Le célèbre historien Thucydide, connu pour sa rigueur, déclarait,il y a 2400 ans :« L'histoire est un perpétuel recommencement », phrase maintes fois reprise depuis, hélas par ceux qui confondent flemme et fatalité. Sans chercher à m’enfourner dans un passéisme ingrat,il m’arrive souvent de tomber sur despagesd’histoire qui présentent un telle similitude avec des moments actuels que je souris des fois, seul dans la sollicitude de mon cabinet de travail, en regrettant souvent que l’Histoire nationale soit si mal enseignée et que la plupart de ceux qui s’affublent pompeusement du titre de dirigeants n’aient jamais eu l’idée de s’entourer de moins de flagorneurs. Un peu de culture les éviterait tant de honte et de déboires… Je soumets à la méditation de ceux qui cherchent la solution à nos maux présents les adieux de Nissage Saget.L’exemple est unique jusqu’ici. La proclamation est reproduitein extenso. Haïtiens, Un fait sans précédent dans les annales parlementaires d’Haïti vient de se produire. La Chambre des représentants se trouve dans l’impuissance de s’adjoindre au Sénat pour constituer l’Assemblée nationale chargée, aux termes de notre Pacte fondamental, de nommer le Chef qui doit me remplacer à la Présidence de la République. Alarmés de cet état de choses, les représentants présents à la capitale, et le Sénat, ont arrêté des résolutions que ce dernier Corps m’a expédiées, par lesquelles, ils m’invitent à continuer l’exercice du Pouvoir exécutif au delà du temps rigoureux fixé par la Constitution, et jusqu’à la nomination du Président d’Haïti. Quelque plausible que paraissent au premier abord les motifs qui ont fait prendre ces résolutions, celles-ci, loin de conjurer les embarras de la situation, ne peuvent qu’en faire naître de nouveaux. Je ne saurai donc m’y associer. Une fraction quelconque de la Chambre ne peut délibérer et arrêter des résolutions ayant un caractère constitutionnel. De pareils actes ne doivent être considérés que comme l’expression de vœux, de sentiments que tous les citoyens ont le droit d’adresser, soit au Pouvoir exécutif, soit à chacune des deux Chambres législatives. Le Sénat ne peut non plus prendre seul une décision de cette importance, et conférer des pouvoirs qu’il n’a pas. L’Assemblée nationale elle-même serait sans caractère pour prolonger l’exercice du Pouvoir exécutif, en présence des termes formels de la Constitution. Haïtiens, après quatre années de présidence durant lesquels j’ai fait tout ce qui a été possible pour conduire à bon port le vaisseau de l’Etat à travers les écueils sans nombre que la force des choses avait semés sur sa route. Dieu a béni mes efforts. Je suis arrivé au terme de ma carrière présidentielle avec la satisfaction du chef qui n’a rien négligé pour asseoir sur une base solide la paix et la tranquillité publique. Toute ma vie porte témoignage de mon respect des lois et des institutions de mon pays ; je ne démentirai pas ce passé. Au moment de me retirer dans mes foyers, je ne déshonorerai mes cheveux blancs par aucun acte qu’au fond réprouverait ma conscience politique. Haïtiens, la Constitution qui a créé la situation présente, ne nous offre pas de moyens d’en sortir. S’il est vrai que d’après notre pacte fondamental, ce n’est que dans les cas de démission, de mort, de déchéance, que le Pouvoir exécutif puisse être confié au Conseil des Secrétaire d’Etat, il est évident que, l’une des circonstances ne se présentent pas, c’est par une saine interprétation de son esprit, par les précédents et par la raison constitutionnelle des choses, que nous pouvons trouver une issue pour sortir de cette difficulté. Mais lorsque la Constitution fixe, d’une manière claire et précise qui ne laisse à l’esprit aucun doute ni matière à interprétation, la date de la retraite du Chef du Pouvoir exécutif, il serait oiseux d’essayer, par une interprétation plus ingénieuse, de dépasser cette date en prétextant une obscurité purement imaginaire de la Constitution. Ainsi, Citoyens, le 15 