Par Fritz Jean
En Haïti, les crises se succèdent avec une fréquence de plus en plus accélérée. Les temps plus longs de 14 ans (François Duvalier), de 15 ans (Jean-Claude Duvalier), cèdent la place à des intervalles plus courts. Ils convergent vers des limites asymptotiques de quelques mois de gouvernements provisoires; des escales pour souffler, avec l'espoir de diluer des tensions sociales et politiques à même de faire basculer les équilibres précaires qui donnent l'illusion d'un fonctionnement normal. Des vagues successives de crises financières, ou des annonces - fin du XIXe siècle, première décennie des années 80, première décennie du XXIe siècle, et aujourd`hui -, dévoilent les déséquilibres entre des structures de production en déliquescence et des demandes incompressibles d'une population en croissance de 1.5% l'an. Mais elles révèlent autant les excès d'un modèle dépassé de gouvernance en inadéquation avec les indications… manifestes de cette économie en récession.
Un État faible
De fait, faute de moyens, l`État est incapable de répondre aux besoins de base de la population (santé, éducation et eau potable, etc.). Les chocs exogènes, comme la sécheresse, les corsets de plus en plus serrés imposés par les institutions internationales de règlementations financières en relation avec le blanchiment des avoirs illicites, compliquent encore davantage la conduite des politiques publiques, et menacent chaque jour ces moments d'équilibre précaire, avec leur semblant de ``normalité``. Cet État démuni consent jusqu'à sous-traiter certaines de ses fonctions de souveraineté; les élections, par exemple, et les contraintes des bailleurs de fonds qui y sont associées.
Sources de revenus de cet État. L'État a essentiellement… recours aux revenus de facteurs et les transferts versés par des ménages « occupés » pour remplir ses devoirs régaliens. Avec un tissu industriel aussi précaire que le nôtre, une économie dépendant des importations à près de 60% pour sa consommation interne, la base taxable se réduit aux efforts consentis au niveau de la douane, aux revenus des entreprises peu nombreuses et des revenus d'une population généralement pauvre . Ceci traduit aussi bien une carence de demande pour tirer les investissements. Quand un jeune médecin gagne 23 000 gourdes le mois, avec un panier de la ménagère composé à 60% de produits importés, un taux de change de 63 gourdes pour un dollar, la société doit se poser des questions sur la reproduction de ses cadres.
Une masse de jeunes pauvres et livrée à elle-même. Les taux de chômage (élargis) élevés présentés par l'IHSI (28.9% en 2014) sont déjà des indicateurs de la capacité réduite de cet État à se trouver les financements nécessaires à son fonctionnement et pour remplir sa mission d’offre de services adéquats à la population. Que cet État ne s’attèle pas à la tâche de favoriser la création de richesses partagées et par ricochet, la création d’emplois, constitue une démarche d’autodestruction.
Le point de contentieux : les 122 milliards de gourdes du budget national actuel. En absence d'un marché du travail en adéquation avec la croissance de la population active, dans la situation actuelle d'un environnement des affaires peu propice à la création d'entreprises, les courroies traditionnelles de promotion sociale étant presque tous épuisées, les 122 milliards de gourdes du budget national deviennent les enjeux de toutes les confrontations. Et la bataille rangée, sans merci, se livre pour son contrôle au niveau du Parlement. Au-delà des gorges chaudes, et des délibérations ostentatoires, il n'y a vraiment que cela : la bataille pour la survie dans une économie de violence. Cet État faible, étant le seul grand pourvoyeur, malgré tout, des atouts d'accumulation tant soit peu dans cette économie de violence (contrats, préservation de monopoles, passe droits et autres), devient le lieu privilégié des grands combats. Et les luttes prennent les formes les plus odieuses.
Conséquences de cette inertie de l`État. En raison de cet état de fait, des centaines de milliers de jeunes sont livrés dans les rues à la merci d’un leadership diffus : trafiquants de drogue, proxénètes, politiciens avec l’assurance d’une clientèle captive, alimentent ce foyer de jeunes abusés qui deviendront dans moins de dix ans, les maitres du sol. Et de fait, ce foyer constitue un marché captif pour les élections bloquées devenues la norme pour toutes les institutions du pays, sans exception.
Le virage vers la prospérité partagée, une nécessité historique. Le saut qualitatif vers une économie prospère et plus équitable se fera avec l'émergence de couches intermédiaires à même de générer une demande solvable plus importante. On sera tous plus riches : l'État, les entreprises et les ménages.
De la nécessité d'un ajustement.
Mais ce virage ne peut s'opérer dans le cadre de la stratégie actuelle de gouvernance arc-boutée dans un corset de concentration et de centralisation. Ce nouveau souffle exige une appropriation efficiente et efficace de grands mouvements de capitaux par une masse critique de la population active à travers le pays; ce qui requiert de nouvelles institutions financières et économiques, avec des ouvertures vers des secteurs jusqu'ici négligés, et des opérateurs pour l'instant marginalisés.
Probablement l'épargne nationale ne suffira pas. Il faudra faire appel à des investisseurs étrangers, notre diaspora y comprise. Mais cette démarche implique une transformation dans la culture d'entreprise; ce que d'autres appellent ``Corporate culture``, et par voie de conséquence, la transparence dans les états financiers. De toute façon, on doit y arriver, en regard des nouvelles donnes de relations financières internationales. Il ne faut pas oublier que notre voisin le plus proche jouit d'un PIB de 60 milliards alors que l'on arrive difficilement à 9 milliards. Avec l'ouverture de Cuba, une nouvelle ère se dessine dans la région. On a raté plusieurs grands rendez-vous économiques au XIXe siècle et au XXe siècle. Encore une fois, comme nation, nous sommes interpellés par les changements de l'environnement international.
La voie de la prospérité partagée
Le saut qualitatif vers une économie plus riche, moderne et équitable ne peut s'opérer en dehors d'une gouvernance locale transformée; c'est- à-dire, équipée en ressources humaines et matérielles, avec des compétences administratives et légales répondant aux besoins d'une structuration plus inclusive de l'économie. Cette nouvelle stratégie de gouvernance implique un ajustement de tous avec une redéfinition des règles du jeu égales pour tous.
L'ajustement va faire mal pour un moment. La perte de situation de monopole, et par ricochet, la disparition des rentes de situation va effrayer plusieurs opérateurs. Cependant ce n'est justement qu'une peur. Il faut repenser la productivité des entreprises par rapport à nos voisins les plus proches, revisiter les coûts de financement en regard des besoins de larges secteurs de la population, et surtout établir un environnement dans lequel les règles sont les mêmes pour tous. Ceci doit se faire avec un accompagnement de l'État de manière ordonnée. L'exploitation efficiente et efficace des ressources, doit se faire avec la promotion d'un nombre significatif de petites et moyennes entreprises qui, dans toute économie, constitue cette large frange de couches moyennes qui se transforment en demande effective pour stimuler l investissement dans le pays. En bout de ligne, avec l'émergence de jeunes plus riches, la demande sera plus importante : les avions, les hôtels, les restaurants et les discothèques plus fréquentés.
Si le présent équilibre précaire donne l'illusion d'une certaine normalité, le niveau d'inégalités qui caractérise notre environnement actuel continuera à alimenter cette économie de violences et, à termes nourrit l'instabilité qui détruit à petits feux nos structures économiques, politiques et sociales.
Nous avons donc le choix : la voie de la prospérité partagée ou celle de l'autodestruction.
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