Les récents événements survenus à Hinche et à Dame-Marie me poussent à exprimer publiquement encore mon appréciation des personnes qui œuvrent au sein de l’hôpital Médecins sans frontières (MSF) de Drouillard, seul hôpital spécialisé dans le traitement des brûlures en Haïti.
Il faut vivre certaines choses pour en connaître la mesure. Je me serais bien passée de l’expérience du monde médical de la brûlure car celle-ci est terrible, tentaculaire et multiforme, surtout dans un pays comme Haïti avec la pauvreté en toile de fond. Cependant, un de mes proches a eu le malheur d’être brûlée et c’est ainsi que je me suis retrouvée à l’hôpital MSF-Drouillard dont le personnel exemplaire est en première ligne, cette semaine, pour sauver le plus grand nombre ou accompagner ceux qui se meurent.
Ces hommes et ces femmes de différentes nationalités avec un fort pourcentage de nationaux mènent la lutte pour sauver et recoller des vies entamées par le feu et l’électricité, avec respect et un grand sens du service, chose peu courante dans notre cher pays.
Quel rapport avec la pauvreté du pays?
Il suffit de rappeler qu’il n’y a pas de service d’incendie à Hinche et à Dame-Marie pour comprendre ce lien, je crois. Si cela ne suffit pas, je peux vous parler de cette jeune mère qui s’est retrouvée à l’hôpital après avoir piétiné un fil de haute tension et qui a eu la vie sauve mais a perdu une partie d’un de ses membres inférieurs. Je peux encore témoigner de ces femmes qui passent des semaines et des mois à l’hôpital avec leurs bébés nouveau-nés, pour s’être endormie à la lueur d’une bougie parce qu’elles vivent dans un pays incapable au XXIe siècle de leur fournir l’électricité. Mais encore, ce père dédié à la survie de sa petite fille brûlée parce qu’il n’y a aucun principe d’urbanisme dans notre cher pays et que la marchande de « fritay » s’était installée devant sa porte. Est-il nécessaire de poursuivre, vraiment?
Qu’ai-je appris?
J’ai appris de cette expérience que la brûlure était une situation beaucoup plus compliquée que celle d’être malade. Il faut ainsi une équipe multidisciplinaire spécialisée pour espérer jouer une partition gagnante face à cette ennemie qui, lorsqu’elle frappe, atteint chaque victime de façon différente et retourne les faiblesses de chaque corps à son avantage.
Ainsi, être brûlé, c’est voir atteinte la couverture qui forme notre unité en tant que personne, notre individualité. Le corps permet de dire que nous sommes une personne spécifique mais aussi il trace la frontière avec le monde extérieur. La peau assure la défense, en première ligne, contre les attaques du monde extérieur. Lorsque ce rempart est atteint, nous sommes sans défense et notre unité, notre individualité même en tant que personne en prend un coup. Physiquement, la brûlure vient avec l’enfer de la douleur. Une fois guéris, ceux qui sortent de l’emprise de la douleur doivent souvent faire face en Haïti aux préjugés et au rejet de toutes sortes.
J’ai donc appris que des hommes et des femmes menaient la lutte contre un élément vital terrible, le feu. Que cet élément vital atteignait ces victimes de différentes façons (causes accidentelles, structurelles, criminelles ou intentionnelles) et que ses conséquences prenaient des formes variées suivant les personnes.
J’ai appris que ces gens fournissaient gratuitement un service que même les plus nantis ne pourraient se payer en Haïti, car il faut compter facilement selon la gravité un à deux ans de traitements et de suivis. Que ces mères et ces pères de famille se dédiaient à la défense de la vie dans la limite des moyens humains en formant un corps uni et complémentaire en faisant face souvent à la bureaucratie haïtienne, aux intérêts rapaces de certains groupes et à l’incompréhension.
Merci donc aux membres de la sécurité aux barrières et au personnel de soutien en général. Merci particulièrement à ces dames du service qui prennent le temps d’encourager les malades à manger. Merci au personnel médical, soit les médecins, les infirmières, les techniciens de laboratoire, les physiothérapeutes et les psychologues. Lorsqu’une personne retrouve une qualité de vie après l’épreuve du feu, elle le doit au travail de chacun de vous.
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