Il est généralement connu que nos habitudes créent notre environnement et notre environnement se définit en fonction de notre volonté. Celle-ci est le pouvoir clé à la base de nos choix. « Vouloir, c’est pouvoir », dit-on. Autrement dit, la volonté est à la base de nos capacités de dire ou de faire. Ainsi, nos comportements nés de nos habitudes sont l’expression d’un choix, de notre volonté, dans le bon comme dans le mauvais sens. L’expression routinière « je n’ai pas le choix » que l’on répète à chaque fois n’est en réalité qu’une excuse pour se dédouaner de ses responsabilités. On a toujours le choix ! Et cela est aussi vrai pour une société. Émile Durkheim,père de la sociologie française, précise dans ses réflexions qu’une société n’est pas définie selon les réalités géographiques des individus, c’est d’abord les comportements partagés entre eux qui sont déterminants. Selon lui, une société est « avant tout un ensemble d’idées, de croyances, de sentiments de toutes sortes, qui se réalisent par les individus » (Sociologie et philosophie, Paris, PUF, 1974, p.79). En d’autres termes, les habitudes, les croyances, incarnant le comportement des individus, déterminent le devenir et l’avenir de la société au sein de laquelle ils agissent en tant qu’acteurs. Dans un autre registre, Karl Heinrich Marx, philosophe, économiste, sociologue et essayiste allemand, avance pour sa part que : « ce n’est pas la conscience des hommes qui détermine leur existence, c’est au contraire leur existence sociale qui détermine leur conscience »(Critique de l’économie politique, La Pleaide,œuvres, t.1,p.272). Plus loin, dans son essai « Economie et société », Max Weber, philosophe ,économiste allemand, définit le monde social comme étant constitué de l’agrégation des actions produites par l’ensemble des agents qui le composent. Dans l’analyse des réalités politiques, économiques et sociales haïtiennes, l’observateur se rend compte que la société haïtienne est avant tout le produit fini du comportement des individus. Les difficultés de développement, les conflits entre les différents secteurs sociaux et économiques, la quasi-inexistence des institutions publiques trouvent leur justification dans un modèle de citoyen n’ayant aucune conscience des conséquences de ses habitudes sur l’avenir du pays en tant qu’acteur social. Comme de fait, depuis sa fondation le pays n’arrive pas à définir un modèle d’État capable de répondre au nom des desiderata de tous. AlainTurnier, historien haïtien, souligne dans son livre « Quand la Nation demande des comptes » qu’Haïti paradoxalement n’aura connu de « stabilité » que sous l’occupation américaine, en1915. Puis, elle s’est investie dans une série de crises politiques, économiques et sociales permanentes pointées de dictatures dont celle des Duvalier, d’occupations étrangères (1994,2004). Plus d’un pense aujourd’hui que la société haïtienne a atteint désormais le fond abyssal dans sa chute fulgurante. Se retrouvant dans une situation de défaite totale de l’État, la société haïtienne est aujourd’hui assignée à une réalité où on confond autorité et tempérament belliqueux, chose publique et bien propre, pouvoir (politique) et privilèges. Mais ce qui surprend davantage aujourd’hui, ce n’est pas le fait d’avoir une génération de corrompus, de voleurs, de gangsters dans toutes les structures de l’État, encore moins le fait que cette sale engeance ait toujours et encore pignon sur rue dans la société, c’est plutôt le comportement de passivité né de l’instinct de conservation des individus qui caractérise le fonctionnement de la société haïtienne. En effet, Max Weber, dans son essai cité plus haut, a développé deux théories à travers quatre types d’actions sociales nées de comportements individuels :1) l’action traditionnelle (il s’agit de tout comportement inspiré du fait de croyances ou d’idées liées à la coutume, aux habitudes, au mode de pensée ,etc.) et l’action affective (comportement défini selon l’instinct, la pulsion, la passion) ;2) l’action en valeur (ici ,le comportement est guidé par des valeurs, la notion d’honneur, par exemple) et l’action en finalité (ici, les moyens pour atteindre certains objectifs sont calculés et adaptés au but recherché).Selon lui, les acteurs concernant les deux premiers types d’action ou de comportement ont une faible conscience