« [Haïti est] un pays où les nouvelles fausses (et surtout celles qui ne le sont qu’à moitié) servent souvent d’introduction aux troubles politiques les plus graves.» Roger Gaillard (La République exterminatrice, 3e partie) Que retiendra l’histoire de ces trois décennies? Ce texte n’est pas une analyse des évènements qui ont dominé l’actualité de cette période ou des causes qui sont à la base de cet échec cuisant que tous doivent constater; sans émotion et sans passion. Tâche difficile pour un peuple qui dit tout et fait tout en dansant ou en incendiant. Plutôt, ces lignes se consignent dans l’exercice qui consiste à retracer nos pas pour apprendre, pour comprendre et pour se souvenir de ceux que, au fil des ans, nous avons perdus et de ces valeurs balayées et enterrées à la faveur du ventre et des bas instincts. Aussi vous convierais-je à faire avec moi un retour en arrière. En prenant la peine de revoir - sans les revivre- les évènements des trente dernières années qui ont marqué notre existence de société vieille de 212 ans;peut-être arriverons- nous à la conclusion que nous aurions dû et aurions pu changer le cours de notre histoire. C’est possible que certains déduisent que cette jeune nation a fait le mieux qu’elle a pu avec ce qu’elle avait. Nous vous laissons le soin de tirer vos conclusions. Et, à l’instar de la « kamera jouda » ou de Tele Guinen, « Gade’l jan’l ye ». Le 7 février 1986 marque le départ de Jean-Claude Duvalier après 29 ans d’un pouvoir à vie de père en fils et plusieurs mois de manifestations parfois violentes. C’est un président fort qui partait ce jour-là, ayant à sa disposition les Forces Armées d’Haïti et les VSN (Volontaires de la sécurité nationale) pour rétablir l’ordre et réprimer la rébellion. Mais le contexte international changeait, le rideau de fer allait bientôt s’abattre et les dictatures de droite supportées et tolérées par l’Occident devenaient lentement mais sûrement un système obsolète. Il est parti, disait-il dans son discours, pour éviter un bain de sang laissant à la tête du pays une junte civilo-militaire pour garantir la paix, la sécurité et la pérennité de l’État. Hélas! Aussitôt le président parti, commencèrent les assassinats et les attaques contre les membres des VSN. C’est l’introduction du tristement célèbre « pè lebrun », supplice du collier (pneu enflammé) pour tous les collaborateurs ou présumés collaborateurs du régime. L’armée était là, et elle a vu le pillage, le vol, la destruction, les tueries et le « dechoukaj ». Elle était là et elle a vu, sans rien dire et sans rien faire, les opprimés transformés en oppresseurs et ceux qui criaient à l’injustice devenir coupables des crimes contre lesquels ils s’étaient battus. Les témoins rapportent qu’une foule attendait à l’aéroport, chaque jour pendant les mois qui suivirent, pour acclamer et souhaiter la bienvenue aux exilés, aux présumés et prétendus héros et à tous ceux qui n’avaient pas voulu, n’avaient pas pu ou n’avaient pas osé mettre les pieds au pays. Cette même foule surveillait les amis du pouvoir déchu qui tentaient de s’enfuir pour échapper à la justice, sans merci, de la rue qui ne pardonne pas. La première chose à l’ordre du jour était l’adoption d’une Constitution toute neuve pour donner le coup d’envoi à cette renaissance. Mais ces ports et ces portes qui s’étaient ouverts tout grands, pour recevoir les enfants nostalgiques d’Haïti, ont aussi laissé entrer la hargne, la haine, la discorde, la vengeance, l’intolérance et l’exclusion. Ont été exonérés et déifiés tous ceux qui clamaient s’être opposés à la dictature. Tout leur était permis. Et à ceux qui prônaient la modération, le pardon et la réconciliation, on a fermé la porte; pour eux, on a éteint les microphones et les caméras ont arrêté de tourner. Il ne fallait surtout pas qu’on vienne calmer l’euphorie et l’ardeur du peuple en prêchant le calme et en réclamant la paix et la sérénité. L’heure était à l’extrémisme et ceux qui cherchaient le juste milieu étaient rapidement affublés de l’épithète « makout ! » ; ils se sont donc tus, car ce mot à lui seul signifiait la mort. Les médias pour survivre ont évité la pondération et ont participé pernicieusement et imperceptiblement à la création du profil, jugé acceptable,de nos prochains dirigeants. Les partis politiques voyaient le jour pour la première fois depuis 1957. Ce fut comme la ruée vers l’or. L’année 1987 marque la naissance de la première Constitution haïtienne de l’ère postduvalierienne. La montagne avait accouché d’une souris et d’une souillure. Les élections générales de 1987 avortées furent noyées dans un bain de sang. Celles de 1988, contestées et boudées, eurent comme gagnant le professeur Leslie F. Manigat qui fut démis de ses fonctions par un coup d’État militaire 4 mois plus tard. Au général Henri Namphy, auteur de ce coup, ce sont succédé plusieurs versions de gouvernement militaires jusqu’à la nomination de Mme Ertha Pascal Trouillot, juge à la Cour de cassation, comme présidente provisoire. En dépit d’un retour tonitruant et rugissant, de Roger Lafontant (ancien ministre redouté du gouvernement Duvalier) et de son coup d’État raté, le Conseil électoral provisoire aidé du support et du leadership de la présidente Trouillot organisa des élections dont le vainqueur dès le premier tour fut le père Jean-Bertrand Aristide; il prêta serment le 7 février 1991, fut renversé par un coup d’État militaire en septembre 1991 et ramené par les marines américains en 1994. 