Robert Paret
Dans ma jeunesse, je rencontrais souvent, en quelques quartiers de la capitale, un homme qui se distinguait par l’élégance de sa tenue vestimentaire et son allure sportive. Toujours vêtu de ton clair, il portait parfois une rosette nouée autour du cou ajustée à la couleur de son complet qui s’accordait parfaitement à celle de ses chaussures. Sa silhouette était rehaussée d’un collier de barbe grisonnant finement rasé que ponctuait une moustache à la Charles Bronson. Il sillonnait les rues de Port-au-Prince dans une superbe berline américaine d’un bleu métallisé qui attirait le regard des curieux. Il s’apparentait à un potentat du pouvoir duvaliériste, sans toutefois le port ostentatoire des signes distinctifs du régime. Avec le temps, je le rencontrais de moins en moins. Sans doute, l’âge avançant, il avait fini par perdre un peu de sa fringante prestance.
Les années de la dictature passaient avec leurs cortèges d’incertitudes et de deuil. Mais, par la grâce de Dieu et la manifestation d’un ras-le-bol populaire, le régime des Duvalier avait fini par sombrer en 1986 sous le poids de son incohérence et de son anachronisme. La vie semblait pouvoir reprendre son cours hors des sentiers tortueux de la perfidie.
Cette nouvelle ère s’ouvrait sur le désir d’un défoulement de non-dits trop longtemps contenus. La parole, en particulier, était libérée. Dans sa pertinence et son intangibilité, elle osait crier haut et fort ce qui naguère se disait par signes. Dans cette atmosphère d’émergence timide de la démocratie, j’eus, dans les jardins d’une amie catalane, lors d’une soirée culturelle qui mettait en honneur la région basque espagnole, l’opportunité de rencontrer une collègue architecte dont le charme et la beauté m’avaient toujours captivé. Bien que partageant les mêmes activités professionnelles qu’elle, je n’avais jamais eu l’occasion de l’approcher sur ce plan. Cette soirée de charme était le moment propice pour le faire. L’ambiance s’y prêtait bien, d’autant plus que le célibat qui me cloîtrait dans une pesante solitude commençait à me déprimer. Dans un boubou africain en tissu bazin et couleurs vives, accoutrement désormais caractéristique dans lequel on s’était habitué à voir tanguer sa fine silhouette, ma collègue me semblait particulièrement rayonnante. Et de surcroît : apparemment seule !
Moment d’hésitation probablement dû au halo imaginaire qui entoure généralement un ministre, voire une ministre. Mais une subite hardiesse, née sans doute d’un désir trop longtemps retenu, me poussa à « l’abordage ». Je me présentai avec deux flûtes de champagne et l’invitai à partager ce nectar au nom de l’amitié. Elle accepta volontiers, en me remerciant aimablement. D’entrée de jeu, je me confondis en excuses d’avoir oublié de lui faire parvenir une carte d’invitation lors de mon récent vernissage. Ce fut, bien sûr, une habile introduction qui me permit d’entamer la conversation. S’en était-elle aperçu?
Toujours est-il que d’autres rencontres suivirent. Evidemment. De là naquit une sympathie réciproque et un sentiment qui allait en grandissant, bien au-delà d’une simple amitié.
Une invitation à visiter sa maison, conçue et construite par ses talents professionnels ne tarda pas à m’être proposée. Au cours de la visite et après un moment de causerie, arrivèrent quelques autres personnes. Quelle ne fut pas ma surprise de me retrouver face à un homme qui, dans ce petit groupe, rappelait étrangement le mystérieux moustachu à la Bronson et à la berline bleue dont ma mémoire avait conservé les caractéristiques après plus de trente ans. Etait-ce bien lui ou un sosie ? La physionomie était pourtant bien celle de l’inconnu de l’époque. Et même si les années avaient un peu affecté son allure d’antan, l’homme gardait son élégance et une remarquable prestance. Mon amie se hâta de faire les présentations : « Bob, je te présente mon père. » Un moment de confusion me traversa. Désillusion. Car si je m’attendais à rencontrer, lors de cette visite, celui que je prenais pour un duvaliériste notoire, j’aurais probablement décliné l’invitation, au risque de perdre cette conquête qui apportait une éclaircie dans ma vie. Mais avant que je n’appréhende la situation, l’homme me tendit si spontanément la main que, par politesse, je fus contraint de répondre à son geste masquant à peine ma gêne. Ce qui ne brisa point son élan de courtoisie. Il entama d’emblée la conversation, abordant de multiples sujets. Très vite, on en vint à la conjoncture politique et à des questionnements sur l’avenir du pays. Le père de Ginette qui semblait passionné par tout ce qui touche Haïti exprima sa grande satisfaction d’avoir vu s’effondrer la dictature dont il fut d’ailleurs victime.
