Par Jean-Marie Beaudouin Opportunisme et indécence intellectuelle: Un océan d’inintelligibilité et d’inepties Il y a environ trente ans depuis que la nation haïtienne a renoué avec la liberté et les droits civils et politiques dont elle était sevrée sous l’enfer duvaliériste, nous ne sommes toujours pas sortis de l’auberge pendant que nous voyons difficilement le terminus du tunnel tellement la distance qu’il nous reste à parcourir est grande. Sinon que le précipice devient plus grand par ces temps difficiles où les masses populaires traversent depuis peu une période d’immaturité mentale: entre la période qui précéda la chute de la dictature duvaliérienne et celle d’après février 1986, on constate une cruelle régression idéologique parmi la conscience populaire nationale: un tel phénomène, à n’en pas douter, a une conséquence négative sur la lente et tumultueuse marche vers la construction et l’édification de la démocratie en Haïti. Car, de par le monde, le processus historique de démocratisation a indispensablement besoin de l’implication consciente des masses pour se développer véritablement dans la durée. Si, dans les conditions de la civilisation actuelle, les élites implémentent et proposent des projets de développement, les masses, à travers leurs organisations de base (main-d’œuvre ouvrière, prolétariat rural et urbain, techniciens, professionnels, artisans, syndicalisme ouvrier, etc.), sont chargées de les transformer et de les exécuter sous la direction du régulateur général, l’État central. Sous ce rapport, on comprend bien, que sans une conscience formée autour des objets vitaux que l’État se donne pour tâche de réaliser pour le compte de la collectivité nationale, on sera alors plus près de l’échec que de la réussite. De fait, nous nous trouvons aujourd’hui devant une apocalypse multiforme (politique, culturelle, sociale, économique, en plus des catastrophes naturelles qui rendent visite au pays tous les ans) où tous les postulats de 7 février 1986 ont été bazardés au profit des classes traditionnelles avec à leur tête l’oligarchie séculaire qui s’enrichit même lors du passage des cyclones et des pluies torrentielles. Elle domine le secteur privé des affaires et ne chôme jamais. Le lucre et les avantages fiscaux sont les seules lois qu’elle connaisse, qui ont également marqué son histoire depuis les évènements odieux du 17 octobre 1806 au Pont- Rouge, qui précipitèrent la rupture de l’essieu et la mort sanglante du conducteur de la locomotive qui transportait les passagers de la liberté. L’ombre de Dessalines plane sur la nation. L’auteur, pour sa part, situe ce phénomène de régression de la conscience populaire dans la période qui suivit le coup d’État bourgeois du 30 septembre 1991 contre le président constitutionnel Jean-Bertrand Aristide. Période pendant laquelle l’opinion publique fut polluée par des discours stigmatisants et discriminatoires qui avaient alors pour effet de casser le rythme de la lutte militante et populaire. Autant dire que le prêtre-président était lui-même une figure proéminente de l’avant-garde populaire de l’époque. Et, dans les conditions actuelles, l’opinion continue d’être victime des discours polluants qui retardent cruellement l’élan populaire dans le cadre de la démocratie haïtienne. À plus forte raison: c’est que le leader emblématique de la théologie de la libération n’anime plus; il a dû donc obéir à des mobiles complexes, dont il est le seul à en connaître la nature. N’est-ce pas Blaise Pascal qui écrivait dans Les pensées (1656) que « le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point »? En fin de compte, qu’est-ce que notre propos peut bien vouloir dire? Une élite ou une classe dominante qui n’assume pas ses responsabilités d’élite doit, par acquit de conscience, s’attendre que l’échec national soit imputable à elle seule. Et, devant l’hécatombe qu’elle a elle-même engendrée par son mode de fonctionnement opaque et intellectuellement inférieur à la moyenne, elle ne doit même pas songer à se défendre, car c’est elle qui élabore, anime et façonne la politique de l’État, fondée essentiellement sur l’élitisme primaire. Elle n’a donc pas à chercher un bouc émissaire pour se servir d’ombrage, mais elle a de préférence pour devoir de soigner son amnésie et sa sénilité relativement précoce. Ses médecins traitants doivent le conditionner sous des soins intensifs, si elle veut jouer un rôle en ces temps de grandes mutations qui s’opèrent dans le monde contemporain. Après s’être enlisé dans des modèles de développement importés jusqu’à s’immobiliser dans l’économie d’importation au détriment de l’agriculture nationale, des agriculteurs, des ouvriers agricoles et des artisans, la bourgeoisie dominante renoue actuellement avec son cheval de bataille, c’est-à-dire son nationalisme romantique qui a marqué son histoire politique séculaire. Elle trouve le prétexte dans l’arrivée surprise au pouvoir d’État du