1994 marque la fin de l’autoritarisme, le démantèlement des FAd’H, la création de la PNH (Police nationale d’Haïti), la fin des coups d’État, le retour des bottes américaines, le début de la tutelle internationale et la mort de l’État souverain. Entre 1994 et 2006, le pouvoir changea de main paisiblement 3 fois. D’Aristide à Préval (1996), de Préval à Aristide (2001) puis d’Alexandre à Préval (2006). En 2004, Aristide fut contraint de démissionner après des semaines de manifestation pendant lesquelles des centaines de milliers de personnes réclamaient inlassablement sa tête ou son départ. Il fut remplacé par un gouvernement provisoire dirigé par le plus ancien juge à la Cour de Cassation, Me Boniface Alexandre, et du Premier ministre Gérard Latortue sorti tout droit de la poche de l’international.En mai 2011, le président René Préval passa l’écharpe et les rennes du pouvoir à Michel Martelly. Après des contestations et accusations que le premier tour avait été organisé en faveur du candidat du parti au pouvoir Jude Célestin, et suite au retrait de la candidature de M. Célestin par son parti INITE, Mme Mirlande Manigat et M. Michel Martelly s’affrontèrent au deuxième tour. Ces trente dernières années ont aussi été témoin d’une dévaluation systématique de la gourde occasionnée par une baisse progressive, jusqu’à l’élimination presque totale, de la production locale. Avec l’arrivée de M. Lesly Delatour, ministre des Finances en 1986-1987, lequel tenait à appliquer les principes économiques du néolibéralisme et fidèle à l’idéologie de l’école de Chicago, l’importation massive commença et avec elle la hausse des prix, l’exode rurale et le chômage. Les manifestations répétées, et les périodes de « dechoukaj » découragèrent bon nombre d’investisseurs étrangers et haïtiens de la sous-traitance fatigués de rater les deadlines pour la livraison des commandes.Le « dechoukaj » céda la place aux vols, aux « zenglendos », aux viols et aux kidnappings. La peur s’installa dans les foyers, dans la rue et dans les cœurs. Le calme avait été troublé et les Haïtiens étaient devenus des bêtes traquées dans leur propre pays en dépit du fait que les chars d’assaut onusiens sillonnaient les rues. Les clôtures des maisons de la classe moyenne avancée et de la « bourgeoisie » ont été rehaussées, les barrières renforcées et les gardiens, arborant une mine patibulaire, armés d’un fusil automatique pour décourager toutes velléités d’agression.La structure familiale a souffert aussi. Beaucoup d’épouses et leurs enfants embarqués pour la plupart vers l’Amérique du Nord, reçoivent du père et de l’époux des visites hebdomadaires, mensuelles ou bimensuelles,dépendamment de la grosseur de la bourse. Le mari doit rester au pays qui malgré tous les aléasest le seul lieu du gagne-pain. Haïti a changé mais n’a pas progressé. La population haïtienne à l’extérieurn’a cessé de croître. Toutes les femmes enceintes qui peuvent se le permettre partent pour accoucher en terre étrangère. Une autre nationalité est aussi une autre issue, « a way out ». Nous élevons nos enfants pour qu’ils partent, convaincus qu’ici rien ne changera et parce que tout le monde part, rien ne change. L’Université d’État d’Haïti prise en otage entre les politiciens pervers et le déclin institutionnel est sur son lit de mort. Le tremblement de terre meurtrier de 2010 nous a asséné le coup de grâce. Cependant, durant quelques semaines, les Haïtiens se sont entraidés et se sont donné la main pour sortir du trou. La tragédie avait fait renaître un sentiment nationaliste et un sens du civisme disparu depuis belle lurette. Cette solidarité serait de courte durée, car la société civile n’étant pas bien organisée, tout mouvement de ce genre sera éphémère. Les Haïtiens n’ont pas foi dans les institutions qui sont au service d’une faible minorité.Ou ti minorite tou zuit, disait l’autre. L’Etat est passé de l’autoritarisme dominant, imposant et souvent répressif, à la dictature de la rue destructrice,ravageuse et tout aussi néfaste. Les bidonvilles semblent pousser comme des champignons à chaque clin d’œil, avec la même rapidité et la même persistance que les ONG. Aucune notion d’urbanisme n’est appliquée dans nos villes surpeuplées. Le tremblement de terre ne nous a rien appris. Le secteur agricole, qui peut à peine se battre contre l’invasion des produits étrangers, est oublié, délaissé et négligé. Pourtant c’est de ce secteur que dépend la vraie renaissance. Le Parlement haïtien, au lieu d’être un instrument d’équilibre et un