Il y a trente ans, le 18 mars 1986, sur la table d’opération d’un grand hôpital de Montréal après un bref séjour en Haïti et plus de trois décennies d’exil était subitement décédé Karl Lévêque. Haïtien d’origine, Québécois d’adoption, Karl a longtemps vécu et milité au Québec, près de la moitié de sa vie.. Karl LEVEQUE, est né au Cap Haïtien le 10 Janvier 1937 dans une famille sociale très aisée (il est le fils d’Antoni Lévêque et de Marcelle Déjoie). Il fut ordonné prêtre à Saint Jérôme, Québec le 17 mai 1969. Prêtre et religieux, il laisse un vide inestimable chez ceux qui l’ont connu et côtoyé. Homme engagé, solidaire il a préféré suivre le chemin de la foi, du dévouement, de la lutte pour la justice. Cette solidarité avec ses frères et sœurs de l’église a fait de lui un exilé qui est demeuré passionnément attaché à la libération du peuple haïtien. Homme de foi préoccupé de témoigner de l’Evangile Libérateur, Karl a suivi avec douleurs les péripéties de l’église catholique sous la dictature. Militant enthousiaste de la théologie de la libération avec ses camarades Jésuites du Centre Justice et foi à travers la Revue Relations et de ses amis spiritains du périodique SEL à New York, il a contribué à répandre la bonne nouvelle à partir de la doctrine sociale de l’Eglise. Imprévue, prématurée, la disparition tragique de Karl laisse pour beaucoup d’entre nous un vide incommensurable. Souvent dans les moments difficiles, inquiétants et incertains de la vie politique tumultueuse d’Haïti, le poids de cette perte pèse lourdement et souventefois on se demande perplexe quelle attitude adopter ? Quelle serait la contribution de Karl ? Qu’aurait-il fait ? Qu’aurait-il dit ? Comme en témoigne son compagnon de route de la théologie de la libération le père William Smart à Hérold Toussaint: « J’ose dire que si Karl était là, notre Église d’Haïti serait peut être moins essoufflée dans sa lutte pour la libération de notre peuple. Si Karl était là, la vie religieuse serait peut être plus inquiète, plus dynamique et moins individuelle. Si Karl était là, la presse haïtienne serait peut être plus militante et plus éducative. Si Karl était là, la transition démocratique serait peut être moins longue et nous commencerions à voir disparaitre la corruption en Haïti et poindre la justice, le respect des droits humains et le passage de la misère à une pauvreté digne… » Effectivement, bout en train , meneur d’hommes et de femmes, homme d’Etat en puissance épris d’un savoir- faire et d’une intelligence politique, d’une connaissance fine de la société haïtienne, Karl aurait pu être l’homme qui pourrait changer le cours des choses durant cette longue période de transition et nous éviter les dérives aventuristes d’une certaine gauche en rupture avec les analyses des premiers penseurs du socialisme haïtien au cours des décennies 1930 et 1940 : jacques Roumain, Christian Beaulieu, Etienne Charlier, Anthony Lespes, Max Hidicourt… Déjà, dans « Pourquoi Duvalier si longtemps »écrit quelques après son séjours de trois semaines en Haïti après la chute de la dictature et quelques jours avant sa disparition « Une étude historique plus fouillée, pourrait questionner les véritables racines de la faiblesse de la gauche en Haïti. Comment expliquer pourquoi la gauche des années 1950 à 1970 n’a pas pu relever le double défi du fascisme la répression brutale et le quadrillage idéologique ? » Tel était un des projets de Karl de retour en Haïti en vue de penser la « deduvalierisation du pays » tant en terme idéologique que dans l’action concrète. Tache historique et importante de l’heure Pour lui, il faut connaitre et comprendre le duvaliérisme, son idéologie, ses mythes fondateurs, son action politique pour mieux le combattre si l’on sortir le pays de la longue crise et l’impasse des pratiques traditionnelles de lutte Effectivement, avec la subite disparition de Karl le 18 mars 1986 à l’âge de 49 ans, c’est tout un monde qui s’est effondré. Elle fut ressentie pour beaucoup d’entre nous comme le vide laissé à l’époque des disparitions de Jacques Roumain en 1944 et de Jacques Stephen Alexis en 1961. Et comme message prémonitoire il nous disait souvent: « Nous avons la capacité -et le devoir- de nous doter des instruments qui nous permettrons de comprendre ». Une façon de nous rendre autonome. C’est fort de cette idée, de cet esprit que parents, camarades politiques, amis, partenaires et collaborateurs de Karl ont décidé, dès avril 1986 à Montréal, que Karl devrait continuer à parler pour les sans voix à partir de l’Évangile libérateur, de la doctrine sociale de l’Église et du socialisme contre l’exploitation, l’exclusion sociale, l’apartheid, pour l’éradication de la pauvreté, le respect de la dignité humaine, l’implantation de l’État de droit démocratique et ce, à travers l’Institut Culturel International Karl Lévèque (ICIKAL) avec ses branches au Québec et en Haïti qui se veut : -Un OUTIL visant à perpétuer la mémoire de Karl de façon dynamique. UN LIEU ou se poursuivent et se développent en Haïti et au Québec les idées et pratiques de Karl, ou se prolonge son engagement de croyant et de militant. UN CARREFOUR d’expression de Solidarité Internationale, et de la Solidarité Québec-Haïti. UN CENTRE d’animation et de réflexion, de discussion et de débats pour une société plus juste, sur la base de l’Evangile Libérateur Karl a souffert énormément des turpitudes de l’église catholique sous la dictature de François Duvalier. Aussi, sous la plume de Roger Lebrun (pseudonyme) il à écrit dans la revue Maintenant # 96 –mai 1970 le texte intitulé : « Haïti et l’harmonie du temporel et du spirituel » suite à la publication chez Hachette, en 1969 du livre du Dr François DUVALIER, Président de la République d’Haïti, « MEMOIRE D’UN LEADER DU TIERS MONDE ? Mes négociations avec le Saint Siege ou une tranche d’histoire». Selon la petite histoire, il est rapporté la colère et la furie du dictateur à la lecture de ce texte. Karl s’est attaché à montrer la fragilité de toutes nos institutions néo-colonisées et hiérarchisées engluées dans les tares, dérives et travers de la société haïtienne caracterisee par l’indigence et la précarité et la vulnérabilité, les questions de classes et de couleur notamment. Pour Karl, comme pour Michel Rolph Trouillot étudiant les Racines de l’Etat duvalierien le cas Duvalier n’est ni un hasard, ni un accident de parcours. « Des démences qui nous guettent, écrit Michel Rolph , la plus dangereuse est sans doute de succomber a la tentation imminente et facile de faire du duvaliérisme un accident de parcours…Il s’agit donc d’aller au delà de la méchanceté d’un homme, de la complicité d’une clique, du support évident de l’Occident à la dictature, et de se demander une fois pour toutes Comment la société haïtienne a-t-elle pu enfanter le duvaliérisme.» « …Toute la série de mesures qu’on attribuait à la démence de Doc n’avait en fait pour but que d’intégrer dans le quotidien les contradictions économiques, sociales et politiques inhérentes à la crise elle-même… Insistant tantôt sur la violence, tantôt sur l’auto neutralisation, le duvaliérisme s’imposa à la mémoire politique de la Nation et du monde rendant possible, en 1971, la République héréditaire. » « … Le régime du premier Duvalier imposa au peuple haïtien, par le jeu combiné de la violence et de l’auto neutralisation toutes les échéances du dix-neuvième siècle. Ce qui était problème, le duvaliérisme le présenta comme réponse. Ce qui était réponse devenait tout à coup problème, Ce qui était passage entrait dans la longue durée » L’Eglise catholique et l’Armée d’Haïti deviennent des cibles privilégiées du dictateur Durant la décennie 1960 l’Église catholique est frappée de plein fouet par la dictature. Les expulsions successives des Mgr François Poirier, Rémy Augustin, Paul Robert créant un vide dans la pyramide de la hiérarchie catholique. La fermeture du quotidien La Phalange, l’expulsion des Jésuites en 1964 et celle des Spiritains en 1969, cinq années plus tard, constituent le lot que devrait payer l’institution face à la mise en place du régime totalitaire. Karl Lévêque est l’un des premiers penseurs haïtiens à se pencher sur le discours mystifiant et mystificateur de François Duvalier dans son article devenu célèbre de la Revue Nouvelle Optique L’interpellation mystique dans le discours