. Cette vision hétéroclite de la chose publique tue l’alternance politique, claustre la démocratie représentative et ruine tout espoir de voir surgir une opposition à vocation gouvernementale. Les politiques, moins importunés par les dérives déstabilisantes, exhibent leurs divergences sur l’essentiel et sur tout. Les gouvernements réduits à gérer le « capharnaüm », sont à tort ou à raison, jugés et jaugés à l’aune de leur impuissance. Ce faisant, la discorde oppose d'un côté la rue majoritaire avide d’imposer le changement à l’élite minoritaire en quête d’un défi pour s’imposer. Le pouvoir de l’Etat s’effrite, le pays se retrouve insidieusement dans l’incohérence la plus parfaite, diluant le poids politique de la nation sur l’échiquier mondial. C’est de cela qu’il s’agit ! Cette dichotomie réductrice dissuade le respect d’une culture de la diversité, prive la République de citoyens chevronnés, de programmes de société précellents et prévient l’amélioration concrète de la vie de la majorité de la population. Des pays comme le Ghana, la Zambie ou le Sénégal, en renouvelant leurs représentants dans un cadre multipartiste transparent, offrent l’exemple de stabilité, de transitions ordonnées et paisibles. Un regard plus intelligent sur l’évolution de ces Etats souverains, servirait à mieux éclairer les politiques. À la République, « dépositaire d’une économie de dépendance » Alors que l’on s’extasie de résultats mitigés, il n’en demeure pas moins que le bilan des dernières décennies est accablant : forte poussée démographique, éducation de base bafouée, dégradation sociale, sanitaire, écologique et sécuritaire. Le système économique emprisonne la population dans une pauvreté absolue. On estime que 60% de la population marginalisée souffre de pauvreté (2.42 dollars par jour). Les indicateurs tels que le coefficient de Gini de 0,61(2012) et le PNB par habitant de 846 dollars (2014) sont révélateurs de l’écart criant entre riches et pauvres ? L’incapacité à créer suffisamment d'emplois est aussi au cœur du dilemme auquel la nation est confrontée. Le pays s’est révélé inapte à valoriser ses ressources et de fait, est incapable d’aider la population à acquérir les outils qui lui permettent d’agir sur les facteurs sociaux-économiques qui déterminent son bien-être. L’on se doit de reconnaître que les conflits politiques ininterrompus ont imposé au pays des coûts non négligeables : Des coûts directement mesurables : faible densité de capitaux privés, croissance des épidémies et exode massif. La succession de départs artificiellement volontaires, totalement arbitraires, suffisamment dramatiques et malheureusement précoces ont vidé le pays de sa substance : Des coûts quantifiables: chômage aigu, criminalité accrue et flux d’investissement. La politique ayant toujours été placée au-dessus de tout, l’économie pâtit d’un climat des affaires peu attractif, hypothéquant le défi olympien de financer la croissance, de développer le secteur privé et de générer des emplois qualifiés et durables : un coût bien plus observable : répercussions affreuses de traumatismes visibles et invisibles dans la société. Ceci signifie l’effondrement d’un modèle de développement économique. La gravité de cette situation n’interpellerait-t-elle pas la conscience collective? Cette espèce de faillite menace l’unité nationale et appelle à la nécessité de changer de braquet : construire une vision commune d’un développement centré sur l’humain. Il conviendrait de regarder en face les revendications de la population et de mettre en place un cadre stratégique pour porter les réformes structurelles afin de promouvoir une croissance intelligente, inclusive et durable. Il est dans l’intérêt vital de tous, d’entreprendre incessamment ces efforts afin que soit moins élevée la probabilité de rester le plus pauvre du continent américain et l’un des plus déshérités du monde. Pour une République engagée dans « l’Unité Nationale» Les premières tentatives d’unité recherchées par certains acteurs, se seraient enlisées du fait des changements qu’implique ce choix politique. Haïti avait de plus raté le rendez-vous de 2010 de pouvoir organiser un front uni et renouer avec la cohésion nationale. Elle pourrait néanmoins tabler sur l’exemple de l’Afrique du Sud, une démarche entreprise pour mettre fin à l’apartheid, qui fut couronnée de grand succès. La nation devrait scrupuleusement travailler à reconquérir toutes les prérogatives de sa souveraineté. L’Etat ne peut plus demeurer une source principale de revenus, il doit être considéré comme un instrument pour la protection des hommes et des biens. Il devrait désormais chercher à traduire ses objectifs en actions concrètes : faire « d’Haïti », l’élément primordial de la chose politique. Ne serait-ce pas du bon sens que d’ ambitionner de transformer le pays doté d’un sous-sol gorgé de gisements de réserves, d’un sol débordant de ressources agricoles, d’un capital humain croissant à fort potentiel (68% de jeunes), d’une localisation privilégiée aux confluents des grands marchés ? un pôle puissant de la