Après plus de deux cents ans d’histoire de peuple, tous les discours, produits sur/dans la société haïtienne, venant de quel que soit le milieu, se résument malheureusement par un constat de crises suivies de tous les qualificatifs possibles. Crise économique, politique, sociétale, crise de valeurs, de moralité, crise de confiance, crise du système éducatif, crise de développement, etc., cette notion est omniprésente dans les débats et analyses se rapportant au mal haïtien. Depuis plusieurs semaines, particulièrement en ce qui a trait au processus électoral, ce qui importe fondamentalement pour certains secteurs est la question des conditions nécessaires pour augmenter la confiance de la population dans ces processus. En fait, l’un des principaux problèmes auxquels se confronte la société est le faible niveau d’engagement des «citoyens» dans la chose publique; et à ce propos, dans l’histoire des élections, le taux de participation citoyenne qui suit une baisse considérable à la fin de chaque processus est plus que significatif (1). Or, cet engagement est fondamental pour la vitalité de notre système démocratique ; cette réalité n’a pas échappé aux esprits avisés de la société. En effet, il y a quelques semaines, nous avions été interpellé par un intéressant article produit par un enseignant-juriste, élégamment titré : « L’éducation à la citoyenneté : la solution à notre déliquescence sociétale » (2). Son diagnostic et sa prescription face au mal social haïtien nous ont paru si significatifs que nous aimerions par les propos qui suivent le remercier tout en entamant avec lui un dialogue auquel nous voudrions convier toute la société haïtienne. Mais, au risque de vous decevoir chers lecteurs, nous vous prévenons que notre réflexion, loin de porter des réponses à la problématique soulevée par le travail signalé plus haut, tend de préférence à souligner d’autres questionnements plus que nécessaires que l’auteur du texte en question aurait laissés en suspens ou qu’il n’aurait pas du tout pu saisir au cours de son raisonnement.
Dans l’article qui nous conduit aujourd’hui à produire cette réflexion, l’auteur s’interroge fondamentalement sur le faible niveau d’engagement des citoyens haïtiens dans la chose publique, ou sur le fait que la terre nationale serait devenue pour plus d’un une terre de transit, en fait, constate-t-il : « Trente (30) ans après la chute de la dictature des Duvalier et 29 ans après l’adoption de la Constitution du 29 mars 1987 […], Haïti connaît, de manière accélérée, une descente aux enfers sans précédent […]. Cette chute brutale qui entraîne notre déliquescence sociétale s’est-illustrée par des indicateurs clés comme la crise de citoyenneté […], le but de ce propos est de mettre l’emphase sur la gravité de notre crise de citoyenneté et d’allumer les projecteurs sur l’impérieuse nécessité de recourir à l’éducation à la citoyenneté afin de planter les bases de la régénérescence d’Haïti » (3). L’auteur tend à faire remarquer à la société comment, à différents points de vue, cette crise tend à paralyser notre marche vers le progrès en aggravant notre descente collective. En effet, il souligne la crise de la citoyenneté sous plusieurs aspects : juridique « Les citoyens exigent sempiternellement le respect de leurs prérogatives alors qu’ils sont peu enclins à s’acquitter de leurs obligations » ; politique : « […], l’un des indicateurs de notre délitement sociétal se manifeste par l’indolence des citoyens à participer véritablement à l’organisation et au fonctionnement de la République » ; psychologique : « […], se traduit par la mort de la conscience citoyenne des Haïtiens qui ne sont pas interpellés par notre évident naufrage sociétal » ; enfin, humaniste : « [elle] s’illustre par l’érosion d’un ensemble de valeurs comme l’entraide, la solidarité, etc., » (4).
Pour mettre fin à cette descente déshonorante et de travailler en vue du sauvetage national, il pense qu’ : « il faut l’émergence d’une nouvelle génération de citoyens […]. Elle devra être formée, et bien formée. Dans cette optique l’éducation à la citoyenneté se révèle un puissant outil capable de freiner notre drame historique […]. Il s’agit d’une formation juridique, politique, civique, sociale et morale qui se propose de construire un citoyen actif et total […] » (5). En ce sens, aux yeux de notre enseignant-juriste, « la définition et la mise en œuvre des cours et programmes d’éducation à la citoyenneté articulés autour de la nécessité de refonder la citoyenneté haïtienne constituent la solution à la déliquescence sociétale en Haïti » (6). En d’autres mots, selon son analyse: « Cette éducation […] peut contribuer à l’émergence d’une nouvelle génération de citoyens haïtiens patriotes, nationalistes, attachés aux valeurs républicaines, soucieux du bien-être collectif et prêts à travailler pour la régénérescence d’Haïti et pour son redressement socio-économique » (7).