président Joseph Michel Martelly, ainsi que dans l’ostracisme manifeste de l’État dominicain à l’égard des ressortissants haïtiens. Une sorte de ferveur imaginaire, du moins une sorte de fiction citoyenne. La lassitude est pour elle sa méthode de conduite dans un monde moderne où les changements s’effectuent quasiment à la vitesse de la lumière. Hier encore, on se servait d’un magnétoscope au moyen d’un ruban cassette pour produire un rapport sonore au destinataire intéressé; aujourd’hui, l’Internet rend tout bonnement ces exercices obsolètes. Malgré le fait qu’elle végète dans la pauvreté et dans l’indigence, Haïti semble se conformer aux nouvelles donnes technologiques en vogue: il est bien difficile de trouver un Haïtien universel qui se serve d’un ruban sonore, ancêtre du CD-ROM Compact qui possède une plus grande capacité de mémoire. Compact Disc – Read Only Memory pour l’Anglo-Saxon. Après avoir chié (pardon! après avoir échoué) pendant toute l’époque post-dictature jusqu’à aujourd’hui, elle se rabat sur sa carte traditionnelle « gouvernement de transition » qu’elle croit être possible dans les conditions présentes. Opportunistes de tout poil rejoignent ou s’alignent sur la position de l’opposition radicale battue, mais qui trébuche dès lors que l’administration du président Martelly promet des élections pour le renouvellement du personnel politique, un rendez-vous traditionnel auquel ils n’ont jamais manqué, parlant des opportunistes. Quand on regarde pourtant le tableau des gouvernements provisoires qui se sont succédé d’après 7 février 1986, force est de constater que la classe politique et ses alliés naturels de la société civile n’ont fait qu’ajourner la crise systémique ou la crise nationale par des ponctions conjoncturelles pour l’essentiel. Les exercices oraux des acteurs sont essentiellement bornés au conjoncturel et au quotidien, ils gèrent donc ad vitam aeternam l’immédiateté. Comment comprendre que des chefs de parti et d’organisation politique, des candidats perdants, des leaders de la société civile, et des directeurs d’organisation des droits humains qui ne produisent que des rapports pour justifier leur budget devant leurs bailleurs de fonds que la population ignore et les donateurs et les coûts salariaux, puissent-ils se permettre de réclamer ou d’exiger le départ du gouvernement du président de la République, dont le mandat arrive à terme dans deux mois? Ils s’octroient déjà 3 ans pour conduire le gouvernement de transition à son terme, ce qui nous porte fin novembre 2018. L’auteur pense qu’on est devant un désastre intellectuel, sinon une indécence à la conscience humaine. Entre l’hystérie et la folie, ces femmes et ces hommes de l’opposition semblent y voisiner sans transition. Pourtant, en terre voisine, en 1994 –1996, il y a eu des élections frauduleuses qui avaient soulevé un grand émoi dans la société moderne dominicaine, qui pouvaient menacer le fondement même de la nation; mais les deux protagonistes ont pu sauver la situation visiblement explosive. Balaguer, président en exercice, concéda au Dr Peña Gomez la réforme constitutionnelle et la junte électorale d’alors, il avait également accepté de ne plus se représenter. Il était alors âgé de 89 ans, cela malgré le fait que le parti de Gomez (PRD) avait obtenu une belle avance sur le parti de Leonel Fernandez (PLD) au premier tour. Que conclure? L’intérêt commun était la République dominicaine et sa souveraineté qui pouvaient en pâtir dans un chaos politique alors prévisible et factuel. Pour que la démocratie s’établisse et se développe, il faut bien consentir des sacrifices. Ce n’est pas la propagande ni la désinformation qui l’instaure, mais elle s’édifie sur la base de capacité et de compétence dont on peut faire preuve. On prétend que le chef de l’État, le président Martelly, déploie son industrie pour se reproduire ou se renouveler; mais, dans la modernité triomphante, qui n’est pas tombé dans cette tentation maladive? À l’époque féodale, les monarques n’avaient pas besoin d’exercer leur influence pour se faire renouveler, parce que l’Ancien Régime leur garantissait d’office le droit de succession par l’hérédité nobiliaire: les princes accèdent au trône dès le sein de la mère. Dans les conditions de la modernité, la droite française se reproduit tous les 7 ans (aujourd’hui tous les 5 ans après la réforme constitutionnelle), il y a eu un intermède avec François Mitterrand dans les années octante et au début des nonante, et, aujourd’hui, avec François Hollande. Les deux sont des représentants de la social-démocratie, un appendice de la dictature du capital. Aux États-Unis, c’est pareil: Parti républicain et Parti démocrate, deux structures dominantes de la droite américaine: bonnet blanc, blanc bonnet. Dictature maquillée, cosmétique ou voilée = dictature. Il dépend du bord que l’on se place. Voilà ici le CQFD de l’auteur. Jean-Marie Beaudouin Novembre 2015; coifopcha@yahoo.fr