mai est la date irrévocable à laquelle je dois déposer les pouvoirs qui m’ont été confiés, je ne la dépasserai pas. Mais usant de la faculté que me fournit la Constitution, et afin d’éviter tout mal entendu, je déclare par la présente que je me démets de la présidence d’Haïti. Le Conseil des Secrétaires d’Etat agira en vertu du présent acte, conformément à la Constitution. Haïtiens, l’Assemblée nationale ne peut se réunir pour procéder à l’élection du Président d’Haïti. Les mandataires se trouvent dans l’impossibilité de remplir leur mandat : le Sénat le reconnaît formellement. Dans cette conjoncture délicate, c’est donc aux mandants eux-mêmes à reprendre le mandat qu’ils n’avaient fait que confier à la Chambre et au Sénat. C’est au peuple, source de tout pouvoir, à faire ce que nul corps de l’Etat ne peut exécuter. Le Souverain ne saurait, dans ce cas, être accusé de violer la Constitution. Dans des situations exceptionnelles, il faut des moyens exceptionnels pour rétablir le libre jeu des institutions. En conséquence, je remets le pouvoir au Conseil des Secrétaires d’Etat ; le peuple sera appelé ultérieurement et de la manière qui sera jugée la plus sage, à se prononcer sur la nomination du Chef du Pouvoir exécutif. Haïtiens, mes Concitoyens, en agissant comme je le fais, je me conforme aux principes du droit public et au vœu manifesté par une députation de citoyens notables de la capitale. Je mets le Corps de l’État à l’abri du reproche d’avoir violé ou d’avoir tenté de violer la Constitution. J’ai de plus pris toutes les mesures propres à assurer la paix et à garantir les personnes et les propriétés durant tout le temps de la vacance de la présidence, en investissant du commandement en chef de l’armée haïtienne le général Michel Domingue, connu par les éminents services qu’il a rendus au pays, par son civisme, et déjà entouré du suffrage de la majorité de ces concitoyens. J’ai voulu, Concitoyens, vous donner par là un nouvel témoignage de mon amour et de ma gratitude. Je serai heureux et fier, si j’emporte dans ma retraite la conviction d’avoir justifié la confiance que vous m’avez constamment témoignée et que j’ai toujours ambitionnée. Vive la Liberté ! Vive l’Indépendance ! Vice l’Ordre public ! Vivent les Institutions Donné au Palais national du Port-au-Prince, le 14 mai 1874 de l’Indépendance. Nissage Saget Le 18 mai 1874, le Conseil des Secrétaires d’État, Chargé du Pouvoir Exécutif, accorda à Nissage Saget une indemnité de 4000 Piastres l’an. Une garde d’honneur de 15 hommes, trois officiers d’ordonnance et un secrétaire attaché à sa personne, lesquels sont à son choix, lui sont aussi accordé. Deux jours plus tard, les citoyens sont invités à désigner ceux devant composer l’Assemblée Nationale Constituante. Laquelle, une fois installée, nomme sans surprise, le nouvel homme fort, le Général de Division Michel Domingue, Président d’Haïti, pour le temps qui sera déterminépar la nouvelle Constitution. Le dauphin n’échappera pas cependant à la tradition. La bourrasque politique qui interrompt le 15 avril 1876 le mandat du Président Domingue – moins de deux ans après son élection - amène au pouvoir un Comité Révolutionnaire. Dans son adresse à la nation faite le même jour, le Comité déclare que : « …toutes nos libertés, ils (Michel Domingue et ses affidés) les avaient confisquées et foulées aux pieds. La corruption, le vol et l’assassinat étaient érigés en système. De lourds emprunts se contractaient à l’intérieur et à l’étranger dans l’unique but d’engraisser les coffres de leurs créatures et sans profit aucun pour la nation… » . En vertu des décrets des 27 avril et 4 Mai1876 adoptés par le Gouvernement Provisoire qui prend la relève, les Secrétaires d’Etat du gouvernement déchu sont mis en était d’accusation et tous leurs biens meubles et immeubles sont saisis et mis sous séquestre ainsi que ceux des généraux Michel Domingue et Septimus Rameau, et défense est faite à quiconque de recevoir ou de payer aucune valeur pour