(Troisième partie et fin)
Par Jean-Marie Beaudouin
Apprendre à connaître Dessalines:
Son appréciation élevée des vainqueurs
Troisième audience:
Auteur: Père fondateur, dis-nous ce que tu penses de l’attitude des vainqueurs quand ils décident, après la guerre, de se prévaloir du droit légal de se faire connaître en utilisant la littérature comme moyen d’expression le plus répandu dans l’histoire moderne de la guerre?
Dessalines: C’est un honneur pour moi d’être souvent interpelé dans ton travail intellectuel qui s’étale déjà sur plus de deux ans. Je crains, cependant, que je n’influence la démarche de l’essayiste que tu es, mon fils.
Auteur: Père fondateur, tu peux répondre librement à notre question. Ton mot « influence », nous le considérons d’ailleurs comme un pléonasme puisque tu es l’influence personnifiée quant à la naissance de l’Histoire d’Haïti. Même tes filles et fils hypocrites et déloyaux envers toi ne jurent que par toi. Ce qui est en jeu ici, Père fondateur, c’est notre responsabilité envers l’opinion publique, c’est le fondement des critiques formulées contre toi, c’est la véracité ou la validité de l’historiographie haïtienne. Ce qui nous a amené à procéder à des recherches approfondies et des lectures comparées afin de nous assurer de la consistance et de la validité de nos thèses et de nos élaborations, dans le cadre de notre campagne d’explication tant sur l’histoire d’Haïti que sur les objets qui l’ont bercée et façonnée. En ce moment précis où nous t’interpellons, nous venons à vol d’oiseau de jeter un regard critique sur la nature révolutionnaire de l’ancienne Union soviétique dont l’histoire est semblable à celle que tu as faite sur l’île des Indiens ou des Amérindiens, particulièrement dans sa partie occidentale.
Le pays de Lénine et de Staline, dans les deux premières décades du XXe siècle, a fait une révolution qui, comme la nôtre, mit les masses populaires en scène. Ce fut un acte historique qui a marqué et marquera pour longtemps encore la conscience de l’humanité. C’est de là que nous sommes tombés sur une sommité de l’intellectualité moderne occidentale, qui n’a de cesse de stigmatiser l’URSS et ses leaders naturels. Toi aussi, tu es toujours dans l’œil du cyclone des éléments de la droite réunie et de la cinquième colonne, ce malgré le poids des ans. Dans ce monde fait d’injustice et d’impunité, il semble que celle ou celui qui ose prendre la défense des masses doit être banni et soumis à la critique amère et acerbe jusque dans son tombeau.
Dessalines: Tes propos me rassurent, mon fils. Je ne dois donc plus craindre des faux pas entre nous. Pour répondre à ta question, je dirai que l’histoire est ainsi faite. Je n’ai pas la prétention d’apporter du nouveau par rapport à ce qui a été déjà dit au sujet de l’histoire des vainqueurs et des vaincus. Sous cet aspect-là, l’histoire n’a pas changé et je n’ai pas non plus le sentiment qu’elle changera tant que la notion de guerre envahira la civilisation. J’apporterai d’utiles nuances qui peuvent peut-être susciter de l’intérêt dans le cadre d’un débat ouvert. L’histoire, écrite par les vainqueurs, est à sens unique et comporte fréquemment des a priori, des biais et des raisonnements spécieux qui nuisent à une bonne compréhension intellectuelle des évènements et des faits d’armes. Mais l’histoire est l’histoire, elle est l’affaire des gagnants; et les perdants doivent se plier aux règles et aux aléas de la conjoncture qui les ont créés.
