Je ne reconnais plus ce pays. Je me trouve étrange dans cette ville qui m’a vu naître et à qui je voue encore un indéfectible attachement. Depuis le coup de boutoir provoqué par le terrible séisme de 2010, ce sentiment n’a fait que croître et je me sens perdu dans ce Port-au-Prince où ma mémoire conserve, malgré tout, d’ineffables souvenirs. Cependant, de la Cité de l’exposition, à la place Jérémie, passant par le Bel-Air et jusque dans les hauteurs de Turgeau, je ne retrouve plus les repères qui ont guidé ma jeunesse. Et pourtant mes pas avaient foulé presque tous les coins et recoins de ces quartiers, j’y avais laissé les traces de mes nombreuses escapades.
Depuis cette époque beaucoup d’eau a coulé sous les ponts et le reflux m’a ramené, ces jours derniers, sur les rives du passé. D’un passé vieux de près de soixante ans, remontant au début de l’ère duvaliérienne. À l’époque où j’entrais dans une insouciante adolescence qui interrogeait l’air du temps. Un temps qui s’annonçait maussade. Le nouveau gouvernement qui s’était installé au pouvoir en 1957 commençait à déployer ses ailes noires sur une cité angoissée par des rumeurs de persécutions et de meurtres. Les «cagoulards », sbires du nouveau régime, répandaient la terreur dans les rues de la Capitale, au volant de DKW banalisés dont les moteurs ronronnaient un lugubre son de conque métallique. Gare à ceux que la curiosité poussait à la témérité! Certains avaient payé de leur vie pareille effronterie. Depuis cette ténébreuse saison, la ville s’était revêtue d’habits sombres. Pour cause, les Port-au-Princiens se pliaient à d’autres habitudes moins compromettantes. Il était venu le temps de se parler par signes comme dit le poète Anthony Phelps. Je me rappelle encore de ces temps qui ont charrié tant de douleurs et de chagrins. Le souvenir de ces atrocités s’est logé dans un lobe de ma tête pour n’en plus jamais ressortir. L’air du cynique refrain qui annonçait les tourmentes : « woy,woy, dife nan kay la » remplissait les ondes de « Radio Commerce », la station gouvernementale. Ces notes glaçaient le sang des citadins qui se terraient chez eux, portes et fenêtres closes, attendant le passage du funeste cortège. Pour ceux dont les éons de Dieu ont permis de transcender ces spasmes de tortures psychiques, la délivrance était arrivée le 7 février 1986.
L’exploit était à la mesure de l’attente et l’euphorie gonflait les cœurs d’émotion et d’espérance. Les plus optimistes chantaient déjà à l’unisson : « Haïti libérée » comme un hymne à la gloire. Les donnes avaient changé.
Des discours porteurs d’espoirs qu’avons-nous retenu ? De toutes ces promesses qu’en est-il resté ? À quel rythme avons-nous cheminé vers la reconquête de notre dignité et de notre droit à la libre expression et d’autres aspirations ? Seuls des va-et-vient, des tâtonnements semblables aux hésitations des premiers pas d’un enfant ont ponctué les quelques initiatives citoyennes, pour passer par la suite aux premières désillusions, puis au chamboulement provoqué par l’inexpérience des premiers dirigeants de l’après- duvaliérisme. Depuis lors nous traînons le poids de ce rendez-vous manqué. Les événements qui suivirent ont fait dire à une citoyenne avertie: « nou kase tèt tounen ».Et les plus railleurs d’ajouter : « D’Haïti libérée, nous sommes passés à Haïti enchaînée ». Leur sarcasme n’était pas dénué de bon sens. Cette métaphore laisse entendre que le pays n’a fait que passer à d’autres ayants-droit qui l’attachent sans vergogne à « leur pied de table ». Ainsi, rien n’aurait vraiment changé sous le beau ciel d’Haïti depuis la chute des Duvalier. Il s’agissait, selon certains observateurs, d’une simple passe d’arme entre l’ancien régime et les élites économiques (anciens acolytes des Duvalier) et leurs associés, rescapés du régime déchu. Ceux-là, restés sur place, se sont organisés depuis lors pour combler le vide et se partager, sans vergogne, les domaines rentables de l’économie nationale. De sorte que le marché reste toujours contrôlé par les mêmes clans auxquels viennent s’ajouter des contrebandiers, des trafiquants de drogues, des politiciens véreux et des opportunistes de tous poils. Les analystes les plus perspicaces avaient raison d’avancer : « La dictature est partie, mais ses racines demeurent profondes et vivaces ». Avaient-ils tort ?