leur compte ou celui des ayants-droit de ces derniers . La discussion de la décision du Gouvernement provisoire à la Chambre des Représentants le 16 août 1876, donna lieu à une vive polémique entre les députés Armand Thoby et Mathurin Lys à la suite de la proposition du député Laforest demandant la mise en accusation de Nissage Saget, de Michel Domingue et de ses associés. Le premier soutenait que le Général Michel Domingue n’était justiciable que des tribunaux ordinaires, n’ayant été qu’un simple usurpateur du pouvoir tandis que le second était en faveur de l’application des dispositions constitutionnelles relatives à la saisine de la Haute Cour de justice. A l’appui de son point de vue, le député Thoby soutient que Michel Domingue n’était arrivé à se faire élire par l’Assemblée Constituante qu’à la suite de la ruse et des manœuvres de son prédécesseur. L’argumentaire du député Lys se fondait sur le fait que Domingue a été élu. « …Je crois donc, dit-il, que la Chambre acceptera l’observation que j’ai faite de mettre Domingue en accusation, comme Nissage Saget et ses ministres. Ce n’est pas parce qu’il serait livré aux tribunaux qu’il doit être moins coupable de ses fautes ; renvoyons-le devant la Haute Cour de Justice. Le Sénat fera son devoir. Et si je venais à être chargé de soutenir son accusation, je remplirai ce mandat avec tout le patriotisme que je sens dans ma poitrine de citoyen… Je prie la Chambre, continua Lys, de déclarer que Domingue soit justiciable des Chambres parce que nous tous regrettons d’avoir vu la corde aux bras de Salnave et de l’avoir vu jugé par les tribunaux… Que vous ayez tué Septimus Rameau, c’est bien. Mais il fallait ménager Domingue et le juger avec les formes convenables ». La Chambre, par une forte majorité, déclara que Domingue et ses complices n’étaient justiciables que des tribunaux ordinaires. La question fut de nouveau évoquée le 19 octobre 1876 lors des débats sur les mandats d’amener et de comparution lancés par le « Comité des Cinq » contre Nissage Saget. Outré des propos de certains élus, le député Lys intervient pour demander à ses collègues de « traiter le général Nissage Saget avec tous les égards dus à la haute fonction qu’il a occupée…Si le général Nissage Saget le mérite, accusez-le, mais agissez avec toutes les formes qui conviennent à des hommes appelés à maintenir entre eux les relations les plus polies… ». Tout ce manège restera pendant longtemps des vœux inspirés par le désir de plus d’un de sortir de l’indulgence et de l’impunité. La loi du 20 octobre 1881 mettra un terme aux manigances en rapportant tous les Décrets, Lois et autres, établissant le séquestre des biens des ex-présidents d'Haïti, Fabre Geffrard et Michel Domingue décédés, sans que leurs héritiers puissent prétendre à aucune indemnité ou à des dommages-intérêts contre l'Etat, au moment ou après leur mise en possession des biens actuellement séquestrés. Considérant qu'en vertu de la Constitution de 1846 et celle de 1874, la responsabilité du Président d'Haïti n'est nullement déterminée et qu'elle est couverte par celle des Secrétaires d'Etat, la loi précise que les valeurs à répéter contre l'ex-président Geffrard sont compensées en raison de la jouissance par l'État, pendant quatorze ans, des biens de celui-ci et de ceux de son épouse. Ainsi l'emplacement "Sabès" où naquit Alexandre Pétion sera réintégré aux domaines pour cause d'utilité publique, et la propriété donnée en échange sera restituée aux héritiers Geffrard. Sont et demeurent également rapportées les dispositions légales relatives au séquestre des biens des Secrétaires d'État et d'autres citoyens dénommés dans le Décret du 27 Avril 1876. L'histoire semble souvent se répéter. Simples coïncidences ou cycle infernal ?Il n’en demeure pas moins vrai qu’elle sert à éduquer. Elle n’existe pas seulement pour remémorer le passé. Elle permet de rester dans le sillage des bonnes habitudes qui conduit vers le respect et la gloire. Extrait d’un ouvrage à paraître