De plus en plus, les alliances semblent être un des traits de l’activité électorale dans la vie politique en République dominicaine. Elles permettent aux groupes en présence d’unir leurs forces pour la prise et le partage du pouvoir politique. En Haïti, les groupes politiques n’arrivent pas jusqu'à présent à se mettre ensemble pour contrôler le pouvoir. La non-structuration, le manque de représentativité électorale de ces groupes, combinés au manque de transparence enregistré lors des joutes électorales ne permettent pas à ces formations de jauger leurs forces véritables.
En République dominicaine, depuis le début du processus de démocratisation de ce pays, datant de la chute de la dictature trujilliste, des consultations électorales sont organisées plus ou moins régulièrement donnant ainsi l’occasion aux groupes en présence de mesurer leur poids politique.
ANTECEDENTS
Dès les élections de 1962, la nécessité des alliances était déjà d’actualité.Ainsi, pour contrecarrer les forces conservatrices, le candidat du Parti Révolutionnaire Dominicain (PRD), le professeur Juan Bosch, s’allia à des partis progressistes tels : VANGUARDIA REVOLUCIONARIA DOMINICANA et le PARTIDO NACIONAL. Ce qui lui permit de gagner les élections avec 620 000 votes devant le candidat de l’UNION CIVICO- NACIONAL, VIRIATO FALLO.
Après les soubresauts de la révolution d’avril 19 65,ponctuée par l’occupation nord –américaine de ce pays, la vie politique se normalisa.Et Joaquin Balaguer, représentant du courant conservateur, dirigea le pays durant 12 ans en s’alliant avec le MOVIMIENTO NACIONAL DE LA JUVENTUD alors que les deux succès électoraux du PRD avec ANTONIO GUZMAN (1978) et SALVADOR JORGE BLANCO(1982) étaient obtenus à partir de l’alliance avec l’ALIANZA SOCIAL DOMINICANA (ASD)
L’année 1986 est marquée par le retour au pouvoir du réformiste Joaquin Balaguer. Il se proposa de détruire le PRD divisé mais surtout meurtri par les années catastrophiques passées au pouvoir. Des accusations de corruption furent émises contre l’ex- président Jorge Blanco et certains fonctionnaires de son régime .Pour la première fois, un ancien président était en effet accusé et condamné à une longue peine de prison .Chez Balaguer la volonté de se venger des perredeistes était plus forte que le sentiment de justice. Malgré les mesures autoritaires prises par son gouvernement, Balaguer réussit à se maintenir au pouvoir aux élections de 1990 en battant le leader du Parti Révolutionnaire Dominicain,Juan Bosch, qui avait quitté le PRD lors du schisme de 1973. Dénonçant les fraudes enregistrées lors de ces joutes électorales, Bosch et ses partisans refusaient de reconnaître la victoire du leader réformiste et de ses alliés du PARTIDO QUISQUEYANO DEMOCRATA (PQD). D’ailleurs l’équipe des observateurs internationaux, dirigée par le secrétaire général de l’OEA, Joao Baena SOARES, reconnaissait dans son rapport que beaucoup d’aspects des élections étaient viciés.
1994 :L’ANNÉE DU TOURNANT
Trois grands partis dominaient la scène politique dominicaine au début des années 90 : le Parti de la Libération Dominicaine(PLD) de Juan Bosch, le Parti Réformiste Social-Chrétien (PRSC) de Joaquin Balaguer et le Parti Révolutionnaire Dominicain (PRD) de Jose Francisco Peña Gomez. Ce dernier avait opéré un formidable travail de redynamisation du PRD et les militants, portés par le charisme du leader, n’avaient pas tardé à réintégrer les rangs du Parti blanc. Arrivé en troisième position lors des présidentielles de 1990, Peña Gomez était vu comme le futur vainqueur des comices de 1994. Sa popularité croissante nuisait à certains secteurs de l’establishment dominicain. Alors on déclencha contre lui une sale campagne de dénigrement. À mesure qu’avançait la date des élections, il était affublé de tous les qualificatifs péjoratifs : narcotrafiquant, mégalomane, populiste et, de par ses origines haïtiennes, il était traité de hougan, de Satan, de déséquilibré émotionnel, de suppôt de l’étranger avec pour mission de « fusionner la République dominicaine avec Haïti».