Le cas d’Haïti, si j’ose dire, semble faire exception à la règle; sinon qu’il est un exemple atypique dans l’histoire moderne. Je ne veux point froisser ton âme de patriote, ni jeter par-dessus bord les conventions d’utilité sociale ayant rapport avec l’éthique et la morale. Il faut peut-être le prendre avec un grain de sel (en latin: cum grano salis). Pour la première fois, dans toute l’histoire de l’espèce humaine, c’est le vaincu qui a écrit l’histoire du vainqueur: l’histoire d’Haïti a été écrite par l’intelligence d’Europe sous la dictée de ses têtes couronnées, qui nous a valu des annuités cruelles pour rembourser un capital que la nation n’avait jamais emprunté. Comme si les dettes publiques, engagées par l’État haïtien, ne suffisaient plus à financer ses dépenses; qu’il avait dû donc recourir aux bons offices des bailleurs de fonds internationaux pour des prêts remboursables annuellement. Dans ce cas particulier (c.à.d créancier et débiteur), il semble que le taux n’ait pas été déterminé d’un commun accord. De surcroît, l’État haïtien a, paraît-il, payé plus cher la sauce que la viande elle-même. Et nos enfants ont appris et étudié ces rapports épisodiques de notre histoire sans explication scientifique de la dette d’Haïti, imposée de force par le roi Charles X de France.
Je conçois que l’élite intellectuelle de l’époque ne soit pas bien imbue des rudiments, des anneaux et des chaînes de la science historique en tant que telle; qu’elle n’ait eu aucune corde à son arc et qu’elle se soit servie abusivement des informations brutes des fières et sœurs de l’instruction chrétienne qui, eux-mêmes, sont au service de l’Église raciste et du capitalisme dominant. Bref, cette élite-là n’était pas préparée pour exercer l’Histoire, ni pour écrire l’histoire des esclaves à Saint-Domingue. La mentalité coloniale était pour elle une barrière, la privant de toute capacité de recherche scientifique encore moins de procéder à des études et observations comparées. Elle était d’ailleurs privée à la porte de mon adjudant-général (Boirond-Tonnerre) qui pourrait lui prodiguer d’utiles conseils si elle était disposée à en recevoir. J’ai la vague impression qu’elle n’accepterait pas, compte tenu du courroux qu’elle exerce contre lui dans ses productions narcissiques. En tout état de cause, il faut peut-être admettre qu’elle a travaillé pour elle seule sur l’histoire que j’ai faite. Elle est autant ingrate qu’égoïste, dû à sa mentalité coloniale.
Mais les œuvres de la première école, comme tu dis, ont paru dans la seconde moitié du XIXe siècle; ce qui nous met sensiblement à deux générations. De cette charnière, on a eu plusieurs générations qui se sont succédé; nous portons pourtant sur les bras la même version officielle de l’histoire d’Haïti, nourrie de la même sève, soit la pensée coloniale. Soit qu’elles sont suivistes, soit qu’elles n’ont toujours pas réalisé l’illisibilité et l’irrationalité des premières feuilles proposées. S’il en est ainsi, c’est-à-dire sans lecture rétrospective et prospective, sans recherche comparative, il n’y a donc réellement pas lieu de parler de réhabilitation de Dessalines et de mes camarades qui subissent indifféremment le même courroux des éléments de la droite réactionnaire. Qui dit réhabilitation dit relecture de toute l’histoire d’Haïti. Autrement dit, l’histoire officielle telle qu’on la connaît est une véritable singerie intellectuelle.
Je reconnais l’acte courageux du général Jean-Louis Pierrot (1761 – 1857) et président de la République d’avril 1845 à mars 1846, qui, par sa loyauté exemplaire, devait prendre un décret présidentiel (avril 1845) pour me sortir de l’anonymat imposé par le parti bourgeois qui préside jusqu’à aujourd’hui aux destinées de la nation. Je rappelle ici pour toi, mon fils, que c’est bien ce décret historique qui retient la date du 17 octobre comme le jour du souvenir de mon assassinat, et qui entre désormais dans la tradition culturelle du pays.
Mais je dois aussi reconnaître que cela ne suffit pas pour me réhabiliter comme on l’entend ici, il faut que l’on parvienne à réécrire l’histoire en la débarrassant pour toujours de ces monstruosités et de ces mensonges proférés en mon nom et en celui de mes frères d’armes; qu’elle soit rédigée sur des bases nouvelles, rapportant l’exactitude des faits et des personnages qui l’ont faite; que mes enfants, enfin, soient à même d’apprendre et d’étudier la vraie histoire des Nègres d’Haïti dont je fus l’un des principaux artisans. Alors je dormirais en paix.
