(Deuxième partie et fin) Par Jean-Marie Beaudouin Illisibilité d’une classe politique Un candidat a mordu à l’hameçon: Entre la victoire et l’échec Quoiqu’il paraisse ambigu et confus de parler de classe politique en Haïti, laquelle présuppose des tendances et des courants d’expression idéologique qui la traversent; en plus de son poids qu’elle pèse dans la société - des paramètres qu’on ne trouve pas dans cette entité, dans ce secteur de la vie nationale pour ainsi dire - il arrive pourtant que ce sont des voix averties et autorisées qui en fassent mention dans leur prise de parole, sans la définir pour l’opinion. Il est dans les habitudes de la bien-pensance haïtienne de s’exprimer en généralités pour l’essentiel, histoire pour elle de faire l’économie de la méthode, de la dialectique et, particulièrement, de la polémique. Car une thèse ou une théorie énoncée, son auteur doit s’attendre à des réactions favorables ou défavorables: si les premières renforcent et soutiennent la démonstration ou la proposition présentée au public; les secondes, elles, ouvrent la voie à un débat contradictoire. Qui, dès lors, exige des droits de réponse à chacune des parties en cause; donc la polémique est engagée et devient du coup un phénomène spirituel dans la société tant chez les partisans que chez les opposants. Et, dans une telle perspective, c’est la nation entière qui en sortira revigorée d’une bonne santé mentale résultant des échanges verbaux ou épistolaires annonciateurs des changements positifs devant s’opérer dans la mentalité traditionnelle. Dans ce processus de transformation particulière, on peut donc présumer qu’il y a des tares qui disparaîtront plus vite que d’autres qui réclameront alors une plus lente opération. Aussi l’auteur doute-t-il qu’on puisse présenter un point de doctrine ou de philosophie sans entrer dans les détails qui permettent au lecteur ou à l’auditeur universel de bien pénétrer la démarche de l’orateur. Pour lui, cet exercice est autant valable pour les questions littéraires que pour les questions politiques: car il faut bien prouver les accusations de corruption et les dénonciations de violation des droits de l’homme, qui portent atteinte à l’intégrité morale d’un serviteur de l’État sous tel ou tel gouvernement. Si, au niveau de la littérature, les accusations (émotion, sensation, psittacisme, plagiat, etc.) paraissent bénignes, n’atteignant pas l’intégrité physique de l’auteur ou de l’écrivain, c’est nettement différent en politique : puisque le potentiel accusé est attaqué sur les deux fronts de sa dignité d’être: moralement et physiquement. Et si les allégations se trouvaient être fondées et probantes, sa famille et alors ses proches en pâtiraient. Nous ne pensons pas que, dans une société moderne, on puisse agir avec une telle légèreté qui peut avoir des conséquences graves sur le reste de la nation alors que les nationaux ont pour devoir de veiller à sa bonne marche. Nous disions tout à l’heure que l’une des causes principales de l’échec national est la dépendance de l’État haïtien qui hypothèque l’avenir de ses concitoyens à cause de son suivisme aveugle ou de sa soumission totale à la communauté internationale, dominée par l’impérialisme nord-américain. Il ne dépend pas seulement des denrées alimentaires et des produits manufacturés, mais aussi il importe des « marchandises précieuses » dans le cadre de sa politique servile: telles que idéologie, doctrine, dogme, culture, religion, politique étrangère, etc. Cet État anti-nation est si pathologiquement enclin à suivre et observer les préceptes de la démocratie occidentale qu’il oublie parfaitement qu’il héritait d’une tradition révolutionnaire qui fit la gloire d’Haïti au XIXe siècle, seule contrée de l’époque où la démocratie s’exerçait véritablement; elle fut effective dès lors que les Haïtiens conquirent leur indépendance sur l’État colonial et esclavagiste français. L’esclavage fut banni sur le territoire national, tandis que l’Espagne continuait de l’exercer dans les Andes et en Amérique centrale; la France dut renoncer à cette pratique inhumaine dans ses territoires d’Outre-mer en 1848, et les États-Unis, eux, voulaient la pérenniser jusqu’au jour où éclata la guerre civile américaine (1861 – 1865). L’Angleterre, dont le colonialisme britannique apparaît plus enraciné que ses homologues européens et nord-américains, a évolué à notre époque contemporaine. Elle renonce, en juillet 1997, à sa colonie en terre chinoise (Hong Kong: traité de 1842); à l’inverse, l’Amérique septentrionale continue d’exercer sa souveraineté sur la baie de Guantanamo depuis 1903, partie intégrante des eaux territoriales cubaines. Un bail à ferme auquel, semble-t-il, le bailleur est contraint de ne pas exercer son droit de propriétaire face à un fermier ou locataire qui, par la force des armes, choisit d’exercer « la raison du plus fort » au détriment de la raison universelle sans tenir compte des clauses du contrat passé entre les deux parties consentantes. «Yon veritab pongongon = pain in the butt.» La modernité triomphante actuelle n’a diminué d’un iota ses ambitions impérialistes et expansionnistes. Les