Aux élections de 1994, des ressources de l’État furent utilisées par le parti au pouvoir .De plus, des dizaines de milliers de militants des Partis de l’opposition furent exclus des listes électorales et remplacés par des fanatiques du PRSC et alliés .Et c’est avec consternation que le Parti réformiste fut déclaré vainqueur des élections au détriment de l’ACCORD DE SANTO DOMINGO, une coalition de petits partis, dirigée par le PRD de Peña Gomez.
Les résultats de ces élections frauduleuses déclenchèrent toute une série de protestations à travers le pays. On craignit même l’imminence d’une guerre civile tant les positions paraissaient irréconciliables. Mais à partir de la médiation de l’Église catholique et des émissaires de la communauté internationale , Peña Gomez et Balaguer signèrent le 10 aout 1994 le PACTO POR LA DEMOCRACIA dont les grandes lignes étaient les suivantes :
? limiter le prochain mandat présidentiel jusqu’au 27 février 1996;
? interdire la réélection présidentielle consécutive;
? établir le second tour avec la règle décisionnelle de 50%+1.
Balaguer venait de remporter sa dernière victoire à la Pyrrhus.
1996-2012 : LA BIPOLARISATION ÉLECTORALE
De 1996 à 2012 la scène politique dominicaine est marquée par la lutte pour le pouvoir entre deux partis : Le PRD et le PLD
En préretraite politique, Balaguer n’a pas pu se présenter aux élections de 1996. Il céda la place à son vice – président JACINTO PEYNADO. Le professeur Bosch, de son coté, miné par l’âge et la maladie, abandonna la politique. Au sein du PARTI MAUVE, la relève fut assurée par son colistier des élections de 1990 : le jeune avocat, Leonel Fernandez. Enfin encore une fois le PRD était représenté par son leader historique, PENA GOMEZ, affaissé par un cancer d’estomac.
La modification constitutionnelle de 1994 devait consolider la pratique des grandes alliances électorales autour des grands partis.Et ceci commença aux élections de 1996 quand, au second tour des joutes présidentielles, les deux poids lourds de la vie politique dominicaine des trente -cinq dernières années : Joaquin Balaguer(PRSC) et Juan Bosch(PLD) innovèrent avec la formation du FRENTE PATRIOTICO le 2 juin 1996. Ce front visait à empêcher l’accession à la présidence de PENA GOMEZ. Cette alliance inespérée devait garantir en échange l’impunité aux fonctionnaires du régime réformiste qui avaient peur d’être poursuivis pour les actes de corruption enregistrés au cours de la décennie balagueriste.
Le 30 juin 1996, le FRENTE PATRIOTICO de LEONEL FERNANDEZ triompha avec 1 466 382 voix (51%) tandis que l’ACCORD DE SANTO DOMINGO de PENA GOMEZ obtint 1 394 641 voix (49%). Cette défaite électorale était lourdement ressentie par les forces démocratiques qui, depuis lors, voyaient migrer les voix réformistes vers le PLD, garant des intérêts de l’oligarchie financière et de l’ordre néotrujilliste. Fortement affaibli par la maladie et les turpitudes de la vie politique, le leader perredeiste mourut quelques jours avant l’organisation des élections municipales et législatives du 10 mai1998, fermant ainsi l’une des pages les plus pathétiques de la vie politique dominicaine.