Entre autres choses, dois-je rappeler que le président Pierrot fut déposé non pas parce qu’il déplaça son gouvernement de Port-au-Prince au Cap-Haïtien comme on le prétend dans les feuilles d’histoire bourgeoises, mais il le fut parce qu’il était perçu comme un inculte ou un analphabète dans le régime élitaire qui broie et noie les éléments de souche humble, pauvre ou prolétaire. Et cette politique discriminatoire et réactionnaire est toujours de rigueur selon le catéchisme de la bourgeoisie dominante. Pierrot avait pourtant tenté des réformes judiciaires qui pourraient donner des résultats concluants si elles avaient été suivies, mais il semble que c’est un domaine de la vie nationale auquel on ne doive pas toucher. Il est la chasse gardée de l’oligarchie traditionnelle, mère nourricière de la petite bourgeoisie intellectuelle. L’État bourgeois, de tradition, ne connaît que des lois qui aillent dans le sens de ses intérêts; il ne s’intéresse guère à ceux des masses populaires. Le paysan pauvre est pour lui une excroissance.
En ce qui est de l’Union soviétique dont tu fais mention dans le présent entretien, je pense qu’elle est une victime victorieuse non moins différente du cas d’Haïti. Elle a certes gagné la guerre impérialiste concoctée et dirigée contre elle, mais c’est l’opposition capitaliste qui a écrit l’histoire d’après-guerre. C’est ici qu’il faille établir la différence subtile ou complexe entre Haïti victorieuse victime de son histoire écrite par les vaincus, mais qui n’a jusque-là pas été rapatriée (un phénomène psychologique inexplicable); et la Russie victorieuse qui, dès le lendemain de la guerre, se trouvait alors enchaînée dans les grandes salles sophistiquées de la presse et dans les populaires bibliothèques téléguidées capitalistes. Autrement dit, l’histoire des Soviétiques est occultée sous toutes ses formes. Et la soviétologie, expression de l’historiographie de la Russie soviétique moderne, est longtemps prise en otage par l’armée des intellectuels historiens occidentaux qui rapportent dans leurs factums des témoignages imaginaires défavorables à l’Union soviétique. Certains critiques progressistes parlent de « forteresse enchaînée ».
A ce que je sache, les Alliés ne se sont jamais considérés vaincus ni n’acceptent qu’on leur impute la responsabilité de cette guerre injuste et criminelle qui coûta à l’humanité plus de 60 000 000 victimes en pertes de vies humaines. Même si les preuves sont présentes dans les écritures de la rive orientale de l’Europe, tu n’aurais pas pu produire et proposer à ton lectorat une version comparée des faits historiques ayant marqué la guerre de 1939 – 1945. Il existe comme il a toujours existé d’autres sources d’informations originales et fiables qui permettent au chercheur d’engager le processus de comparaison jusqu’à son terme. Aussi puis-je saluer ici ta perspicacité, ainsi que ta position courageuse qui est très rare dans les milieux intellectuels dominés par la pensée bourgeoise d’aujourd’hui.
Je disais tantôt au sujet de la responsabilité des puissances occidentales dans cette guerre qui était autant perceptible que prévisible: même si les faits, gestes, paroles et les écrits d’Adolf Hitler n’avaient absolument rien à voir avec les concepts de liberté et de démocratie; et, enfin, même si les démocraties d’Occident disposaient de grands moyens politiques et militaires pour contraindre le régime du IIIe Reich et son leader fasciste à respecter le droit des autres, le droit international proprement dit. Elles avaient de préférence adopté l’attitude de « laisser faire », il devient donc évident que leur action commune contre l’État prolétarien russe est impardonnable sous la plume de n’importe quel politologue ou historien qui ne serait pas sous l’influence d’intérêts privés. L’Histoire ne connaît pas d’état d’âme, elle est infaillible. Elle absout les justes et condamne ceux qui enfreignent les lois naturelles et celles organiques.
J'eusse élaboré beaucoup plus sur ce duel contemporain selon lequel on a affûté le fascisme contre le communisme, si le délai imparti n'avait pas été déjà épuisé. J'espère néanmoins y revenir si l'occasion s'en présenterait. Entre-temps, mon fils, permets-moi de reprendre ici une citation du maréchal sStaline, que je considère comme une production très élevée de sa vie culturelle et politique. Il fut une figure proéminente du 20e siècle qu'il domina d'ailleurs sur les plans politique et militaire, en particulier.