du sens qu’il donne à leur action et, pour les secondes, l’individu a une forte conscience du sens qu’il donne à son action. Par ces théories, on déduit que le comportement social des individus dans la société haïtienne s’inscrit exactement dans les premières catégories d’action. Les facteurs liés à ce type de comportement sont l’habitude, la répétition d’une manière d’être, d’un type de pensée ou de croyance. En d’autres termes, le sujet haïtien n’a aucune conscience de ses responsabilités à l’égard de sa communauté et se confie au gré des contingences ; dans certain cas, il se croit fort souvent traqué par une fatalité implacable. En fait, les perceptions des questions politiques et sociales de l’Haïtien sont biaisées et dévoilent un modèle de citoyen plaintif, victime d’un malheureux hasard du fait de se trouver dans un pays où l’honnêteté, le sens de l’honneur ,le culte de la vérité, de la parole (dans le sens de l’engagement), le respect des gens, du droit des gens, l’estime de soi ne valent finalement pas un pet de lapin. Ainsi, il reproche tantôt à Duvalier et à tonton macoute (référence au VSN : Volontaires de la sécurité nationale au temps des Duvalier) ou à l’armée, tantôt à Aristide et à Lavalas, tantôt à Martelly ou Tèt kale, tantôt à monsieur blanc qui ne cesse de fouiner dans les affaires internes du pays. Chacun voit midi à sa porte et fait son jugement : c’en est fait, Haïti ne changera pas. Les explications ne manquent pas : fatalité de l’histoire à nous garder à la traîne, conflit ancestral entre milat ou rich ak nèg nwa ou nèg pòv, absence de volonté des dirigeants, etc. Chacun cherche une alternative : on se tait,on joue le sourd, on quitte le pays, ou des fois (et c’est le plus malheureux) on retrouve le rang des menteurs, des dilapidateurs. Conséquemment au comportement traditionnel, passif, plaintif, conservateur, complaisant et débonnaire du citoyen haïtien,Haïti devient l’un des rares pays où les dirigeants ont rarement à rendre compte de leur gestion ; et si cela arrive une fois, soyez assuré qu’il s’agit d’un mouvement de feu de paille au motif de vengeance ou « politique » d’un groupe de menteurs, corrompus,voleurs, assassins contre un autre groupe du même acabit. Le pouvoir politique devient à la fois un lieu de refuge et une source d’enrichissement vite et facile. Voilà pourquoi les élections, hormis celles du 16 décembre 1990, sont généralement organisées à grand renfort de millions de dollars, de violences de toutes sortes, c’est toujours le théâtre de tous les scandales, de toutes les combines mafieuses. Car le pouvoir, avons-nous relaté, non seulement enrichit, mais encore garantit l’impunité grâce à l’immunité. À noter que dans certains grands pays comme les États-Unis, les chefs ne jouissent pas d’immunité. À vous de juger les résultats entre Haïti et les États-Unis. (Je promets d’analyser plus largement cet aspect dans un autre texte). En Haïti, la justice ne peut pas mettre en cause un « chef ». Les parlementaires sont couverts, le président est irresponsable, car n’étant pas ordonnateur, les ministres et autres hauts commis de l’État sont justiciables seulement devant une juridiction spéciale, sans ajouter la procédure déroutante qui ne permettra jamais l’institution de cette juridiction. Tout est bien joué pour garantir l’impunité. Si l’article 186 de la Constitution du 29 mars 1987 « amendée » prévoit des poursuites contre le président ou n’importe quel membre de son administration par-devant la Haute Cour de Justice, cela n’est jamais vrai dans la réalité. D’ailleurs, depuis le procès de la consolidation en 1904 par le président Pierre Nord Alexis, aucune tentative du genre n’est jamais entreprise par aucun autre gouvernement. Le paradoxe, c’est que Pierre Nord Alexis, qui fut le seul et rare chef d’État haïtien à vouloir couper court à la vanne de corruption dans l’administration publique haïtienne, a été payé à l’ingratitude par l’histoire au point que l’on ne retient de lui aujourd’hui que l’image d’un dictateur ignorant. Et pour cause. Plus tard, soit 7 à 8 ans, la société allait reconnaître comme ses chefs deux anciens condamnés du procès de la consolidation, Cincinnatus Leconte et Tancrède Auguste, respectivement président d’Haïti le 7 août 1911 et 9 août 1912. À chaque fois, nous prenons plaisir à introniser des