Caraïbe très convoité par les investisseurs mondiaux et un tiers de l’Afrique en Amérique? Il serait vain de penser à la modernisation du pays sans « être capable de moderniser les idées, les images, les symboles et concepts haïtiens ». Il serait vain d’aspirer à la reconstruction du pays sans « être paré à reconstruire la conscience nationale et les valeurs ». Il serait vain de mirer le développement sans « être apte à développer la solidarité active afin d’offrir des opportunités à tous». Il serait vain d’espérer un nouveau gouvernement de résolution de crise sans « être prêt à établir un accord moratoire sur l’imbroglio politique actuel et un pacte entre toutes les parties ». Cela astreint au leadership patriotique et prescrit « le bien-vivre-ensemble ». Fort de ces considérations, nous estimons important de soumettre quelques propositions à l’analyse des contributeurs à la politique. Aussi, sont humblement présentées, à travers les lignes qui suivent, des idées pour un projet d’Unité Nationale, porteur d’une conception renouvelée de notre coexistence collective. • La Conférence Nationale : Un Pacte d’Unité La Conférence des Haïtiens pour l’Unité Nationale, l’Intégration et la Souveraineté « HAITIENS UNIS 2016 », s'inscrit dans le cadre de la refondation de la nation. Elle promeut un espace de dialogue ouvert, honnête et fructueux entre les politiques et marque une étape décisive dans la négociation du Pacte d’Unité Nationale. Elle pourrait se tenir du 7 au 27 février 2016, date de rentrer en vigueur du pacte. La conférence se donne une mission, celle de créer un cadre politique amélioré afin de discuter des conflits entre les politiques, des priorités du pays et parvenir à une société plus humaine, juste, solidaire et moderne. Elle poursuit le but de promouvoir la réconciliation nationale afin d’établir les fondements pour l’Unité, la Paix sociale, la Stabilité et la Démocratie sur tout le territoire national. À cet effet, seront ralliés et mobilisés tous les Haïtiens autour de leurs droits et devoirs. La conférence a comme objectifs de: 1. Engager toutes les parties par un pacte contraignant sur l’unité nationale et établir la conférence nationale comme organe légal de concertation politique du pays. 2. Discuter des questions: politique, économique, social, de la santé, de l’énergie, de l’environnement, de la sécurité et de la sureté du territoire en vue de parvenir à une vision commune du développement du pays. 3. Donner des directives pour la mise en place d’un Conseil électoral permanent, la définition de ses compétences, règles de fonctionnement, procédures, obligations et sanctions pénales en cas d’infractions et l'établissement du profil de ses membres. 4. Favoriser l’émergence de trois partis politiques officiels : National, Républicain et Social et définir les critères pour l’accession aux postes de responsabilité publique. La conférence repose sur une dynamique de négociations qui tend vers l’élaboration de solutions consensuelles acceptables. Elle exige de constituer un Haut Conseil Stratégique, responsable de la mettre en œuvre et de piloter les activités. Le Conseil est composé de : a) Une junte de Sages regroupant 5 personnalités reconnues pour leur haute moralité et sens de la justice. Les membres de la junte seraient désignés par des confessions religieuses, prônant de grandes valeurs éthiques et morales. La Cour de cassation leur accorderait le titre honoraire « Primus Inter Pares » qui leur permettrait d’établir tel un « cordon unitaire » entre tous les membres du Haut Conseil Stratégique, de jouer le rôle de facilitateur, de créer un climat de confiance, de rapprocher les points de vue et de préserver la conférence de tous litiges. b) Un Conseil de Professionnels composé de 30 personnalités « non engagées activement en politique » depuis 10 ans dont 3 par département. Ces hommes et femmes de la société civile seraient des personnes honnêtes, intègres et crédibles, jouissant d’une réputation d’excellence. Ils devraient être âgés d’au moins 50 ans, détenteurs d’un diplôme universitaire, ayant acquis une expérience éprouvée dans la gestion des conflits et des négociations, ayant une bonne maîtrise des problèmes et priorités du pays, des institutions publiques, des lois et prescrits de la Constitution de 1987. Ils seraient désignés par l’organe officiel de chacun des 10 départements et nominés par les institutions, partis, coalitions, fédérations, confédérations syndicales, mouvements sociaux populaires et ruraux légalement constitués au sein des départements. À ceux qui auraient accompli de bonne foi leurs tâches, il serait accordé en fin de mandant un « doctor honoris causa/doctorat honoraire » pour ce service philanthropique rendu à la nation. Le plan d’actions de la conférence, axé sur des valeurs républicaines pour favoriser une société plus juste, obligerait à la réalisation d’un agenda de solutions telles que: 1. Présenter un bilan de la crise « haïtienne » pour en apprécier les conséquences sur la vie nationale, dresser des solutions appropriées et établir un schéma directeur d’application. 