La disparition de PENA GOMEZ avait coïncidé avec la victoire écrasante du PRD et de ses alliés de l’ACCORD DE SANTO DOMINGO aux élections municipales et législatives. Sur cette lancée, HIPOLITO MEJIA remporta les présidentielles au détriment du candidat du PLD, DANILO MEDINA, et de Joaquin Balaguer. Arrivé en troisième position, Balaguer dut se résigner à prendre sa retraite politique à l’âge de 93 ans après 60 ans de vie politique active.
Les deux premières années de MEJIA étaient vraiment extraordinaires surtout avec les mesures prises en vue de résoudre la grave crise économique laissée par Fernandez . La popularité du président atteignit alors des proportions très élevées .Cependant l’émission des bons du trésor, la dévaluation du peso , l’augmentation du chômage et les nombreux scandales de corruption finirent par provoquer la colère de la population.Malgré sa tentative de modifier la Constitution afin de rétablir la réélection présidentielle consécutive, MEJIA fut laminé par LEONEL FERNANDEZ aux élections de 2004. Ce dernier profita aussi de la conjoncture internationale pour garder le pouvoir en battant le candidat à la présidence du PRD, MIGUEL VARGAS MALDONADO, aux élections de 2008.
Disposant des ressources de l’État et manipulant un important réseau clientéliste, FERNANDEZ passa l’écharpe présidentielle à son poulain et « ennemi intime » du PLD, DANILO MEDINA, le 16 août 2012.
LE ROLE DES PARTIS MINORITAIRES
Si les partis minoritaires n’ont pratiquement aucune chance de remporter les élections présidentielles en raison de leur faible capacité de mobilisation et des maigres moyens financiers dont ils disposent, ils sont par contre indispensables aux deux grands Partis dominants pour l’obtention de victoires électorales . En effet, l’analyse des résultats des dernières élections permet de voir que les Partis vainqueurs ont toujours forgé des alliances électorales qui leur ont apporté un pourcentage décisif de votes pour obtenir le triomphe.
1-En 2000,l’Accord de Santo Domingo de Hipolito Mejia a gagné les élections avec 49,87% des voix. De ce total le PRD a recueilli 44,84 des voix alors que les partis minoritaires tels : UD, PRI, PQD, PNVC, PDP et ASD en ont donné 5,03%.
2-En 2004, le bloc Progressiste de Leonel Fernandez fut déclaré vainqueur des élections avec 57,11voix .Le PLD obtint 49,02% des voix et les Partis alliés tels : BIS, APD, PTD, UDC, PLRD, FNP 8,09% des suffrages.
3-En 2008, Fernandez triompha à nouveau avec 53,84 des voix. Des Partis tels : APD, BIS, PUN, PTD, PQDC, PLRD, UDC, PRN, PDP, PPC, FNP lui apportèrent 8.9% des suffrages
4-Enfin, en 2012 les 37,52% du PLD n’auraient pas été suffisants si les Partis alliés tels :PRSC, BIS, UDC,PQDC, FNP,PTD, PPC, PLR, PUN, PLRD, PAL et PASOVE n’avaient pas récolté 13,77% des voix. Ce qui avait facilité la victoire du bloc Progressiste avec 51,29% des voix.
Ces données montrent, s’il en était besoin, que les pPartis minoritaires jouent un rôle non négligeable dans le système politique dominicain.
2012-2016 : une nouvelle dynamique électorale
Pour les élections de 2016, le panorama politique a un peu changé comparativement à la situation qui prévalait de 1996 à 2012 où le PLD et le PRD étaient les principaux acteurs sur l’échiquier politique dominicain. Aujourd’hui les grands blocs rivaux sont représentés par le Parti de la Libération Dominicaine (PLD), parti au pouvoir, et le Parti Révolutionnaire Moderne (PRM) de Luis Abinader, parti d’opposition.
