Les élections en Haïti, loin d'aboutir à la mise en place d'un personnel politique légal et légitime, appelé à relever les défis chroniques qui entravent la nation, sont devenues une commodité ignoble dont le commerce a plongé notre société dans un climat social épouvantable. Aujourd'hui, le système a atteint un stade de décomposition intégrale. Ainsi, d'un gouvernement à un autre, on a expérimenté tous les qualificatifs de crise relatifs à la vie nationale: politique, constitutionnelle, électorale, conjoncturelle, structurelle, institutionnelle ; les principaux acteurs ayant été incapables de remplir leurs rôles respectifs qu'ils soient gouvernants, responsables politiques, élites économiques ou membres des organisations sociales. On a vu tous les scénarios à chaque étape, une constante: le refus d'appliquer la loi, de respecter la Constitution.
L'élaboration de la Constitution de 1987 aurait dû marquer le tournant menant Haïti vers des pratiques démocratiques traduites en termes concrets pour le peuple haïtien par la stabilité politique, le développement économique et le progrès social. Pourtant, une trentaine d'années n'a pas servi les intérêts de la nation, mais ce temps a fait de notre pays un lieu d'insécurité, de marginalisation, d'injustice et de corruption à tous les échelons de la société. Par contre, on a adressé de grands reproches à la loi mère ; mais à quoi pouvait-elle servir en l'absence des institutions préconisées ou quand on leur a fait subir les pires contorsions et les manipulations les plus dégradantes ?
À chaque époque, on a crié à la peur du chaos, au spectre de l'occupation, à l'imminence de la guerre civile même. À l'heure actuelle, il ne reste plus grand-chose. Le chaos s'est installé si profondément que nul envahisseur ne viendra nous sauver de nous-mêmes. Le déchirement social est tel que les multiples factions ne sauraient identifier les vrais adversaires. Ce n'est pas la tuerie qui nous guette mais la désintégration complète de l'être haïtien, réduit à un corps sans tête ni organes vitaux. Si le rôle du gouvernement est de mener la barque nationale, il semblerait qu’il n’y a plus personne à bord, ni capitaine, ni matelots et les passagers se sont jetés à l’eau.
Ainsi, l’angoissante fatalité pousse plus d'un à en appeler une fois de plus au « Dialogue national », certains en toute sincérité. En revanche, d’autres plus astucieux ne songent qu’à la continuité de la logique mensongère du dialogue dit permanent mais pourtant sourd, par un spectacle hideux de débats creux qui ne disent rien et finissent par déboucher sur de fausses alliances. On ne pense plus patrie, il s'agit du maintien du pouvoir par un exercice quotidien des plus périlleux alors que le pays se meurt dans la faim, l'insécurité, l'insalubrité et l'absence totale de justice sociale.
Tantôt ce furent les gouvernements dysfonctionnels, avec ou sans président, avec ou sans Premier ministre, ou alors des Parlements dysfonctionnels avec ou sans Chambre ni Sénat agissant au nom et pour le peuple. De présidences entachées d’irrégularités on a abouti à une présidence provisoire selon une formule inédite d’élection au second degré avec un pouvoir législatif décrié, on en est donc arrivé à l'implosion du système de gouvernance. L’avenir est sombre, toute prédiction est interdite quant au 13 juin 2016. La rentrée parlementaire aura-t-elle lieu ? La présidence provisoire cédera-t-elle la préséance à un exécutif de facto? Quand la nation se retrouve sans représentant, qu’en est-il de l'État ? Aujourd’hui, le moment est venu de faire une pause.
On ne saurait se précipiter maintenant dans des élections qui ne peuvent être ni honnêtes, ni crédibles. L'indigne subterfuge de l’accord du 5/6 février 2016 ne pouvait donner que des résultats décevants. La nation en donnera acte aux protagonistes. Le 13 juin, en restera-t-il quelque chose de viable: Parlement, président provisoire, ou un Premier ministre qui n'aura personne à qui parler, sans collaborateurs indiqués ?
Alors, l'heure est venue de faire la pause raisonnable et de trouver le consensus national salvateur avec tous les acteurs de la vie nationale. Il est primordial que les survivants de ce naufrage politique acceptent de se mettre ensemble pour sauver le navire en péril. Au fond de la débâcle, il ne nous reste que nous-mêmes. En fait, les amis ne peuvent que nous accompagner dans nos choix. C’est à nous, Haïtiennes, Haïtiens, qu’il revient sans faux-semblant, avec empathie et en toute solidarité, de forger notre destin.
Seul un gouvernement de salut public, formé à partir du consensus national le plus inclusif, pourra nous sortir de ce gouffre destructeur. On ne saurait s’engager dans un processus électoral boiteux, avec un système spolié, vers des élections qui ne peuvent encore une fois donner lieu qu'à la fraude et contribuer au rabaissement de tout un peuple en le conviant à participer à ces actes antidémocratiques, plus graves les uns que les autres, qui sont devenus la norme en période électorale. Les mêmes causes produisent les mêmes effets; d’ailleurs, rien n’a changé.
Compatriotes, Haïtiennes et Haïtiens, prenons cette pause vitale pour nous mettre d'accord sur la nécessité de mettre de l'ordre dans notre vie publique par l'implantation des institutions indispensables et les réformes qui s’imposent comme la révision constitutionnelle, la création du Conseil constitutionnel, la refonte du système électoral, entre autres, avec le renforcement dynamique des structures administratives visant à rendre l’appareil de l’État efficient et efficace. Ce faisant, notre pays recouvrera sa dignité et notre peuple l'exercice de son plein pouvoir souverain; conditions essentielles au progrès économique et social.
Endossons ensemble les lourdes responsabilités d'aujourd'hui dans la noble perspective de demain! Marquons une pause patriotique afin de relever notre pays et de servir la nation tout entière ! Que revive Haïti!
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