anciens taulards, des satyres, reconduire nos anciens bourreaux et corrompus au pouvoir qui continuent de piller, de s’enrichir aux dépens de nous. Nous sommes sacrément une société masochiste ! Aujourd’hui, comme une mise en demeure, nous sommes carrément appelés à vider les lieux, à faire place nette à ces truands de politiciens qui finalement partagent le pays comme un véritable butin. Nos jeunes émigrent au Brasil, au Chili, nos cadres s’en vont vers les pays du Nord, le restant de la population part pour la République dominicaine. L’avenir du pays est finalement compromis par le vagabondage politique, le développement du pays est carrément confisqué par la politique contre-productive. Aucun plan de développement ne fait partie des actions et programmes politiques de nos chefs. Le pays se dégrade de jour en jour, la misère, la pauvreté, sont nos seuls référents de peuple, aucune infrastructure de base, aucun projet d’État, aucune politique de refondation de l’État. Le drame de Hinche, l’effondrement du pont de la route 9, la crise des médecins internes, la dégringolade de la gourde et autres calamités indiquent sans fausse note notre déchéance d’État. Nous perdons le sens de notre responsabilité à l’égard de la société à force de jouer le spectateur, l’indifférent, le plaintif. Tout le monde se tait, tout le monde a peur. Peur de quoi au juste ? Peur de demander des comptes ? Peur de pointer du doigt nos politiciens véreux ? Peur de dire non à l’imposture ? Peur de perdre, peut-être, ce qu’on croit avoir encore ? C’est très lamentable pour une société. Nous sommes tous traqués par cette avalanche de politiciens sans vergogne qui nous forcent à vivre dans la crasse, dans le black-out, dans l’absence totale d’infrastructures sanitaires et de sécurité publique, dans le chômage absolu et déguisé, dans la misère la plus abjecte. Sommes-nous alors une société de zombis menée par les seuls prestigitateurs politiciens ?« Pito nou lèd, nou la», n’est-ce pas ! Dans sa théorie de « l’autorité contingente » développée dans son ouvrage « Autorité et Légitimité-le sens du collectif », Alain Eraly, professeur, sociologue et économiste belge, fait savoir que l’autorité s’exprime à travers des personnalités qui, ayant bénéficié de la reconnaissance du groupe, ont statut de personnage social (roi, prince, etc). Ils incarnent donc la parole légitime de la communauté qu’ils représentent. Selon lui, le concept autorité ne peut être réduit à une logique d’obéissance ; sa vraie fonction est d’inscrire la vie sociale dans l’imaginaire d’une communauté et ainsi de créer un « nous », une identité commune. Dans le même registre, Jean-Jacques Rousseau, philosophe et écrivain français de l’époque des lumières (XVIIIe siècle), dans le « Contrat social » ajoute que l’autorité politique ne doit pas être conçue comme une violence faite au peuple, mais qu’elle doit permettre à celui-ci d’exister. Ainsi, le peuple, pour préserver sa liberté, son existence et protéger ses droits, entend obéir à tous en donnant légitimité à une autorité incarnée à travers un individu sur la base d’un contrat. Selon l’auteur de la Nouvelle Héloïse, l’autorité n’est rien sans le peuple, car c’est lui qui confère toute la légitimité au prince, au roi, etc. Le peuple est donc souverain, en tant que tel, il peut résilier le contrat. Et ce n’est pas Thomas Hobbes, philosophe anglais, auteur du grand ouvrage « Le Léviathan » en 1651 qui dira le contraire. En effet, dans Le Léviathan il rappelle que l’État ou la République a pour rôle fondamental d’assurer la sécurité et la conservation de la vie des individus dans la société. Selon Hobbes, éthique et politique sont corollaires en ce sens que le peuple se soumet au souverain incarnant la volonté générale de la société et que celui-ci doit agir au nom de la collectivité. Le souverain en tant qu’individu n’a aucune valeur ; il n’existe que par la société et pour la société. Et si par hasard, ce souverain se rend fou pour se détourner de sa mission, à ce moment-là, le peuple a légitimement droit de le désobéir, de le révoquer : « Si le souverain ordonne à un homme (même justement condamné) de se tuer, de se blesser, ou de se mutiler, ou bien de ne pas résister à ceux qui l’attaquent, ou de s’abstenir d’user de sa nourriture ,de l’air, des médicaments,ou de tout autre chose