(Première partie)
Par Jean-Marie Beaudouin
Le « printemps arabe »:
Le fait détonateur et les conséquences
La thèse selon laquelle « la goutte d’eau qui fait déborder le vase » semble indiquée pour tenter d’expliquer les chauds évènements qui ont marqué la conscience moderne de la région de langue arabe, portant au créneau un ensemble de questions cruciales qui couvaient silencieusement l’avenir de tout un pan de la civilisation humaine. L’accumulation de frustrations, de mécontentements et des mauvaises conditions de vie issues des régimes autoritaires ont fini par éclater au grand jour. On ne peut pas perpétuellement étouffer la vérité, et, souvent dans l’histoire, elle s’éclate à un moment où on ne s’attendait pas. De ce point de vue, n’importe quel petit fait anodin ou insolite peut déclencher la série des révoltes allant du pacifisme au bellicisme dans le cadre des changements réclamés par le peuple des victimes et opprimés. À plus d’un titre, c’est ce qui s’est passé au début de l’hiver de 2010 dans la communauté arabo-musulmane dans sa pointe Berbère, dans le Maghreb plus précisément.
Aussi paradoxal que cela paraisse, un agent municipal a interpellé un marchand ambulant de légumes et de fruits pour s’assurer que celui-ci détienne régulièrement sa patente, selon la routine de la municipalité juridictionnelle. Loin d’exhiber son permis, s’il en détenait un, le jeune vendeur a préféré exercer la violence verbale en insultant l’agent de l’ordre; peut-être qu’il croyait que sa salade de mots injurieux lui aurait servi de moyen de défense. De fait, il rouspétait sans jamais obtempérer aux injonctions qui lui étaient faites.
Sur ces entrefaites, plusieurs camarades de la police municipale se sont brusquement interposé et ont sans coup férir confisqué la marchandise et la balance du vendeur impoli et irrévérencieux. Au constat, s’il semblait bien comprendre le sérieux de l’affaire qui l’oppose aux fonctionnaires municipaux il a donc un tantinet retrouvé son calme, mais c’était trop tard. L’évènement s’est produit dans la journée du 17 décembre 2010, un mauvais présage en saison de Nativité olympienne qui traduit dans la tradition une période de paix et de sagesse.
Ce jeune homme tunisien répond au nom de Mohamed Bouazizi, de son vrai nom Tarek Bouazizi (29 mars 1984 – 4 janvier 2011). Son pays natal porte le nom de Sidi Bouzid, une ville du centre de la Tunisie. Il meurt le 4 janvier 2011 dans la ville Ben Arous, sud de Tunis, la capitale. Il semble que le monnayage ou racket soit une pratique courante dans les mairies ou hôtels de ville de ce pays de l’Afrique du Nord, donc il paraissait également que le marchand Bouazizi n’eût pas de Dinar (monnaie tunisienne) à offrir pour récupérer son commerce. Effondré et emporté par le désespoir, il s’est immolé quelques heures après la confiscation. Puis, s’en est suivie sa mort clinique de ses brûlures après deux semaines d’hospitalisation, selon des sources et rapports combinés de l’époque.
C’est ainsi que Mohamed Bouazizi devient une icône entre les mains de l’opposition tunisienne qui devait exploiter son action martyr jusqu’à la chute du régime dictatorial du président Ben Ali (Zine el-Abidine: 1936 …; mandat: 7 novembre 1987 – 14 janvier 2011). Quoique certaines versions fassent état d’ivrognerie de Tarek Bouazizi, son action de désespoir est unanimement considérée comme le point de départ des manifestations locales qui allaient rapidement contaminer le monde arabe dans ses pointes maladives du pouvoir, dans ses régimes autoritaires.
Disons en passant qu’il est bien difficile de trouver des gens croyants ou religieux qui n’exercent pas l’autoritarisme comme méthode de conduite et de gouvernement: au moment difficile, ils invoquent toujours la puissance divine ou la Providence en vue de manipuler la foule qui s’y prête malheureusement à ce genre d’exercice fortement accentué de la morale: le religieux est fondamentalement autoritaire, il n’accepte pas les contradictions, se confinant dans une sorte de pensée unique qu’il croit représenter l’idée générale.
Ce comportement traditionnel se manifeste sous toutes les formes de la croyance religieuse: judaïsme, islam, catholicisme, protestantisme, orthodoxe, et même le laïcat n’est pas épargné du caporalisme religieux: la laïcité n’est pas un phénomène du dehors de la religion chrétienne, elle permet certes une certaine liberté dans la chrétienté mais n’exerce aucune influence sur la foi chrétienne imposée. En clair, le laïque continue et maintient la domination du phénomène; sinon qu’elle est le prolongement de la religion d’État qu’est le christianisme.
Mais alors si, dans les conditions du Printemps arabe, certaines de ces manifestations ont emporté des régimes dictatoriaux (des succursales de l’impérialisme capitaliste pour la plupart), d’autres ont dégénéré en guerre civile ou guerre coloniale. La Libye, devenue soudainement la terre musulmane la plus dangereuse dans l’espace arabe, a été le théâtre pilote de cette expérience explosive: pour venir à bout de son dirigeant principal, le colonel Mouammar Kadhafi (Juin 1942 – octobre 2011; exercice: 1980 – 2011), les impérialismes nord-américain et français avaient jugé utile d’introduire sur la scène libyenne des mercenaires et des miliciens entraînés, financés et armés.