Le tyran l’ayant jugé passible d’une bonne sanction d’emprisonnement à cause de ses convictions idéologiques. Je prêtais une attention soutenue à son discours qui me permettait de faire le point à son sujet. La justesse de ses réflexions et son discernement m’étonnèrent. Son éducation raffinée et l’étendue de ses connaissances dans des domaines variés ne pouvaient passer inaperçues. J’étais bien en présence d’un très intéressant et honorable citoyen. Comme la perception basée sur les apparences et parfois sur les potins peut induire en erreur ! D’ailleurs, à l’entendre, son parcours de professionnel accompli s’est déroulé dans le secteur privé, hors de la politique si malsaine à l’ère des macoutes. C’est dire que l’assimilation de Grégoire Chérubin à un potentat de la dictature des Duvalier était le pire affront qui puisse être fait à sa personnalité.
Le père de Ginette était purement et simplement le PDG de la Dunbrik Duntex / Denroche, l’une des plus anciennes et des plus importantes fabriques de blocs d’Haïti qui produisait aussi des carreaux de céramique. Dans l’exercice de ma profession d’architecte, je n’avais pas eu l’occasion de le rencontrer, pour avoir été un fidèle client de la Maison Raymond Flambert.
Depuis cette visite chez Ginette, des liens très forts s’étaient tissés entre elle et moi. Le temps était devenu notre complice : intérêts professionnels connexes, idées forces partagées… Poussés par cette symbiose, nous avions décidé de lier nos destins « pour le meilleur et pour le pire » dans l’accord consensuel d’une union libre. Déjà 16 années en tant que « conjoints de fait ». Cohabitation bien assise qui nous donne droit à des noces de saphir !
Ce nouveau tournant de ma vie m’avait ouvert d’autres horizons. Je me suis intégré à une nouvelle famille. Bien m’en prit, car dès les premiers instants, je me sentis à mon aise dans un milieu accueillant et conforme à mes convictions personnelles de la convivialité. Ma belle famille m’accueillit à bras ouverts et je découvris avec bonheur l’empathie qui se dégageait de chacun de mes nouveaux beaux- parents. Mon beau-père avec qui j’avais déjà lié connaissance, m’accueillit chaleureusement dans son foyer et plaça en moi une grande confiance. Je découvris peu à peu la tendresse et le savoir-faire de ma belle-mère Germaine qui, très tôt, me témoigna une grande affection. L’un de mes beaux-frères, Jean Michel et son épouse Régine m’assurèrent de leur amitié et de leur attachement. Je savais pouvoir compter sur le support de mon autre beau-frère Hans et son épouse qui vivaient à l’étranger. Je connaissais bien ce dernier pour avoir partagé avec lui quelques bons moments du temps où il était l’un des chanteurs vedettes du groupe Les Shleu- Shleu qui animait les booms musicaux à la fin des années soixante. Il faisait bon de se trouver parmi ce beau monde.
Le pénible deuil qui a récemment frappé de consternation toute la famille, me porte aujourd’hui à témoigner publiquement de la stature emblématique de Jean Philippe Grégoire Chérubin. Un grand Haïtien que j’ai appris à connaître et qui demeure pour moi un vrai modèle, mais surtout et avant tout : un exemple exceptionnel de droiture.
Une personnalité du secteur privé qui l’a connu me l’a décrit comme un citoyen hors pair qui avait fait de trois concepts sa raison de vivre : l’honnêteté, la dignité et le respect. C’est dire qu’il appartenait à cette race d’hommes et de femmes au destin peu commun qui rehausse le prestige d’un pays.
Né un 1er mai, journée international du travail, il prétendait être un infatigable et invétéré travailleur. Et pour cause !
Très jeune, après ses études en science comptable, il intégra l’industrie de la DUNBRICK BLOC où il acquit progressivement la confiance et le respect de tous les membres de l’administration. A force de travail bien fait, il parvint à y atteindre l’échelon le plus élevé de la hiérarchie administrative. Plus tard, il en devint l’un des principaux actionnaires. Il contribua efficacement à la visibilité des produits de cette industrie en lançant le slogan : « UN BUNBRIK BLOC C’EST UN ROC ! ». Publicité qui passait quotidiennement sur les ondes de radio Métropole à travers la voix chaude et puissante de Bob Lemoine. Grégoire avait une solidité physique et morale qui correspondait à celle du produit dont il assurait la promotion. Et on pouvait, à juste titre, clamer : Grégoire Chérubin est un roc.