sans laquelle il ne peut vivre :cet homme a néanmoins la liberté de désobéir » (Léviathan, Traité de la matière, de la forme et du pouvoir de la République ecclésiastique et civile, Paris, Sirey,1971, p.230). Ces réflexions démontrent que le pouvoir (politique) provient de la collectivité, de la communauté des citoyens pour autant que ceux-ci soient conscients de leur responsabilité à l’égard de la société, c’est-à dire être partie prenante dans la gestion de la chose publique dans un sens ou dans un autre. Il se trouve malheureusement que cette vérité échappe aux citoyens haïtiens. Leur comportement de passivité, de débonnaire face à ses dirigeants indélicats représente un véritable manque à gagner pour sortir le pays du sable mouvant de l’ingouvernabilité, du sous-développement. Un pays ne vaut que par ses citoyens. Notre comportement de déni de responsabilité justifie notre ignorance de reconnaître que c’est nous, peuple, qui déléguons les pouvoirs et que nos chefs ne sont ni plus ni moins que nos serviteurs, les serviteurs de l’État. Autant que cette vérité nous échappe, nous serons encore et pour longtemps dans le mal. Chaque Haïtien est membre à part entière de la société. Il est anormal qu’une minorité d’hommes dénommés politiciens décident de foutre en l’air l’avenir du restant des dix millions et plus de citoyens habitant les dix départements du pays. Il est provoquant que des anciens dirigeants, quoique mêlés dans des scandales de corruption, continuent de circuler tranquillement dans la ville et parlent haut et fort, sans le moindre sentiment de gêne, ni de honte. C’est incompréhensible que cela continue d’être ainsi. Finalement, c’est notre choix d’avoir toujours des individus de mauvais aloi comme président, ministres et parlementaires. C’est aussi notre choix, si malgré les scandales de corruption qui ont émaillé la gestion du fonds PetroCaribe, on n’arrive à déceler aucun coupable, du moins pour le moment ; car tous ont servi la nation loyalement avec le sentiment du devoir accompli ! C’est bien sûr notre choix que le cambriolage du parquet de Port-au-Prince dans le cadre du dossier d’anciens dirigeants éclaboussés dans des scandales de corruption soit traité comme un fait divers. C’est encore notre choix si jusque-là aucune explication n’est donnée sur la gestion de chaque dollar et 50 centimes prélevé sur chaque transfert effectué dans la diaspora haïtienne, en plus des frais d’appel. Cela continue encore d’être notre choix que le pays soit toujours assigné à la transition politique interminable à chaque fin de mandat d’un président. C’est normalement notre choix de vivre dans la crasse, le chômage, le black-out, la vulnérabilité environnementale, tandis que l’argent de l’État sert des intérêts politiques. C’est toujours et encore notre choix qu’un président d’une institution électorale déclare haut et fort à la presse avoir menti sur les résultats des élections en 2010 sous le fallacieux prétexte de raison d’État, sans qu’il soit appelé à venir s’expliquer par devant la justice, et comme prime de récompense, il a été reconduit à la tête de la même institution pour organiser des élections qui sont devenues finalement aujourd’hui une boîte de Pandore pour le pays. (Réf :déclaration de l’ancien président du Conseil électoral provisoire en 2015 [CEP],M. Pierre-Louis Opont, à l’émission « Invité du jour » animée par le journaliste Valéry Numa sur les ondes de Radio Vision 2000 en date du jeudi 2 juillet 2015). Bref, c’est notre choix de rester confinés dans la peur, notre choix de nous taire, notre choix de jouer le sourd et l’aveugle, mais aussi notre choix de nous faire complices à côté des dilapidateurs des fonds de l’État, des politiciens sans scrupules à cause de notre omission. Nous avons besoin de changer de comportement, d’être conscients de nos responsabilités à l’égard de la société. Nous avons besoin d’une élite intellectuelle digne de ce nom, d’une société civile réellement participative et active. Nous avons besoin, nous, hommes et femmes de la société haïtienne, de savoir que nous avons droit à des dirigeants dignes, valables et compétents. Nous avons besoin d’une autre société. Mais, en attendant que cela arrive, nos choix continuent de faire encore souffrir le pays, et ce n’est demain qu’il va s’en sortir. Que Dieu vienne en aide à Haïti !