Robert Paret Quelle génération de citoyennes, de citoyens haïtiens peut se souvenir, se prévaloir et se réjouir d’avoir reçu de ses devancières un legs patrimonial qui lui aurait permis de poursuivre un projet de société qui engagerait le pays sur la voie du progrès et de la prospérité ? Sur ce point, les élites haïtiennes, toutes classes confondues, ont raté leur mission, ont fait montre d’indécision et d’indifférence vis-à-vis des générations à venir. Elles se sont seulement contentées de meubler leur temps de l’appétence du moment. De ce fait, «d’Haïti chérie » du temps de sa splendeur, où son histoire et son aura faisaient d’elle « la perle des Antilles », le pays est devenu «Haïti la chétive» dont les restes décharnés ressemblent à ceux d’une vache squelettique traînant ses mamelles flétries négligemment sur un sol aride. Une nourrisse qui, malgré tout, aura pris soin d’allaiter ses rejetons gloutons et indolents. C’est ce pays agonisant, grevé d’hypothèques, que nous nous apprêtons à transmettre à nos enfants et petits-enfants. Rien qu’à constater l’état de dégradation de notre environnement, de détérioration de nos infrastructures, de délabrement de nos villes, de notre dépendance vis-à-vis de l’étranger, pour ne mentionner que ces tares, nous mesurons l’ampleur des sacrifices qu’ils auront à consentir pour conserver leur héritage en demeure. Encore faudrait-il que les héritiers de nos faillites, de nos errements soient préparés à relever le défi, et soient en mesure de s’acquitter de cette immense tâche. Faudrait-il aussi que nous leur octroyions les outils indispensables à un tel labeur. Or, il est évident que rien n’est fait pour que ce minimum leur soit accordé. Face à cette démission qui ne leur offre nul avenir ni alternative, les jeunes lorgnent de meilleures opportunités en terre étrangère, ou se cloîtrent dans un mutisme révélateur qui laisse transparaître leur dégoût et leur ras-le-bol d’une société sans vision nationale. J’ai fait de ce constat une obsédante préoccupation. Je me suis laissé aller à une réflexion qu’induit la raison : Qu’en sera-t-il de ce pays l’espace d’une génération ? Sans vouloir m’immiscer dans le champ du psychologue ou du sociologue dont les compétences sont mieux indiquées pour répondre à un tel questionnement, j’ose promener mon regard inquisiteur sur les plates-bandes de cette jeunesse en plein désarroi. Les spécialistes me pardonneront mon toupet en n’y voyant que la manifestation d’une certaine inquiétude. En observant cette jeunesse, je crois y distinguer trois catégories. Chacune d’elles regroupant un ensemble d’individus ayant leurs caractéristiques propres qui reflètent leur milieu d’origine. C’est dire que chacune de cette classe de la population réagit en fonction des réalités et contraintes qui la touchent et forment son univers. Une première catégorie de cette jeunesse est constituée d’enfants, d’adolescents qui vivent dans les zones marginales de la société : bidonvilles, quartiers insalubres, terrains inoccupés, voies publiques, zones de décharge, etc. Originaires de milieux défavorisés ou pauvres, ils appartiennent, le plus souvent, à des familles monoparentales où l’unique parent, qui joue à la fois le rôle de père et de mère, a toutes les peines du monde à se procurer le pain quotidien. Dans de telles conditions, ces déshérités du sort sont confrontés à une dure réalité existentielle qu’aggrave un niveau scolaire déficient ou inexistant. Ils vivotent en se contentant pour leur subsistance de pacotilles, de petits démêlés ou de rapines. De plus, dans leurs activités quotidiennes, ils accomplissent des tâches d’adultes incompatibles avec leur âge. Dans ce carcan, ces jeunes se trouvent contraints de brûler l’étape de l’enfance et de l’adolescence pour se trouver dans des débrouilles auxquelles leur condition de mineurs ne devrait les soumettre. Malheureusement, leur survie est à ce coût. Cette violence qui leur est imposée, sous l’aspect d’une résilience que d’aucuns pensent : « héroïque », façonne un terreau favorable à leur exploitation, au cours des ans, dans différents domaines, particulièrement : la prostitution, l’accomplissement de basses œuvres et le trafic de la drogue, entres autres. Abandonnés à leur sort, ils constituent ainsi la plèbe de la société. Une deuxième catégorie provenant de la bourgeoisie et des classes moyennes est soumise à un dilemme d’une autre facture, mais non moins préoccupant. Ces jeunes se trouvent confrontés à un problème identitaire. De ce fait, ils semblent évoluer dans un pays qui leur