États-Unis occupent l’Île de la Navase (Ouest d’Haïti) depuis 1858 sous le fallacieux prétexte qu’elle leur revient de droit; mais le gouvernement américain ne dispose que ses armes comme argument défensif ou dissuasif. Une possession légitime d’Haïti, que ni la classe politique ni la classe intellectuelle n’osent revendiquer. Les désirs de Washington ont force de loi dans la tête formolée de l’élite traditionnelle haïtienne. Mais l’histoire s’écrit, et la science historique rattrape dans le temps et l’espace les menteurs, les flagorneurs, les imposteurs et les criminels qui ont saigné et fragmenté l’âme de l’humanité, parlant plus précisément de l’homme moderne de qui elle tire sa raison d’être. L’Histoire est amorale, et son tribunal est infaillible dans les cas d’espèce qui sont présentés devant lui. Nous disions tantôt que l’État est un phénomène historique, dont la présence n’a d’effet que dans la défense de la cause de la bourgeoisie internationale. On lui reconnaît un attribut essentiel qui garantit sa survie: régulateur; dans ce mot, il y a le mot réguler, donc il régule la société par des lois et codes qui répondent aux intérêts de sa classe. Et l’État est toujours dirigé par des agents intellectuels issus de la bourgeoisie, comme classe dominante; sauf en cas de révolution où le prolétariat la force à quitter la scène et prend immédiatement le contrôle de la production, que les moyens de production et d’échange deviennent en effet des propriétés collectives dans le cadre des enjeux du régime de type nouveau. Mais, compte tenu de la dureté de cœur des bourgeois capitalistes, ces cas deviennent rares dans l’histoire. Vu sous cet angle, l’État haïtien, anti-nation et anti-État, n’a que son âme vendue à offrir. La classe politique, son émanation, suit sa trace comme son ombre. Elle n’a de civilisation que dans la zizanie, dans la division, dans la vengeance et dans la violence. Le colorisme de classe est pour elle une panacée qu'elle est incapable de dépasser. Dans ses critiques formulées, elle taxe l’actuel président Michel Martelly « d’extrême droite »; mais elle n’a pas dit ce qu’elle entend par cette expression idéologique de peur qu’elle ne se démasque, car ce courant de pensée est apparenté à la grande famille de la Droite à laquelle la plupart de ses membres adhèrent et appartiennent. Donc la droite réunie. Sa myopie comme son opacité ont fini par caractériser son électoralisme outrecuidant, le seul enjeu dont elle saisit le sens pratique. Après avoir mené un combat sans grandeur et laborieux pour n’obtenir que de sentencieux et/ou de virtuels résultats; après avoir exercé son singulier courroux contre le chef de l’État, privilège qui ravit ses candidats au cours des scrutins modernes post-Duvalier, la classe politique et ses membres de l’opposition intègrent sans scrupule le processus électoral mis en branle par le président lui-même. Élections dans lesquelles ils n’ont obtenu qu’une représentation rétrécie et parcellaire au Parlement haïtien, quoiqu’ils s’affublent toujours du titre de personnalités et de leaders politiques populaires: ils n’ont pas été capables de lire la différence entre une visibilité médiatique et le vote secret qui s’exécute dans l’intimité derrière un isoloir. Entre le dire et le faire également. Au niveau de la présidentielle, ils étaient plus de cinquante (50) à concourir, des traditionnalistes pour la plupart. Ils ont été battus en brèche par deux inconnus, pour avoir nié ou ignoré les lois historiques qui gouvernent les masses. Il ne suffit pas d’exercer abusivement la parole politique dans les médias pour pouvoir mesurer la quantité de popularité dont on peut être crédité dans les sondages d’opinion, mais il faut surtout descendre dans les profondeurs des masses pour y découvrir les lois qui les maintiennent éveillées, lesquelles sont profitables pour la lutte de libération nationale; et celles qui les endormissent, comme par exemple les discours qui tiennent lieu d’oraison funèbre; pis encore les appels répétés à l’assistanat, à la tutelle sans payer, tenus par des membres de l’oligarchie traditionnelle. Le coup d’État militaire du 30 septembre 1991 fut la résultante d’une vaste conjuration du silence, un complot contre le président JBA, contre la nation haïtienne, contre la démocratie et contre la civilisation haïtienne elle-même. Il fut orchestré et commandité par la bourgeoisie possédante, qui valut au pays sa deuxième occupation militaire américaine. (Sept 1994). Nous disions que l’opposition, dans son ensemble, a pris part aux élections de 9 août et de 25 octobre 2015 malgré sa haine prononcée contre le président Joseph Michel Martelly qui a su lui tenir tête jusqu’à la fin de son mandat. Elle crie aujourd’hui aux « fraudes massives » avec l’espoir qu’elle parviendra à faire annuler complètement le scrutin, un de ces manèges fictionnels affirmés auxquels elle s’est livrée pendant les cinq années du président. L’histoire retiendra, cependant, qu’elle fut défaite à la présidentielle par deux novices ou deux néophytes en politique: il s’agit des candidats Jovenel Moïse sous la bannière du PHTK et dauphin du président sortant, et