duvalierien, Vol 1, N04, p 5 à 32, 1971 a bien compris la pensée et l’action de ce dernier en écrivant : « Duvalier a véritablement exprimé une « parole » en qui une fraction de la masse… et surtout de la petite bourgeoisie pauvre et humiliée se reconnait et qu’elle pourrait signer en « je ». Déjà, dans un texte publié dans la Revue Maintenant, intitulé « Haïti et l’harmonie du temporel et du spirituel » p 154 -156, mai 1970, sous le pseudonyme Roger Lebrun, que nous reproduisons ici, il parlait de la domestication de l’église en ces termes : « …Duvalier va s'employer à forcer l'Église d'abord à la retraite, puis de plus en plus à la soumission servile. Chantage, pression, prison, expulsion, corruption, délation, tout est mis en œuvre pour la domestication du Spirituel (C’est nous qui soulignons). Papa-Doc n'entend pas simplement abattre cette force, il la veut en harmonie avec le temporel, c'est à dire à son service. » « L’objectif auquel j’aspire, écrit François Duvalier, était on point la rupture avec Rome, mais la constitution d’une hiérarchies catholique nationale intégrée par des fils u peuple susceptible de comprendre, de saisir le sens de ma révolution et de lui apporter leur aide, leur soutien, dans le domaine religieux et social… » « … Paul VI m’a aidé, à réaliser l’un des plus grands rêves de ma vie… » Poursuivant sa quête de relations distendues entre le spirituel et le temporel en Haïti sous la dictature Karl a aussi publié plusieurs textes dont les principaux sont: - La situation des jésuites haïtiens – 3 octobre 1965 (Inédit) -Tout jou blok Legliz la ap boujé in SEL # 52-53 (1981) -Liturgie et politique in Éditorial du 24 mai 1981 du groupe culturel « Les Flamboyants » -Le contentieux Eglise-Etat un an après in Éditorial du 10 janvier 1982 du groupe culturel « Les Flamboyants » - Le voyage du pape en Haïti in Éditorial du 5 décembre 1982 du groupe culturel « Les Flamboyants -Nouvelles tentions entre l’Église et l’Etat en Haïti in Relations # 488 (janvier – février 1983 -Une pratique nouvelle – Charte de l’Eglise d’Haïti pour la promotion humaine- in Relations # 498 -mars 1984 - Une nouvelle vague de répressions en Haïti in Relations # 507 Janvier-février 1985 Karl suivait toutes les pulsions politiques sociales, économiques, culturelles et idéologiques en Haïti et tenait informée la Communauté Haïtienne de Montréal et les autres communautés ethniques de tout ce qui se passait en Haïti toujours en présentant une analyse critique profonde pour mieux armer les compatriotes à prendre les décisions patriotiques qui s’imposent. Son ami journaliste à Radio Canada, Jocelyn Laberge parlant de lui a écrit. « Il était l’homme- référence dans la complexité de la vie sociale et politique de la communauté haïtienne de Montréal, New York, Miami et Port au Prince » Karl Lévesque demeure l’une des grandes figures contemporaines de la politique haïtienne qui doit servir d’inspiration à la jeunesse en quête de repère, comme Jacques Roumain disparu en 1944 alors que grondait déjà la révolte contre la tyrannie de Lescot, comme Jacques Stephen Alexis en 1961 alors que le mouvement progressiste haïtien connaissait un nouveau départ en intégrant les secteurs populaires, Karl Lévêque, ce meneur d’homme disparu en 1986, alors que s’amorçait au pays la longue période de « transition qui n’en finit pas », a laissé un vide non encore comblé, . «Le décès de Karl Lévèque , a écrit Ernst Jouthe, ressemblait à la chute d’un grand arbre florissant aux racines multiples et profondes. Même s’il n’a pas pu réaliser son projet de retourner en Haïti pour participer à la reconstruction du pays, il a laisse des questions, des idées et des pistes d’actions d’une richesse encore inexplorée, dont les jeunes Haïtiens et Haïtiennes pourront se servir comme point s’appui pour concevoir, orienter et organiser leur pratique de changement.» Tony CANTAVE, Camp Perrin, Mersan, le 1er mars 2016 Pages retrouvées Harmonie du spirituel et du temporel Par Karl Lévêque alias Roger Lebrun in Revue Maintenant No 96 Mai 1970 1 Signalement du temporel Duvalier accède à la présidence dans un contexte de conflit ouvert: en septembre 1957 il est porté