2. Définir les grandes orientations socio- économiques, environnementales, agricoles, énergétiques et sécuritaires, indiquer les réformes structurelles prioritaires à entreprendre en tenant compte des intérêts vitaux de la nation. Les solutions doivent être porteuses de changements réels: croissance économique, développement du secteur privé, scolarisation universelle, innovation technologique, biotechnologique, développement des capacités productives, création d’emplois, justice sociale, réduction de la pauvreté, amélioration de la performance du territoire afin qu’Haïti devienne un pays émergent en 2025. 3. Etablir des règles d’éthique et des principes de bonne gouvernance se référant aux valeurs suprêmes de liberté, d’égalité, de fraternité, de dignité humaine au nom de l’intégrité et de la vérité afin de régler définitivement la question d’exclusion et de justice sociale. 4. Exiger de bannir toutes appellations négatives des affaires publiques, en exemple paysan, zenglendo, noms de partis ou de groupes non conformes aux valeurs nationales prônées. 5. Ratifier le « Pacte d’Unité Nationale », consigner toutes les résolutions dans le livre « blanc » de la nation, les intégrer dans la législation nationale et le préambule de la Constitution et les publier en versions créole et française. 6. Mettre en place une feuille de route obligeant les gouvernements légitimes et Parlements successifs à se conformer aux résolutions de la conférence, durant les vingt prochaines années et faire en sorte que toute politique prônée par les trois partis officiels ait le but de renforcer l’unité nationale. Le financement de la conférence est une composante cruciale. Il est recommandé d’allouer au projet un fonds fiduciaire en faveur de l’Unité Nationale, à hauteur de dix millions de gourdes ou plus, destiné à financer les opérations et frais généraux de fonctionnement. Les fonds proviendraient de la contribution des Haïtiens ayant atteint la majorité de 18 ans accomplis, soit cent gourdes par citoyen, contre un reçu déductible de taxes sur la carte d’identité à concurrence du même montant. Tous les membres de la junte et du conseil percevraient un honorarium de dix mille dollars haïtiens pour la période. Les fonds seraient versés dans un compte à la Banque de la République d’Haïti (BRH), chargée de leur gestion financière et de publier le budget et le rapport des dépenses. Le reliquat des fonds servirait à réaménager les bureaux du Ministère de la Justice et de l’Equité au niveau de tous les départements, tâche à assigner au gouvernement légitime. • Le Recrutement national : Un Acte d’Intégration En vue de restaurer l’autorité de l’Etat, le nouveau gouvernement légitime, conformément aux prescrits de la conférence, doterait Haïti comme les pays émergents, d’un nouveau leadership performant et responsable, constitué d’hommes et femmes qui incarnent la cohérence, la dignité, le respect et l’excellence. Cette démarche servirait à attirer un pool de talents haïtiens dans le pays, des professionnels de grandes capacités intellectuelle, scientifique et académique. Ils seront engagés à servir le pays, sa mission et sa cause et non se servir eux-mêmes. Le nouveau gouvernement entamerait en toute transparence le processus d’embauche de ces professionnels circonspects, préparés à dépasser les clivages erronés pour orienter et aider le pays dans l’application de la nouvelle stratégie de développement adoptée par la conférence. Dans ce contexte, la réintégration des professionnels haïtiens vivant à l’extérieur est une exigence fondamentalement indispensable à poursuivre. C’est là, reconstruire une République qui s’assume, qui inspire le respect et c’est là aussi, retrouver le chemin de la souveraineté, de la civilité et de la modernité. L’Unité Nationale : Une avancée historique Haïti échappe aux Haïtiens. La faillite du pays préoccupe l’opinion publique, autant ses fils, les autres peuples noirs du monde que ses partenaires. Ces raisons suffisent amplement pour que le brasier de divisions soit circonscrit. Le pays aurait besoin d’un saut qualitatif : vivre sous le véritable sens de son credo « L’Union fait la Force », fondement de ses valeurs et de son véritable patrimoine. Au vu des contradictions sanglantes, le président militaire, Jean-Louis Michel Pierrot, avait souhaité le 10 mai 1845, cette marche résolue vers la réconciliation « L'unité nationale doit être reconstituée! ». Il n’y a qu’un seul camp, c’est celui de la République. Que cet appel « primal » soit enfin entendu afin de valoriser le « statut Haïtien » au détriment de tout autre ! Que ce tam-tam se fasse sentir dans les tripes afin de répondre à l’urgence de « sortir le peuple haïtien des cales du sous-développement ». Ce serait là, une autre avancée historique. Il est encore possible, de mettre au centre de nos actions, des valeurs de justice et de solidarité. Cette nation née de la liberté, de l’égalité et de la fraternité doit renaître à la légalité, à l’équité et à l’unité. Y a-t-il un autre choix ? Alors, quoi d’autre?