Jude Célestin sous le chapeau de la plateforme LAPEH (Ligue alternative pour le progrès et l’émancipation haïtienne). L’auteur arrive maintenant au cœur du sujet qui fait l’objet du présent espace. Il croit certes avoir déjà tout dit sur cet épisode qui a vu l’éclipse de cinquante-deux (52) prétendants des deux genres dont les suffrages réunis n’atteignent même pas les trente-cinq pour cent (35%), d’une part, et les deux premiers restés en lice, légitimement admis au second tour de la présidentielle, d’autre part. Il n’écarte pas la possibilité d’irrégularités et de magouilles observées dans le décompte des votes; des phénomènes récurrents qui n’étonnent pas, puisque le système traditionnel en vigueur est historiquement caractérisé par un ensemble d’impondérables, de tares sociales et de scories administratives qui sont symptomatiques de la décomposition à vue d’œil de l’État anti-nation, de l’État anti-État. Ce n’est pas tant la magouille électorale qu’il faille dénoncer de manière épisodique sans en changer la base, mais les élites dirigeantes doivent enfin se résoudre à aller au fond du puits pour y remonter avec les causes fondamentales qui ont engendré cette misère qui frappe le pays dans son ensemble depuis des décennies entières. Les crises conjoncturelles sont l’épiphénomène, et le phénomène est la crise nationale ouverte avec la disparition brutale de Dessalines. Évasion fiscale, sous-facturation, contrebande, corruption, soudoiement, voilà des procédés administratifs impropres auxquels une élite doit s’attaquer si elle veut se frayer un chemin pour imposer au pays la modernité dans le travail scientifique et technique, dans le cadre d’un renouveau national. Capitaliser sur la magouille électorale c’est se cacher derrière un bouc émissaire avec un pathétique espoir de se donner bonne conscience dans une société qui n’a plus de repères ni de ressort, et qui se décompose en temps réel. Le bateau coule dans une mer calme et non agitée, mais le capitaine de bord naviguait par improvisation sans canots de sauvetage; tandis que les passagers sont essentiellement composés de membres du régime élitaire qui tâtonne et improvise dans son parcours linéaire éternel. Le candidat Jude Célestin est perçu dans l’univers politique haïtien comme la grande inconnue silencieuse. Perception qui semble être sa force, mais sa faiblesse aussi. S’il est taciturne de caractère, il n’est pas morne pour autant. En raison de ce caractère-là, il jouit d’une bonne presse vis-à-vis de son concurrent immédiat, Monsieur Jovenel Moïse, contre qui il a un retard de 7 points: 32% pour le candidat PHTK et 25% pour celui de LAPEH. On ne retient de lui que son passage à la tête du CNE (Centre national d’équipements) sous les deux mandats du président René Préval, où il innova dans le marché haïtien du travail, quoique très chétif pour une population active estimée à plus de 4 000 000 d’âmes. Ingénieur mécanique de formation, il forma et intégra des femmes dans le maniement et la conduite des engins lourds. Privilège qui était jusque-là réservé à la gent masculine, il dérogea en effet à cette règle machiste fort répandue chez nous. Pour l’auteur, il doit s’agir là d’un phénomène nouveau qui est appelé à prendre une valeur exponentielle durable. Plus d’un pense qu’il possède avec cette innovation une bonne carte de visite qui peut lui attirer des sympathies et des adhésions dans le monde ouvrier haïtien. Candidat sympathique, par son attrait sobre, Jude Célestin a séduit l’électorat haïtien, formé majoritairement de femmes. Ainsi donc, sa présence au second tour du scrutin présidentiel est bien légitime et irrécusable. Telles sont ici les impressions préliminaires de votre fidèle serviteur. Fort de la tendance qui lui était favorable ainsi que les critiques contre son concurrent, qui seraient considérées pour lui comme une valeur ajoutée à sa cote de popularité tandis que le collège des perdants n’aurait pas d’autre choix que d’endosser sa candidature jusqu’à ses ultimes conséquences; le candidat Célestin n’avait alors qu’à demander au CEP (Conseil électoral provisoire) de poursuivre le processus jusqu’à son terme, et il serait élu président de la République. Au lieu de quoi, il avait préféré hasarder ses chances et son avenir politique en se rendant lui-même esclave d’une opposition composée essentiellement de croque-morts, bons pour la mise en bière des cadavres qui sont transportés lentement au lieu de leur dernier repos = cimetière. Ces âmes illisibles n’obtiendront pas de viatique pour l’Éternité. Au bout du compte, le candidat Jude Célestin nous a donné l’impression qu’il n’était pas bien imbu de sa position dominante après le premier tour de la présidentielle. Car nous doutons qu’un élément de l’élite puisse seulement se fier à la rumeur selon laquelle « La machine électorale est faite en faveur du candidat du pouvoir et pour servir ses propres intérêts », «kòmsi kole w pran, pa kole w pran». La fiction comme les a priori et les idées préconçues conduisent souvent à des dérangements psychiques dans lesquels on n’est plus maître de soi-même. Jean-Marie Beaudouin Janvier 2016; coifopcha@yahoo.fr