véhicule de la réforme institutionnelle si nécessaire, est plutôt un outil de blocage systématique. La Constitution de 1987 a édenté l’exécutif. La crise, qui s’est depuis longtemps érigée en système, est un cycle vicieux d’une succession d’éclatements où les accusateurs d’hier deviennent les accusés du jour et ceux-ci seront les procureurs du jugement de demain. Tout n’est pas perdu. Certaines choses semblent être révolues. Le pays a fait des pas en avant et, bien qu’ils soient noyés dans le marasme de la crise qui n’en finit pas, ils vallent la peine d’être mentionnés. Il n’y a pas eu un seul prisonnier politique depuis 2004 et plutôt que d’être censurée, la liberté d’expression est devenue abus et exagération de la part de beaucoup de membres de la presse qui se déclarent être des « directeurs d’opinion ». Quels directeurs! Quelles opinions! Les nouvelles et mensonges se mêlent et s’entremêlent sur les ondes jusqu’à souvent provoquer un « kouri » qui pourrait mettre en danger la sécurité de l’État. Comme Diogène avec sa fameuse lampe, il est très difficile de trouver un journaliste honnête et impartial. Dieu merci il y en a encore et ils/elles nous rappellent que la bataille pour le droit à la parole a quand même donné de beaux fruits. Le président Martelly, avec l’aide des dollars et des appels téléphoniques de la diaspora, a créé un fond de financement haïtien devant être dédié à l’éducation. Heureuse démarche, une fois ce fond inscrit dans un cadre juridique, il pourra être au service de la jeunesse haïtienne, car elle a besoin de têtes bien remplies pour le vrai take off. Le système routier a été amélioré et ceci a provoqué une remontée favorable du tourisme local. Le dernier coup d’État date de 1991 et depuis 1996 il y eut succession de gouvernements plus ou moins paisibles exception faite de l’année en cours. Il est à noter néanmoins, que le président Martelly qui ne pourra pas transmettre le pouvoir à un successeur élu a promis de se retirer, conformément aux prescrits de la Constitution de la République, le 7 février. 30 ans après.L’investiture du nouveau présidentn’aura pas lieu et la République, fidèle au cycle de la crise, vit un moment d’incertitude et de trouble. Des hommes, en tenue militaire, se réclamant être des anciens membres des FAd’H, ont semé la panique dans la ville le matin du 6 février 2016. Quelle sera la bonne formule de sortie de crise cette fois? La Constitution de 1987, amendée en 2012 et entachée de fraude dont se seraient rendus coupables certains sénateurs aujourd’hui en fonction, prévoit qu’un vide présidentiel doit être comblé par le Premier ministre. M. Évans Paul, étant sorti d’un consensus politique, ne fait pas l’unanimité et est jugé avoir failli à sa mission qui était d’organiser des élections. Un accord, signé entre le président sortant et les présidents du Sénat et de la Chambre basse, prévoit une remise symbolique du pouvoir exécutif aux deux chambres constituées en Assemblée nationale le 7 février. Quelles lois ou esprit de lois (ou Loa) seront appliquées pour parvenir à l’installation du gouvernement provisoire? Le Parlement, dont la prétendue légitimité est le résultat d’une politique de « deux poids, deux mesures », doit faire vite car les termes de l’accord prévoient le deuxième tour des élections pour le 24 avril 2016 et l’installation du présidentélu le 14 mai 2016. Sera-t-il possible de respecter ce calendrier qui est une véritable course contre la montre ? La démarche est que dans moins de 60 jours calendaires : la paix soit rétablie dans les rues. Peut-être faudrait-il temporairement interdire les manifestations pour établir une atmosphère de calme propice au travail; tous les secteurs concernés se soient mis d’accord sur le choix d’un exécutif bicéphale; Un comité (pas encore constitué) révise avec minutie les résultats du premier tour des élections générales; soulignons que les données collectées pourraient infirmer le quorum au Parlement; l’Etat trouve les moyens financiers pour réorganiser le second tour des élections y compris les municipales; Les résultats du second tour soient publiés à temps et que tous gardent les doigts croisés et les genoux à terre pour prier Dieu et tous les saints pour qu’il n’y ait pas de contestations, réclamations ou protestations. 30 ans après? Oui, Haïti a changé, a régressé et, en dépit de certaines innovations et certains progrès, le système de dysfonction a la vie dure. Cette solution de sortie de crise nous rappelle qu’une chose n’a pas changé ; nos dirigeants sont restés maîtres dans l’art de se moquer de toute une population qui, ils sont convaincus, ne comprend rien a rien. Comme ils se trompent! Ils sont tous quiets d’avoir berné tout le monde, car ceux qui détiennent les rennes de la chose publique se sont toujours arrangés pour nier, à la majorité de la population, l’accès à l’éducation de qualité. Sak vid pa kampe, tèt vid pa panse? Cassandra Honorat, B.A., M.A. Cashon1604@hotmail.com Cashon1604.wordpress.com 6 février 2016