au pouvoir par une fraction de l'Armée, après toute une année de luttes électorales et d'exacerbation des passions. Les candidats défaits se retranchent dans la clandestinité et aussitôt organisent la rébellion. S'engage alors jusqu’à la mort une épreuve de force brutale. l. Force de répression Luttes de factions avant tout ! Le peuple de partout sollicité n'y comprend d'abord goutte. Personne au fond ne lutte pour les intérêts de la masse et de la Nation. Luttes plutôt pour le pouvoir et la reconquête des privilèges traditionnels menacés avec l'avènement de Duvalier. N'ayant l'appui d'aucune classe sociale, le Président, pour contrôler la situation, sera obligé de concentrer tout le pouvoir entre ses mains et de mettre en marche la machine de la terreur: Présidence à vie, Chef suprême et effectif des Forces Armées, Chef des Tontons-macoutes. Ce n'est plus alors un gouvernement, c'est une Force de répression et un Pouvoir personnel. 2. Force spiritualiste L'opposition systématique a précipité Duvalier dans la tyrannie. Mais il y allait déjà de lui-même surement. Depuis toujours, en effet, il rêve d'une âme mystique pour son Peuple. Devenu président de la République, il est d'abord hanté par l’unité morale de la nation haïtienne (sic!) plutôt que préoccupé de l'équité sociale dans la Nation. Il se voudrait plus Prêtre du pays qu'administrateur de la res publica. C'est précisément en vertu de cette tendance profonde qu'il peut vanter, contre tous les faits l’harmonie du Temporel et du Spirituel. Leader spirituel de la Nation (sic !) il ne souffre par conséquent aucune résistance qui puisse entraver l'accomplissement de sa mission spirituelle. Il lui faut tout le pouvoir, une sorte de Force Spiritualiste, toujours plus de pouvoir pour écraser les pouvoirs d’opposition naissants, d'ou qu'ils viennent. Dans la mesure où l’Eglise peut constituer et susciter un corps d'opposition, elle va être, elle aussi, prise en chasse et désorganisée. II-Signalement du Spirituel Pour pénétrer dans la forteresse spirituelle, Duvalier n'aura même pas besoin de Cheval de Troie: la route est déjà grande ouverte. Les contradictions internes de l’Eglise d'Haïti vont lui faciliter la tâche d'épuration du Spirituel jusqu'à ce que s'ensuive harmonie parfaite avec le Temporel. l. La maison des prestiges Tout d'abord, le clergé haïtien, comme partout ailleurs tous les autres clergés, n'a pas dédaigné la course aux privilèges ni résisté à la pression des sympathies des grands. Dans une Haïti où le bovarysme a fleuri en haut lieu du savoir et de la puissance comme herbes folles, ce clergé venu pour la plupart de l'Etranger échappait difficilement à l'hospitalité et au rapt des puissants raffolant d'étiquette européenne. Bien sûr, il se prétendait au service des pauvres et des petits. Dommage, toutefois, que l'on ne puisse pas servir à la fois - même en religion - le maitre et l'esclave Au sein même de l'organisation ecclésiastique s'institua la course aux privilèges et aux titres honorifiques. Cela permet d'inventer des rangs distinctifs, certes n'ayant rien de fonctionnel, juste propres à créer des distances sociales. Presque chaque prêtre, curé ou vicaire, rêvera un jour qu'il est nommé curé ou vicaire de la paroisse la plus productive; il aura aussi sa petite ambition sacerdotale de devenir un jour chanoine et qui sait! Comme consolation de vieillesse, camérier secret du Pape. 0n apprenait avec étonnement, ce mois-ci, la promotion de plusieurs curés au chanoinat. Quel anachronisme! Connaissant par ailleurs la situation actuelle de l'Eglise d'Haïti, on ne peut réprimer son malaise devant la vaine annonce dans le dernier numéro du DIOCESE DU NORD de cette inutile promotion: Paul VI Souverain pontife à sont Fils bien-aimé Salut et Bénédiction Apostolique, à la requête qui nous a été présentée c’est spontanément de bon cœur quel témoignage Public de notre Bienveillance bien méritée par ton zèle à travailler à l’extension et au progrès de la foi. Nous te nommons toi FRANCOIS ELIMA EUGENE du diocèse du Cap haïtien notre prélat d’Honneur avec tous les pouvoirs et l’Honneur attachés à cette dignité selon la constitution de S.S pie X Se de l’Etat du Vatican J. Card Villot Duvalier, en tout cas, se fera un devoir de satisfaire ce petit penchant aux privilèges: il distribuera volontiers promotions et attentions, prébendes et distinctions et se liera ainsi plus d'un Apôtre de l'Evangile, du sommet de la Hiérarchie jusqu'à la base. Il aura ainsi exaspéré la division dans l'Eglise pour mieux se l’asservir. 