est étranger et où ils se sentent étrangers. Ce sentiment découle de l’éducation qui leur est inculquée et de l’orientation que leur donnent leurs parents. D’ailleurs, les mères de beaucoup de ces jeunes les ont enfantés aux U.S.A pour qu’ils bénéficient de la nationalité américaine. Certains l’ont acquise à l’initiative de leurs parents, après leur naissance en Haïti. De ce fait, ils sont formés dans les écoles ou institutions américaines installées sur le territoire national où ils reçoivent une éducation qui priorise la culture de ce pays, au détriment de celle de leur pays de naissance. Dans ce cas, leur langue de communication courante est l’anglais, qu’ils utilisent pour développer leurs idées et leurs réflexions. D’où un conditionnement de la pensée par rapport aux valeurs assimilées. Certains autres fréquentent d’autres établissements étrangers, où ils reçoivent le même type d’enseignement, avec les mêmes résultats. Même l’histoire d’Haïti ne leur est que succinctement enseignée. Cette pratique déplorable conduit inévitablement à une acculturation qui les pousse à mal appréhender leur identité haïtienne, provoquant chez eux une banalisation des faits historiques nationaux les plus symboliques et des événements mémorables qui ont marqué la vie nationale. Ainsi, pour certains d’entre eux, les dates du 1er janvier, du 18 mai, du 17 octobre, 18 novembre, n'ont aucune importance. La vie de George Washington ou d’Abraham Lincoln est mieux connue d'eux que celle de Toussaint Louverture ou de Jean Jacques Dessalines. Ces citoyens ont déjà un pied dans leur pays d’adoption et abandonneront le navire à la moindre avarie. Une troisième catégorie est constituée de jeunes adultes, majoritairement de la classe moyenne, qui ont terminé leur cycle d’études classiques et qui n’arrivent pas à avoir accès à l’université, faute de places disponibles. Ceux-là se voient obligés de vaquer à de simples occupations, espérant obtenir au plus vite un visa qui leur permette de se rendre à l’extérieur. Les plus chanceux, ceux qui arrivent par leur persévérance à s’ouvrir les portes d’une faculté universitaire ne sortent pas pour autant de leurs tourments. Le milieu qui les accueille ne correspond pas souvent à leurs aspirations d’étudiants, tant les difficultés et les défis auxquels ils doivent faire face sont nombreux. Et lorsqu’au bout de longues peines, ils parviennent à décrocher leur diplôme de fin d’étude, ils n'arrivent que très difficilement à se procurer un emploi sur le marché du travail. Les plus ambitieux qui désireraient poursuivre leurs études à un niveau supérieur se trouvent confrontés à l’inadaptation du système à une telle promotion. D’où un blocage qui limite leurs aspirations légitimes au savoir et à la compétence. Ce genre de frustration crée chez ces jeunes un sentiment de rejet qui les pousse à orienter leur regard vers l’extérieur. Au rythme de notre cheminement, l’exode de nos cerveaux ne risque pas d’être contrecarré de sitôt. Tel est, en un tableau non exhaustif, le cauchemar vécu par la jeunesse haïtienne qui ne peut plus continuer d’endurer de telles frustrations. Car comment concevoir un développement harmonieux d’une société sans que soient établies les conditions d’évolution et d’épanouissement de ses aspirations ? Il nous faut créer des espaces d’éducation, de formation et de loisirs pour la population en général et pour les jeunes en particulier. Que de distance à parcourir avant que se forme une conscience nationale qui nous fasse comprendre qu’un pays se construit de génération en génération et que la nôtre a un devoir envers celles qui nous succéderont ! Soulageons la jeunesse de ce lourd fardeau que notre manque d’engagement lui aura légué. Faisons de l’adage « tant vaut la jeunesse, tant vaut la nation » un gage de notre repentance et de notre engagement à redresser la barque nationale. La meilleure résolution à prendre pour remédier à ces torts est un engagement citoyen qui remette en proéminence notre devise « L’union fait la force ». Cette décision aurait la vertu de galvaniser nos énergies dans des projets d’intérêt national, au lieu de les disperser dans de sempiternelles mésententes, comme nous le faisons actuellement dans de mesquines luttes intestines sans grandeur. Ce comportement délétère ne fait qu’apporter de l’eau au moulin de nos détracteurs qui pensent que 1804 ne fut qu’un accident de l’histoire. Si nous parvenons à établir un nouveau pacte social, nous battrons en brèche cette assertion et les futures générations nous seront reconnaissantes.