La mort du colonel-président, dans les conditions que l’on sait, a beaucoup plus aggravé les conditions matérielles d’existence du peuple libyen qu’elles ne l’étaient avant le déclenchement des actions criminelles des factions intégristes. La presse capitaliste, qui a animé la propagande anti-Kadhafi, s’est bornée à parler du caractère hégémonique du régime sans y prêter attention aux efforts de progrès qui ont été consentis. Il n’est pourtant pas un secret que l’action d’immolation de Bouazizi avait particulièrement trouvé écho chez les jeunes diplômés; autrement dit, ce qu’on appelle « Le Printemps arabe » a été et/ou aura été l’ouvrage de la jeunesse militante des États arabes ciblés. C’est aussi ici la morale de l’impérialisme capitaliste dominant dont on dit être le seul remède des maux du monde, qu’il a lui-même engendrés au cours de son développement historique.
La Syrie n’est pas moins bien rangée sur la liste des États caporalistes qui doivent être déchus comme ses homologues Égypte, Libye, Tunisie et Yémen du Nord. Dont la tête de son président est mise à prix, en l’occurrence Monsieur Bachar el-Assad qui est né le 11 septembre 1965 et qui exerce le pouvoir d’État depuis le 17 juillet 2000. Il vit dans un pays dévasté à cause d’une guerre civile qui dure depuis mars 2011 à nos jours. Miliciens engagés, armée rebelle, militaires déserteurs qui passent au camp adverse, État islamique et kurdes forment le cocktail hybride cyclonique et volcanique avec lequel la Syrie va être anéantie, mise à mort et ensevelie. Ils revendiquent tous pourtant la nationalité syrienne, mais ils avaient juré de l’offrir en sacrifice sur l’autel de l’impérialisme occidental qui les engage à s’entretuer, s’autodétruire sans tenir compte de leurs enfants, de leur famille et proches.
On parle dans les journaux occidentaux de plus de 200 000 morts parmi la population civile et des dégâts matériels incalculables. Autant dire que cette campagne moderne de décimation humaine est encore à son aurore, et la communauté internationale qui dirige les débats sur le terrain n’est pas satisfaite de la performances des protagonistes dans cette guerre injuste pour laquelle elle se constitue en corps arbitral partisan. Elle a en effet jugé opportun d’instrumenter une coalition armée pour contribuer à l’accomplissement parfait du génocide syrien: ses bombes tombent sous le ciel de la nation syrienne jour et nuit, qui atteignent la population civile pour la plupart.
Bien que le soulèvement populaire sous son appellation plus connue (Printemps arabe) porte en lui les germes d’émancipation sociale et de démocratie, en réalité la configuration des forces sur le théâtre des affrontements est beaucoup plus dévastatrice en termes de perte de vies humaines qu’elle augure un changement en profondeur du régime traditionnel syrien. Et ce ne sont pas les protagonistes d’Occident impliqués dans la crise qui aideront à le matérialiser concrètement, car le changement réel doit venir d’abord de la part des nationaux qui paraissent très éloignés de cette conception nationaliste émancipatrice. Comme c’est le cas en Haïti, pays de l’auteur, où les classes dirigeantes accusent une faiblesse latente quant à la gestion optimale et rationnelle de l’État quand elles ne sont pas acquises entièrement à la politique de la communauté internationale qui poursuit des buts non haïtiens.
La Syrie, dont la population civile est la proie des factions djihadistes combinées et des coalisés, eût été peut-être le théâtre d’opérations d’une Troisième Guerre mondiale si les deux superpuissances nucléaires ne s’y étaient pas retrouvées dans le cadre de leurs intérêts stratégiques. Une rencontre inhabituelle car les États-Unis et la Russie sont traditionnellement situés à des pôles opposés, mais la question des intérêts dans cette importante région les unit, les condamne à y conjuguer leurs forces dans la poursuite de leurs aspirations respectives. Si les premiers sont présents pour assurer et consolider les avantages onéreux de leurs multinationales là-bas, pour protéger et garantir également l’existence de l’État satellitaire d’Israël; la seconde y est pour ses bases aériennes et services d’entretien de ses navires qui lui donnent une porte ouverte sur la Méditerranée, dans l’éventualité d’une guerre majeure.
Dans les deux cas, c’est la Syrie qui paie le pot cassé des deux impérialismes relativement de même nature; ce que les adversaires combinés du président Bachar el-Assad ont parfaitement ignoré dans leur guerre fratricide génocidaire. La mer méditerranéenne reste une tentation pour les États impérialistes qui se disputent des intérêts propres à eux, sans tenir compte des pays riverains. Conséquences socialement graves et dommages collatéraux sont à mettre au compte de « pertes et profits », dont les victimes doivent encore payer le prix lors de la soi-disant reconstruction nationale. Cela s’appelle, dans le cahier comptable de l’impérialisme capitaliste, « réconciliation des comptes solvables ou non solvables », où créanciers et débiteurs se retrouvent souvent en porte-à-faux.
Dans la deuxième partie qui conclut la présente série, il sera question des circonstances de la rencontre inédite des deux superpuissances mondiales dans un même lieu de conflit, et de la morale singulière qui transcende les conduites jusque-là conformes à la morale et la raison universelles. Deux prémisses qui permettront d’apprécier le cheminement de l’auteur qui veut comprendre la juxtaposition millénaire de deux mondes: monde des riches et monde des pauvres. Opulence, exubérance, magnificence (faste) et révérence pour le premier. Aliénation, conditions grabataires et humiliantes, conditions d’exploités et d’opprimés pour le second. Quel Dieu se serait permis des différences aussi prodigieuses entre les êtres qu’il a lui-même créés? dit-on, s’interroge l’auteur pour sa part.
A suivre…
Jean-Marie Beaudouin
Mars 2016; coifopcha@yahoo.fr
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