-De l’ancien bloc Progressiste, le PLD a perdu les alliés suivants :Alianza Por la Democracia(APD), le Partido de Unidad Nacional (PUN), le Partido Quisqueyano Democrata Cristiano (PQDC) et la Fuerza Nacional Progresista (FNP). Par contre, il a enregistré l’arrivée du PRD diminué de Miguel Vargas Maldonado. Si ce parti avait soutenu la réforme constitutionnelle de 2015 pour la réélection de Danilo Medina en échange de bénéfices ministériels et électoraux, son alliance avec le PLD permettrait au président Medina d’obtenir une victoire convaincante en vue d’une «supermajorité» semblable au niveau d’approbation du président au cours de ses trois premières années et de dépasser les fameux scores de Fernandez. Pour cela, ces deux partis comptent sur les immenses ressources de campagne fournies par la Junta Central Electoral afin de capter le vote clientéliste.
-Au sein de la CONVERGENCE, le PRM s’est allié aux partis suivants : Le Partido Reformista Social Cristiano (PRSC), dirigé par Frederico Antun Battle, le Partido Humanista Dominicano (PHD), le Frente Amplio (FA) et Dominicanos Por el Cambio (DC). Malgré leur frustration au sein de la coalition au pouvoir,certains partis minoritaires ont peur de soutenir Abinader, ses chances de succès étant très minces.
Pour souder leur unité interne, les deux grands Partis ont joué la carte des liens familiaux. En effet, après avoir écarté Fernandez de la course présidentielle avec son projet de réélection, le président Medina a choisi de conserver la femme de ce dernier, Margarita Cedeno DE Fernandez, comme colistière afin de rassurer l’aile leoneliste de son Parti.
De son côté, Luis Abinader a choisi à la vice- présidence Carolina Mejia, fille de l’ex – président Hipolito Mejia qu’il avait battu lors des primaires du PRM.
LE PANOMARA POLITIQUE APRES LE 15 MAI 2016
Pour les élections du 15 mai prochain, huit candidats sont officiellement en lice. Il s’agit de Danilo Medina(PLD), Luis Abinader (PRM), Minou Tabarez Mirabal de Alianza Por la Democracia (APD), Guillermo Moreno de Alianza Pais(AP), Soraya Aquino du Partido de Unidad Nacional (PUN), Hatuey D’Camps du Partido Revolucionario Social Democrata(PRSD), Elias Wessin Chavez du Partido Quisqueyano Democrata Cristiano(PQDC) et Pelegrin Castillo de la Fuerza Nacional Progresista(FNP). Les six derniers candidats viennent des Partis minoritaires dont quatre (PUN, PRSD, APD, FNP) avaient appuyé Danilo Medina aux élections de 2012. Tous ces sept partis sont en opposition au PLD. Cependant, ils marchent en ordre dispersé .Ce qui devrait assurer facilement la victoire du parti au pouvoir le 15 mai prochain, vu la faiblesse , la division et le manque de clairvoyance qui caractérisent cette opposition.
L’après-15 mai dépendra aussi de plusieurs facteurs :
Au sein de l’équipe au pouvoir l’attitude du président sera déterminante. Ne pouvant plus briguer la présidence conformément aux modifications introduites dans la Constitution de 2010 , il essaiera d’influencer, à coup sûr, les choix de son parti. La bataille s’annonce rude entre les prétendants : le président en exercice du PLD, Leonel Fernandez, le ministre de l’Économie, de la Planification et du Développement, Juan Themistocles Montas , le secrétaire général du PLD et sénateur de Santo Domingo, Reinaldo Pared Perez, et probablement les hommes forts de la présidence :Jose Ramon Peralta et Gustavo Adolfo Montalvo avec, en ligne de mire, les présidentielles de 2020.
Quant à l’opposition, son avenir immédiat dépend de son unité et de sa capacité à fédérer les forces alternatives hostiles au PLD. Elle devra mener une lutte de front contre le parti au pouvoir mais surtout une lutte pour sa survie, car son échec aboutira inexorablement à la constitution d’une troisième voie sur la scène politique dominicaine
RALPH LAPOINTE
Coordonnateur de L’AMALA
Ancien maire de Ganthier
lapointeralph@gmail.com
Tel :3775-6834\ 3133-3555
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