L’histoire nous a habitués à ce genre de forfaiture. Dès l’origine, la nation n’a-t-elle pas été frappée d’une perfidie ? L’empereur Jean-Jacques Dessalines ne fut-il pas victime d’une traitrise, d’un assassinat, pour avoir voulu délivrer, dans le cadre d’une vaste réforme agraire, des titres de propriété aux paysans du sud ? L’esprit d’équité manifesté à l’endroit de ces combattants de la liberté lui valut la condamnation de ses pairs et de quelques hauts dignitaires de l’État qui y voyaient un acte préjudiciable à leur propre intérêt. Comme quoi les 400 000 anciens esclaves, principaux artisans de cette révolution, ne méritaient pas une telle récompense pour leur bravoure sur les champs de bataille ! C’est ce qui avait porté l’Empereur à pousser ce cri de colère : «…et ces pauvres nègres dont les pères sont restés en Afrique, n’auront-ils rien ? ». Ce parricide a endeuillé et handicapé la jeune nation qui depuis lors porte les traces de cette imposture. L’Etat haïtien ne s’est toujours pas acquitté de cette dette envers la paysannerie. Loin s’en faut.
Cette situation d’injustice perdure jusqu'à nos jours et montre que les paroles prophétiques du Pape Jean Paul II gardent encore leur pertinence après plus de trente ans : « Il faut que quelque chose change ». Le pays n’en peut plus d’être enchaîné à la table d’une minorité de privilégiés nationaux, associés à des agents internationaux à la recherche de quelques fortunes. Les conséquences d’une telle politique sont néfastes pour le développement et le bien-être de l’ensemble de la population. Même le secteur progressiste de l’économie qui investit honnêtement sur le marché local pâtit de telles manigances.
Ce système de rente est caduc et mérite d’être repensé, comme le mentionnait l’économiste Fritz Jean dans son dernier essai « La fin d’un histoire économique ». J’invite les pratiquants de ces méthodes illégales, archaïques et antinationales à méditer cet adage : « ventre affamé n’a pas d’oreilles ». Ils risquent de voir, sans s’y attendre, leurs biens emportés dans la bourrasque d’un soulèvement populaire. Qu’ils s’engagent dorénavant dans une politique de développement plus réaliste et plus compétitive dont les accents seront audibles à l’ensemble de la population. Ce revirement ne saurait que leur être profitable.
Toutes les données statistiques sont au rouge. Sur le plan économique, la banque mondiale vient de tirer la sonnette d’alarme en mentionnant qu’en Haïti, plus de 78% de la population est pauvre ou vit en dessous du seuil de pauvreté (situation qui n’est pas moins préoccupante que celle qui prévalait en 1791 et qui annonçait la révolution de 1803). Notre produit intérieur brut a baissé d’une façon dramatique. L’inflation est galopante. La décote de la gourde s’accélère de jour en jour. Le chômage s’accentue. La dette extérieure devient prohibitive. Sur le plan écologique, notre nature est menacée, nos mornes sont pelés, nos sources d’eau se tarissent et notre couverture forestière est inferieure à 2%. Sur le plan social, les couches démunies de la population cuisinent, mangent et se toilette en plein air. La dégradation de la qualité de notre système d’enseignement et d’éducation est patente. La détérioration de la morale et des mœurs affecte la majorité de notre jeunesse qui se livre à la drogue, à la prostitution et à la jouissance de « jeux pervers ». La tentative de suppression de l’une de ces perversions dénommée « Zokiki », par un commissaire de gouvernement, a procuré à ce dernier une popularité qui l’a propulsé au Sénat de la République. À tous ces maux, vient s’ajouter le rapatriement (non exhaustif) d’environ quatre-vingt mille de nos compatriotes de la République dominicaine qui sont logés à la belle étoile, sans aucune aide de l’État, ni même de l’assistance des organismes des droit humains de la communauté internationale. Face à ces fléaux comment peut-on oser dire : « Ayiti ap vanse » ?
Comment peut-on rester indifférent face à un tel constat d’échec ? Comment ne pas désavouer ceux et celles qui sont coupables (consciemment ou inconsciemment) d’une telle déchéance ? Les dirigeants d’État, d’où qu’ils viennent, en portent l’entière responsabilité. Nulle casuistique ne saurait atténuer leur culpabilité quand on sait qu’ils n’ont même pas su endiguer le mal. Aucune politique de « poudre aux yeux », ni de manœuvres populistes et démagogiques ne sauraient redresser les torts. Face à ce sombre tableau et l’ampleur des défis à relever, seule une claire conscience citoyenne permettrait de restructurer les institutions d’État et leur redonner leur prestige d’antan.
Le jeu force à couper, il n’est plus question, à cette nouvelle croisée des chemins de rester indifférent face à ce risque d’effondrement auquel s’expose tout un pays. Que les hommes et les femmes de bonne volonté, toutes classes confondues, se dressent comme un seul être pour dire non à la division et galvanisent leurs forces pour replacer la nation sur son piédestal.
Dans ce carcan, je ne reconnais plus ce pays qui m’a vu naître, qui m’a tant donné et qui m’a fait tant rêver. Port-au-Prince, sa capitale, est devenue un capharnaüm où s’entremêle un composite de tout-venant qui exhale une insupportable puanteur. La ville est devenue insalubre, hideuse et inhospitalière. L’air qui s’y dégage envahit tout mon être et me donne le tournis. Pour toutes ces raisons, j’avoue me sentir mal dans ma peau d’Haïtien.
Pèlerin, février 2016.
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