Avec les rapides développements des technologies de l’information et de la communication, l’on n’a jamais été aussi heureux tant ils apportent des facilités. Mais on s’aperçoit avec le temps et cela de plus en plus, devant l’immensité des dégâts qu’ils peuvent causer, que l’usage doit être raisonnable. Cette mise en garde n’épargne pas le domaine de l’écriture où le plagiat continue de prospérer.
Cette prospérité est dégradante pour ses artisans et n’a rien d’avantageux pour les rudes travailleurs qui se font voler. Les torts du copié-collé, devenu si répandu aujourd’hui, sont trop graves pour ne pas faire l’objet de sanction. L’état d’organisation actuel de la société haïtienne ne permet rien de tel. Les victimes qui osent se plaindre recourent parfois à la dénonciation publique. Mais c’est souvent mal calculé, l’occasion est toujours saisie par les accusés pour une réponse en règle visant à les discréditer, banaliser l’accusation ou afficher un comportement victimaire.
La rubrique Culture du vieux quotidien a été les 28 mars et 4 avril 2016 le théâtre d’un échange entre Jean-Jacques Cadet et Ricarson Dorcé, deux jeunes auteurs aux plumes prometteuses pour atteindre, sauf accident grave, la galaxie lointaine des intellectuels de belle eau. Le premier reproche, entre autres, au second de l’avoir plagié, si l’on considère que la tentation de plagiat évoquée ne vient exprimer qu’une coquetterie. L’accusation porte essentiellement sur un paragraphe dont plusieurs phrases auraient été sinon reproduites du moins reformulées sans références appropriées ni autorisation.
Traitant apparemment un sujet commun, les deux auteurs ont, comme par miracle, pensé de la même façon jusqu’à écrire des phrases semblables pour exprimer une même idée dans leurs textes. Pour éviter un retour sur ces derniers, j’attire l’attention des lecteurs sur deux extraits, deux phrases dont l’une de Jean Jacques Cadet : «Le marxisme peut être compris comme un projet communiste qui se réclame des idées de Karl Marx.» et l’autre de Ricarson Dorcé : «Le marxisme peut être compris comme un projet communiste qui s’approprie les idées de Karl Marx.»
Les deux phrases ne sont pas identiques mais elles présentent une ressemblance inouïe. Mise en cause, cette ressemblance fait jaillir un différend qui ne sera pas réglé avec la parole de l’un contre celle de l’autre. Autrement dit, l’impossibilité d’une décision extérieure formelle fait passer à vide les occasions, sans que le plagiat ne soit sanctionné comme une mauvaise pratique. Pire encore. Les médias se confinent dans leur rôle habituel consistant à renvoyer, sans exigence d’éthique préalable, les auteurs à la responsabilité de leurs publications.
Toute accusation de plagiat devrait être vidée dans le cadre d’une plainte formelle. Tout est à l’honneur de Ricarson Dorcé lorsqu’il recommande à son accusateur, au cas où il serait insatisfait de sa récusation, de s’adresser au Bureau haïtien des droits d’auteur (BHDA). Cette recommandation suggère chez lui évidemment une quiétude d’esprit ou un sentiment de sécurité. Mais elle est pour le moins inutile parce que le BHDA n’est pas compétent pour connaître des questions relatives à la déontologie journalistique.
Le paysage médiatique national ne connaît que des associations tendant vers des syndicats à défaut d’y prétendre. La nécessité de garantir la confiance du public envers les médias et les journalistes en veillant aux manquements et aux abus de toutes sortes dicte très clairement le besoin de mettre en place un Conseil de presse. Voilà l’organisme privé, à l’action s’étendant sur tous les médias, qui pourra s’ériger comme tribunal d’honneur de la presse haïtienne pour imposer des sanctions morales. C’est autour de ce gap qu’il faut situer l’objectif premier de mon propos.
Pour revenir à l’accusation de plagiat à l’origine de cette réflexion, je dirais que chacun est bien capable de former son jugement en prenant le recul nécessaire ou sous l’influence de son affinité. Force est donc de reconnaître que l’on n’est pas en présence de deux vérités mais de deux points de vue. Tout est donc dans l’argumentation et il n’y a que les arguments forts qui triomphent et les faibles qui cèdent. Que dire de l’exercice de fouiller le dossier ? Je l’ai osé non pas pour rendre un jugement mais pour porter une parole qui soit juste. Tout simplement.
Venons-en aux faits. Les deux phrases, reproduites pour résumer l’analyse, sont symptomatiques d’un malaise susceptible d’embêter tout intellectuel. Jean-Jacques Cadet y voit un emprunt non autorisé de son texte dont il revendique l’originalité. Quant à Ricarson Dorcé, il récuse lui-même tout emprunt en jouant la carte de l’antériorité de la parution de son article. Plusieurs médias entrent en scène, les références concernent un journal traditionnel (Le Nouvelliste) et des journaux ou revues en ligne diffusant de partout utilisés soit en première soit en seconde publication.
Pour faire court, la carte de Ricarson Dorcé lui servirait manifestement beaucoup mieux pour organiser une attaque plutôt qu’une simple défense. Au-delà des problèmes posés par ses références vagues ou imprécises, il est difficile de concevoir qu’il a omis de retourner l’accusation en sa faveur vu qu’il se réclame d’une publication précédant celle de Jean-Jacques Cadet. En citant une revue sans numéro ni date de parution, en indiquant un lien qui dirige vers un site où son article ne dure qu’un instant, il a choisi d’ouvrir un parapluie en papier.
Un argument qui cède, est-il faux ? Allez voir comment il peut mettre les notables dans l’embarras.
Pour copier ou reproduire une information diffusée dans un média de type traditionnel ou électronique, il faut en mentionner la provenance ou obtenir l’autorisation de l’auteur. Sur ce minimum, Jean-Jacques Cadet et Ricarson Dorcé devront s’entendre en privé. Ce faisant, ils pourront achever «Le Capital» pour le bon plaisir des vrais marxistes : les nostalgiques et les mélancoliques.
Didier Saint-Louis
disaintdi@yahoo.fr
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