Ses multiples obligations ne l’ont pas empêché, au début des années 70, d’occuper le poste de président du premier club de football féminin « Les tigresses » à laquelle a appartenu sa fille Ginette. L’équipe remporta, à l’époque, de nombreux trophées. De même, il était un mondain, un fin danseur, entre autres, admirateur du Jazz des jeunes.
L’une des qualités de Grégoire, hormis le modèle de père qu’il a été, a été son indéfectible attachement à son épouse plus âgée que lui et qui, dans son troisième âge, avait été frappée de cécité suite à une erreur médicale relative au diagnostic du glaucome. Grégoire aurait tout donné pour aider sa femme à recouvrer la vue. Et d’année en année, il semblait devenir à la fois plus amoureux et plus proche de Germaine.
Autre trait caractéristique de Grégoire : sa grande générosité et son sens du partage. À la chute des Duvalier, afin de marquer le tournant, il décida de léguer une partie du patrimoine familial, hérité notamment de sa mère, à des « demwatye » qui avaient offert leurs services à celle-ci pendant de longues années. En 2004, il fit également don d’une importante portion de terrain extraite du domaine privé de la famille à la communauté de Gressier dont il était originaire. La seule exigence liée à ce geste patriotique et hautement symbolique à l’occasion du bicentenaire de l’Indépendance, était d’attribuer à toute œuvre qui serait construite sur cette propriété le nom de sa mère qu’il vénérait, une notable de la région, Marie-Anne Désir.
Ces hautes qualités et la simplicité qui se dégageaient de sa personnalité faisaient de lui un être attachant et sympathique. En outre, toujours égal à lui-même, avec son flegme habituel, Grégoire était vraiment d’une agréable compagnie et d’un bon commerce. Mais les choses pouvaient, certaines fois, tourner au vinaigre quand il percevait une contradiction à ses convictions. Il s’armait alors d’une farouche détermination voire d’une obstination désarmante à vouloir les défendre bec et ongles. Il agissait de même à l’encontre de toute cause qui lui paraissait contraire à ses principes. Tel était, à mon avis, une faiblesse de son tempérament qu’un de ses trois enfants a largement héritée. Suivez mon regard…
Avec le temps, mon beau-père et moi, étions devenus de vrais amis que l’écart d’une génération n’affectait nullement. Grégoire avait une dimension intergénérationnelle. Son esprit vif et ouvert sur le monde et sur l’évolution du pays m’invitait à de fréquents commentaires avec lui et à de profondes réflexions sur des sujets importants.
Mais de tout ce qui a été dit, l’héritage le plus précieux que Grégoire ait laissé à ses enfants, ses petits-enfants et à moi-même est le sens de l’honneur et de la droiture. L’une des principales expressions de ce précieux legs de principes cardinaux transparait dans le parcours de sa digne et unique fille chérie Ginette qui en a fait sa praxis lors de son expérience à des postes de grandes responsabilités : d’abord comme ministre à la Condition féminine et aux Droits des femmes puis comme membre du Conseil électoral provisoire où elle avait été désignée par des associations de femmes. N’a-t-elle pas, en effet, démissionné de ces deux postes, forte de l’enseignement de son père ? J’ai salué son comportement pour le respect des principes reçus dans un texte publié au Nouvelliste, en 2010, que j’ai titré : « Hommage à la vertu et au courage ».
Ce qui me comble d’orgueil, c’est de constater que les idéaux inculqués par Grégoire rejoignent ceux que m’a transmis comme guide de conduite dans la vie, mon feu père, le docteur Timothée Paret décédé en 1996. Dommage que le destin n’ait pas permis à ces deux vénérables Haïtiens se côtoyer de leur vivant.
Jean Philippe Grégoire Chérubin est ce titan, ce roc qui a été enlevé à notre affection à l’âge 90 ans, le samedi 21 novembre 2015, suite à la recrudescence d’un problème cardio-vasculaire. Les nombreux témoignages qui sont parvenus à la famille attestent de la dimension de ce grand homme.
Je n’oublierai jamais le sourire radieux de Grégoire qui fut pour moi le reflet d’un immense bien-être intérieur qu’il savait communiquer aux autres.
Que la terre lui soit légère !
Robert Paret, décembre 2015.
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