2 L’Église, une Force ? Il s'y consacra avec d'autant plus de soin que cette Eglise lui apparait comme une force et comme une force hostile. Avant Duvalier, tout le monde répétait sur le mode du dicton qu'un gouvernement qui oserait s'attaquer à l'Eglise provoquerait lui-même sa propre chute. En 1960 l’Archevêque de Port-au-Prince, Mgr Poirier, fut expulsé sans coup férir. Le test était passé: réussite parfaite, la preuve du contraire venait d'être faite sans frais aucun. Les jours suivants, la Radio d'Etat triomphait: Papa Doc avait frappé l'Eglise à la tête et était devenu encore plus puissant. Mais outre ce vieux dicton populaire, un autre signe de la puissance de l'Eglise a toujours été l'usage de l'excommunication. Cette sanction qu'utilisait l'Eglise Primitive comme un moyen charitable de correction et de conversion contre des frères chrétiens qui rompaient la charité et la communion chrétiennes, était vite devenue dans la suite un instrument d'humiliation et de triomphalisme - Henri IV à Canossa -. Elle avait fini par perdre sa pointe de charité et par devenir une arme vindicative. Aussi après l'expulsion de Mgr Poirier, l'Eglise d'Haïti la tournait-elle contre le Persécuteur. Mais une fois de plus elle dut s'avouer vaincue: le Président excommunié continuait de plus belle d’imposer, tel que prévu par le Concordat, que soient dits à son intention prières et Te Deum. Non pas du tout comme actes liturgiques mais comme actes politiques, comme signes extérieurs d'allégeance et de soumission de l'Eglise. Car Papa-Doc croit flairer une sourde opposition cléricale à son impeccable régime. Traditionnellement l'Église en Haïti - comme d'ailleurs dans toute l’Amérique Latine- est une force réelle, plutôt l'alliée des puissances, capable de ruiner pour jamais la carrière d’un homme politique qui n’aurait pas sa bénédiction. Par ces réseaux de paroisses et de chapelles implantées à travers tout le pays, elle est la seule force unifiée qui contrôle effectivement toute la population à 95% catholique. Or Duvalier à son avènement n'avait pas l'appui officieux de la hiérarchie catholique, et pour cause. Très tôt en effet il protestait contre la mise à sac de la culture haïtienne par un clergé occidental intolérant et prônant avec d'autres le retour à l'Africa Mater certes, à travers un mysticisme pour le moins suspect. II fut alors accusé d'être vodouisant, crime impardonnable en Haïti, de lèse-Religion, s'entend la Religion occidentale. Quand on sait par ailleurs qu'il n'a pas été le candidat de l'élite, mais qu'il s'est donné comme le représentant des aspirations du peuple, on comprend qu'il ait interprété la moue du clergé à son élection comme une franche hostilité. Quant au clergé on ne sait pas trop bien, en tout cas, si en boudant Duvalier dès le départ, il défendait sa religion et l'élite traditionnelle, ou bien la justice et la vérité de l’Évangile en faveur des toujours opprimés: son action a été pour le moins ambiguë et souterraine. Au commencement donc était le conflit, point du tout ‘’l'harmonie". Vint ensuite la lutte ouverte, mieux justifiée cette foi-ci, devant la mise en place de la machine de répression. L'un des deux camps doit céder. Duvalier va s'employer à forcer l'Églises d'abord à la retraite, puis de plus en plus à la soumission servile. Chantage, pression, prison, expulsion, corruption, délation, tout est mis en œuvre pour la domestication du Spirituel. Papa-Doc n'entend pas simplement abattre cette force, il la veut en harmonie avec le temporel, c'est à dire a son service.' 