Anticipant sur les Accords de Munich (29 septembre 38), qui étaient un désastre diplomatique des Occidentaux, le chef du Kremlin fut donc amené à prendre une lourde décision, celle de signer un pacte de non-agression (23 août 1938) avec l'Allemagne nazie, connu sous le nom de pacte germano-soviétique ou pacte Ribbentrop-Molotov (noms des deux ministres des Affaires étrangères: Joachim von Ribbentrop pour l'Allemagne et Viatcheslav Molotov pour l'Union soviétique). Ledit pacte, bien évidemment, entrait dans la stratégie globale de l'économie politique de l'URSS car l'homme d'État Joseph Staline n'avait jamais perdu de vue que le contexte international de l'époque ne jouait pas en sa faveur, mais contre lui. De fait, si les signataires occidentaux donnent l'impression qu'ils recherchaient la paix, la tournure qu'allaient prendre les évènements a montré que leur attitude « pacifiste » était inadaptée aux visées expansionnistes du chancelier Adolf Hitler. C'était plutôt livrer la ville au pillage.
Staline fut un leader averti et se rendait parfaitement compte que l'histoire l'avait placé dans un monde foncièrement hypocrite de part et d'autre, s'il vous plaît! En conséquence, il devait déployer toute sa science pour jongler avec l'hypocrisie de la communauté internationale qui n'a pas changé jusqu'à nos jours. Bien que le pacte de non-agression fût signé pour une durée de 10 ans, l'histoire lui donne raison lorsque Hitler viola unilatéralement l'accord de paix et déclencha l'agression contre l'URSS en juin 1941 qui allait terriblement durer jusqu'à la débâcle de l'armée allemande en 1945. L'histoire lui donne également raison lorsque les démocraties occidentales n'avaient pas bronché et appliquaient la politique de « laisser faire » jusqu'à l'anéantissement du bastion de la révolution prolétarienne, tant bercé et escompté.
Sachant qu'il devait quitter la scène tôt ou tard d'après la loi de l'existence humaine (la mort), Staline a fait cette déclaration de nature visionnaire et testamentaire que la postérité n'oubliera jamais:
« Des générations de Bolchéviks seront accusées de beaucoup de choses dont elles ne sont pas coupables. Toutefois… le vent de l’histoire balaiera inévitablement de nos tombes les feuilles mortes de la calomnie et découvrira la vérité. »
Mon fils, je dis que Dessalines et Staline feraient une bonne rime plate au masculin avec ou sans alternance strophique, si l'on se réfère à la littérature du genre poétique. Je n'ai pas à assumer et endosser la philosophie marxienne puisque je l'ai pratiquée avant qu'elle ne voie le jour. Libre aux critiques littéraires, aux politologues, aux sociologues et aux historiens d'en juger à partir de la nature de mes actions. Il semble que la théorie communiste se fonde sur les revendications et réclamations populaires, sur la défense sans faille des intérêts des plus faibles et des opprimés, et qu'elle mette en avant une avant-garde populaire sous l'appellation de prolétariat qu'elle définit et désigne comme la classe la plus avancée spirituellement dans la lutte révolutionnaire. Il semble que mes actions aient été autant populaires que révolutionnaires et progressistes.
Je te remercie pour l'hébergement que tu as bien voulu m'offrir et je te demande de transmettre mes vœux de réconfort à mes enfants.
Signé: Dessalines.
Votre fidèle serviteur n’a rien à ajouter. Sinon qu’il veut rappeler à la conscience intellectuelle nationale que la traditionnelle commémoration de l’assassinat de Dessalines, qui a lieu invariablement dans une ambiance folklorique et festive, est loin d’être une manifestation qui tendrait vers une réhabilitation complète comme il la demande présentement. Un symposium autour de l’écriture de l’Histoire d’Haïti s’impose à la communauté des intellectuels.
Jean-Marie Beaudouin
Octobre 2015; coifopcha@yahoo.fr
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