Par Hérold Jean-François Notre pays vit une situation originale et complexe. L’irresponsabilité des uns et des autres et le parachutage d’amateurs dans les cercles du pouvoir ont engendré des situations non conformes à l’ordre démocratique. Comment comprendre que l’on soit revenu dans une période de dérégulation transitionnelle après un mandat présidentiel totalement consommé ? La démocratie haïtienne ne s’est pas consolidée au cours de ces cinq dernières années pour permettre aux institutions de s’assumer pleinement et faire en sorte que les différents acteurs à l’intérieur des pouvoirs produisent des comportements qui trouvent leur expression dans le cadre tracé par la Constitution. La 49e législature, neutralisée dans son rôle de pouvoir de contrôle n’a pas pu endiguer la présidence sortie des rails et un ensemble de retards résultant de ces anomalies, a mis la République devant le fait accompli du non renouvellement des institutions. On est resté plus d’une année à observer un chef d’État défaillant et bénéficiant en plus de ses fautes. Michel Martelly a dirigé le pays par décrets en marge de la Constitution et de la séparation des pouvoirs consacrée par cette dernière. A la fin de son mandat, on lui a même reconnu la capacité de signer un accord avec les présidents des chambres législatives pour continuer la situation anormale. Le vide de pouvoir à l’Exécutif nous a montré les failles de l’amendement de la Constitution opéré en mai 2011 dans des conditions obscures. Il n’y avait aucune prévision pour gérer une vacance présidentielle arrivée après l’épuisement du cycle normal d’un mandat. Ceux qui ont procédé à cet amendement ont joué aux apprentis sorciers quand ils ont enlevé le coussin de sécurité que représentait la formulation originelle de l’article 149 de la Constitution de 1987. On n’improvise pas en politique et on ne légifère pas pour un clan. Le traumatisme du 30 septembre 1991 suscitant tout un débat sur l’opportunité de considérer le coup d’État comme une cause que la Constitution pouvait prévoir ou pas, est à l’origine de l’amendement de l’article 149 qui stipulait qu’en cas de vacance présidentielle « pour quelque cause que ce soit », le Président de la Cour de Cassation ou à défaut, le Juge le plus ancien de cette juridiction, jusqu’à épuisement du dernier, assume le vide. On a vu tout le casse-tête suscité par le départ de Michel Martelly qui n’a pas pris les moyens de donner à la nation un successeur issu d’élections crédibles. Devant la carence de provision constitutionnelle, une fois de plus, on a improvisé et voilà que c’est le pis-aller qui nous a donné un président provisoire issu d’un accord non assumé par la classe politique sceptique, les yeux braqués sur sa montre pour voir si dans les 120 jours alloués, les nouveaux magiciens au pouvoir accompliront la prouesse d’élire un nouveau président sorti d’élections généralement acceptées comme crédibles. Former un nouveau Conseil électoral provisoire ? désigner une commission d’évaluation pour connaître la vérité des scrutins du 9 août et du 25 octobre 2015 ? installer un nouveau président le 14 mai 2016 et fermer la période transitoire dans le laps de 120 jours (il n’en reste plus que 102), véritable gageure dans un pays insouciant du temps qui passe ? Autant de choses relevant de prouesses de prestidigitateurs… Aujourd’hui, la classe politique est aux aguets. Ceux qui ont été pris de court par Jocelerme Privert et qui ne digèrent pas encore le hors-jeu dont ils ont été victimes ne désespèrent pas en produisant à contre temps des solutions de sortie de crise…Ceux qui viennent juste de laisser le pouvoir sans l’avoir perdu parce qu’ayant consumé tout le temps imparti, ne s’avouent pas encore vaincus. Ils se font, pour la plupart, prophètes de malheurs… On est dans une nouvelle réalité d’un jeu politique féroce. Après deux semaines dans la « Privertisation », des flèches commencent à partir de toutes parts. Les intérêts croisés divergents s’affrontent au Parlement, le véritable lieu du pouvoir. D’ailleurs, Jocelerme Privert a pu mener son habile opération de son siège de président du Sénat. On est sorti d’une réalité d’un Parlement inquiet de son sort, pour entrer dans une nouvelle donne où les chambres législatives deviennent faiseuses de roi. Et les ambitions montent. Ce n’est pas un hasard si la chaise du président du Sénat restée sans occupant, à date, devient si convoitée. Chaque sénateur rêve maintenant de pouvoir faire aussi bien que Privert. Mais en observant bien la démarche qui a conduit ce dernier au Palais national (qui n’est plus qu’un symbole après sa démolition), on n’est pas certain que la prochaine conjoncture prendra la même forme, ni même que si Jocelerme Privert « décompose » et glisse sur une des multiples pelures de banane qui jonchent sa route, le pays et la classe politique privilégieraient un nouveau président provisoire issu du Parlement. Ah là, les choses vont se compliquer et nous anticipons de nouveaux blocages en attendant de trouver la nouvelle formule pour sortir de la « Privertisation ». On peut même se demander, est-ce que les parlementaires, obsédés momentanément par le marchandage de leur vote pour la déclaration de politique générale du Premier ministre, sont conscients des enjeux et des conséquences d’un échec de Jocelerme Privert? Ont-ils pris le temps de comprendre que la non-réussite du président provisoire pourrait entraîner le Parlement dans sa chute, par le fait des mal élus qui y siègent? L’échec éventuel de Privert pourrait être bien celui de tout le Parlement. Une telle éventualité ne pourrait-elle pas inciter à vouloir mettre le compteur totalement à zéro?... A méditer absolument... Le temps court, les 120 jours s’épuisent et nous ne semblons pas pressés, comme d’habi-tu-de. Nous n’avons pas la notion du temps qui passe, nous nous prenons pour les maîtres du temps… Le nouveau Premier ministre Fritz Jean attend les conditions optimales pour se présenter devant les chambres et obtenir un vote de confiance sur son énoncé de politique générale. Au Parlement, chaque adhésion vaut son pesant d’or qui se traduit dans la réalité par des ministères, ou une position quelconque dans l’administration publique. Or l’austérité préconisée par le président provisoire affectera la quantité de portefeuilles ministériels. Les quinze ministères annoncés par Privert ne semblent pas suffire pour qu’il paie les dettes contractées auprès des collègues parlementaires pour son élection…Que lui reste-t-il à concéder pour faire fondre les résistances de ceux qui l’accusent déjà de violer l’accord du 5 février 2016 ? Peut-être, devra-t-il se faire pragmatique en suivant le conseil de « composer »… Les blocs majoritaires se fissurent dans les deux chambres pour que le nouveau Premier ministre se fraie un chemin. De nouveaux blocs d’indépendants minoritaires ayant la capacité de faire basculer la tendance dans un sens comme dans l'autre se constituent et même le bloc majoritaire au Sénat n’est pas stable et immuable… Véritable puzzle où les pièces se détachent ou manquent…En attendant de trouver les moyens de satisfaire les appétits démesurés des uns et des autres et de faire déchanter les jaloux et envieux traditionnels de ceux qui gèrent le pouvoir, et qui, dans l’ombre, souhaitent que malheur leur arrive copieusement, en Haïti, on est tous logés à la même adresse: #1, Première Impasse Privert… Mais pour combien de temps, et quand est-ce qu'on déménage pour avoir de meilleures perspectives avec vue sur l'avenir? Ce texte a été initialement présenté au journal de 17 heures du mardi 2 février 2016 de Radio IBO, 98.5 FM Stéréo.