3. Une force divisée … Ce sont les défauts mêmes et les divisions internes de l’Églises d'Haïti qui ont favorisé sa propre mise en tutelle. Polarisation d'abord en haut clergé et bas clergé. La structure ecclésiale reproduit à peu de choses pris la structure sociale des classes. Une hiérarchie autoritaire, distante, paternaliste commande à ses prêtres, ses sujets et ses subordonnés. Dans leurs paroisses les curés sont les maîtres de leurs vicaires et de leurs paroissiens. Quant à ceux-ci, en majorité analphabètes, on les considère souvent comme de grands enfants a qui l'on distribue à profusion sacrements et dévotions. Le paternalisme tient lieu de charité et de justice et le sacramentalisme, comme pratique de salut, dispense de voir les injustices sociales. L'Églises semble d'abord s'attacher à sauver des âmes et non les hommes. Polarisation ensuite en hiérarchie étrangère et clergé autochtone. Jusqu'à Duvalier, les mandarins occidentaux, soucieux de garder pur le christianisme occidental, ne se résignaient guère à l'haïtianisation de l'Église: les néophytes haïtiens, même après un siècle de christianisation, étaient encore jugés peu aptes aux responsabilités. Le clergé étranger partageait le préjugé occidental sur l'incapacité congénitale des Indigènes. Cette ségrégation pratiquée jusqu'au sein de l'Église devait tranquillement créer des distances et des frustrations et miner de l'intérieur l'unité du clergé. III-Harmonie du Temporel et du Spirituel Duvalier a su exploiter habilement ces inégalités et ces mécontentements. Il s'est présenté comme le défenseur de l'Eglise nationale contre la domination étrangère. C'est sous son gouvernement qu'enfin le St Esprit a daigné choisir les cinq premiers Haïtiens comme évêques. Encore sous son gouvernement que la plupart des communautés religieuses ont brusquement déniché des haïtiens aptes à devenir supérieur de leurs institutions. De plus, sous son gouvernement les grandes cures se sont enfin ouvertes aux Haïtiens. La promotion du clergé autochtone a été si fulgurante que les bénéficiaires eux-mêmes doivent encore en être étourdis! 1. Prix de cette harmonie Mais malheureusement cette venue de l'Haïtien à sa majorité a lieu dans une atmosphère d'intrigues assez louches et en fonction d'une stratégie de pouvoir. Beaucoup de nominations relèvent de motifs purement politiques. Duvalier lui-même, d'ailleurs, ne s'en cache pas: il a choisi ceux dont il sait que ni la Révolution ni lui n’auront à rougir, quoi qu’il advienne (sic!). Il attend donc fidélité et reconnaissance de ses Elus, au détriment même de leur fidélité à l'Évangile. Il ne suffit point par conséquent d'avoir une Église haïtianisée, il faut surtout une Église au service des Haïtiens, témoin pour eux de l'Évangile de vérité, de justice et de liberté. Il est donc regrettable qu'on ait attendu d'être forcé de faire une meilleure place aux fils du pays dans la conduite spirituelle de leurs concitoyens. Car les fruits muris sous pression gardent toujours un arrière-goût aigre. Les renversements forcés de situations laissent souvent des traumatismes et des rancœurs. Il n'est pas improbable que l'émiettement actuel de l'unité de l'Eglise haïtienne soit dû en grande partie à ce retournement des choses. Un évêque haïtien reconnaissait récemment avec stupeur qu'il n'y avait en Haïti ni épiscopat, ni presbyterium, ni laïcat; chacun suivait sa propre voie chrétienne. Ainsi Duvalier ne compte plus devant lui qu'une poussière de chrétiens profondément divisés. Toute prise de position évangélique commune, par conséquent, s'avère impossible. On va même jusqu'à laisser les autres tirer les marrons du feu pour les croquer ensuite soi-même: on prend gaiement la place vacante des disgraciés ou des exilés - parfois pour services rendus ou sous promesse de soumission inconditionnelle. Les communautés religieuses elles-mêmes ne boudent pas toujours ce genre de compétition. Pour des raisons peu évangéliques, on s'entrebat encore sur des questions aussi vitales que celle de la non-reconduction ou plutôt de la dénonciation du Concordat en 1860. Ce Concordat asservit l'Eglise à l'Etat. Mais qu'importe! Il stipule aussi des garanties et des obligations envers les institutions ecclésiastiques qui sont nécessaires, se dit-on, dans un pays aussi pauvre qu'Haïti et de tradition libérale ténue. 2. Portée de cette harmonie C'est donc une Église singulièrement fissurée que Duvalier a entrepris d'écarteler et de mettre au pas. L'harmonie du Temporel et du Spirituel résulte d'un long affrontement entre deux forces inégales et de la reddition de l'une d'entre elles. Harmonie forcée, unilatérale, consistant en un alignement pur et simple: le Spirituel est désormais sous la coupe du Temporel. Il s'agit donc en fait d'une harmonie de surface et limitée. D'une part, en effet, les frictions restent fréquentes: Papa- Doc n'a pas encore réalisé toutes ses ambitions politico-spiritualistes, il n'a pas encore réussi à domestiquer toute l'Eglise. Jusqu'oû s'arrêtera l'escalade du Leader Spirituel dans sa quête du Pouvoir Spirituel? L'avenir par conséquent demeure sombre et chargé d'orages. D'autre part ce n'est pas tout le clergé, ce ne sont pas tous les chrétiens qui ont signé le traité de vassalité avec le dictateur. Certains continuent, comme ils le peuvent, de dire non à l'oppression et de se préoccuper d'assurer une certaine présence de l'Évangile du Christ. Ils se sentent en devoir de combattre un régime politique qui contredit les exigences concrètes de l'Évangile. C'est dommage que l'épiscopat, pour n'avoir pas d'ennuis, par lâcheté ou même par collaboration plus ou moins camouflée, ait choisi la voie du silence, complice en l'occurrence! C'est dommage que la parole de l'Évangile soit tue pour la sauvegarde de l'Institution! Dommage qu'on soit d'autant plus empressé à fermer le livre de la Vérité, qu'on montre de la diligence à ouvrir les portes de l'Église de Pierre pour les funérailles solennelles des sbires de la dictature! 3. Sens de l’harmonie Duvalier ne tient donc que la tête de l'Eglise. Mais il sait bien qu'en en tenant déjà la tête, il la tient pratiquement toute entière à sa merci. C'est que d'abord l'Eglise d'Haïti reste encore enfermée dans sa structure féodale hiérarchique. Elle se réduit en fait à sa tête, à sa hiérarchie; tous les échelons inférieurs sont considérés comme des consommateurs du sacré et des clients de l'obéissance. C'est ainsi que Duvalier, ayant réduit l'épiscopat au silence, peut parler avec quelque vérité de l'harmonie du Temporel et du Spirituel, même s'il continue entre temps de traquer les prêtres qu'il ne trouve pas, à son goût, assez soumis aux principes d’autorité, de respect et d'obéissance qui sont à la base même de la foi catholique (sic!).Papa-Doc a bien retenu son petit catéchisme. Pour lui, l'Église, ce sont les évêques, chacun Seigneur de son Diocèse. C'est avec ces évêques pris un à un qu'il traite. Il peut ainsi les faire chanter à sa guise et réclamer de chacun d'eux des signes de reconnaissance pour leur élévation au trône épiscopal, élévation dont il est lui-même le généreux artisan. Selon une telle conception bien des accords sont donc possibles. Mais quel prix a-t’il fallu payer! Et quels sacrifices faudra-t il consentir encore demain? L'Eglise haïtienne est en majorité servie par des missionnaires étrangers. Leur départ du pays laisserait assurément un vide immense parmi la population catholique. Il ne s'agit donc pas de courir imprudemment au devant de l'exil, sous prétexte de témoignage chrétien. Mais il ne faudrait pas non plus que, par peur de faire des orphelins spirituels, étrangers et indigènes aillent se terrer eux-mêmes et taire tout l'Évangile. De grâce surtout, qu'on évite les collaborations d’opportunistes et ambitieuses! Que ne soit pas réédité le baiser de Judas! La mise en croix de l'Église est également révélatrice: on est placé devant l'évidence de l'échec d'une longue christianisation; ce n'a été en fait qu'un vernis que le régime duvaliériste a décapé d'un revers de main; une relève haïtienne n'avait jamais été prévue et préparée en conséquence; l'Église d'Haïti continue d'être presque totalement dépendante de missionnaires étrangers avec les risques que cela comporte. Le clergé submerge aujourd'hui dans ses vices et ses déviations. Et le peuple continue d'être le laissé pour compte. Cette crise profonde de l'Eglise haïtienne invite tous les chrétiens à l'examen de conscience. La responsabilité est collective. Mais les chargés d'office y sont de plus près impliqués, qu'ils aient le courage d'être fidèles à leur mandat!