Comme on a déjà pu le faire voir, c’est un appréciable diagnostic du mal social haïtien et qui mérite d’être réellement pris en compte, mais s’il y a peu à dire sur la consultation du médecin, la prescription est de notre point de vue problématique et mérite révision, c’est de fond l’objectif de notre dialogue, nous disons révision, c’est-à-dire qu’elle mérite d’être enrichie, mais pour cela, il faut essentiellement revenir sur les limites du diagnostic.
Premièrement, de notre point de vue, la société haïtienne ne vit pas une crise de citoyenneté qui déterminerait toutes les autres. En fait, si l’auteur souligne au cours de sa réflexion que la société est secouée par différentes crises, en proposant cependant simplement de résoudre la crise de la citoyenneté pour remédier à la dégénérescence de la société, il accorde une primauté à la crise de citoyenneté, en d’autres termes, résoudre cette dernière équivaudrait à ses yeux à guérir quasiment tout le mal haïtien.
Deuxièmement, en mettant l’emphase sur la crise de citoyenneté telle qu’il la décrit et entend la résoudre, il se refuse, peut-être en toute bonne foi, de questionner les conditions sociales objectives qui sont déterminantes de cette crise elle-même, expliquant le fait que la majorité de la population haïtienne soit si indifférente à la chose publique. De ce fait, en ignorant les conditions sociales objectives, déterminantes de la crise sociétale, pensant qu’une simple éducation à la citoyenneté pourrait produire les citoyens mieux aptes à améliorer notre réalité socio-économique, sa vision se révèle foncièrement idéaliste. En effet, pour répéter Marx, « le mode de production de la vie matérielle conditionne le processus de vie social, politique et intellectuel en général. Ce n'est pas la conscience des hommes qui détermine leur être; c'est inversement leur être social qui détermine leur conscience » (8), voilà ce qui est de notre point de vue une vérité sociologique fondamentale que malheureusement notre enseignant-juriste ignore.
Après avoir souligné ces limites du raisonnement préconisant une éducation à la citoyenneté pour solutionner notre état actuel de déliquescence, nous pensons pouvoir nous permettre d’affirmer que c'est un diagnostic louable, mais qui est loin d’avoir saisi la complexité de la crise sociétale dans laquelle nous nous trouvons, en effet, nous relevons au contraire tous les principes constitutifs de ce que Edgar Morin, le père de la complexité, appelle « le paradigme de simplification » (9). En d’autres mots, c’est une analyse réductive, dans le sens qu’elle réduit notre réalité pathologique à la crise de citoyenneté ; elle est abstraite et disjonctive (unidimensionnelle) en pensant pouvoir résoudre la crise de la citoyenneté en faisant fi des conditions sociales objectives qui la déterminent, donc de la réalité concrète de laquelle elle émane, soit en enlevant le citoyen du contexte social, des structures inégalitaires de notre société qui déterminent sa désillusion, son indifférence face à la chose publique.
Dans l’état actuel de notre présentation, il nous faut expliciter la complexité du mal social haïtien. Pour cela, nous partirons de la proposition même avec laquelle nous dialoguons de manière à monter comment elle est problématique lorsque nous la saisissons avec la complexité de la crise sociétale.
Pour remédier, en fait, à la crise de déliquescence de la société, l’auteur nous propose de mettre en place un programme de cours d’éducation à citoyenneté, c’est-à-dire de l’inclure dans le cursus scolaire de tous les enfants d’Haïti, de manière à former une génération future, faite de citoyens mieux éduqués, des citoyens patriotes qui devront résoudre tous les problèmes auxquels nous faisons face actuellement. Nous avons déjà souligné que c’est un raisonnement réductif et idéaliste, mais pour mieux expliciter ses limites et prouver comment il ne saisi nullement ni la complexité ni la materialité de la crise sociétale ; nous devons envisager que l’État voudrait bien tenter l’expérience. Et la première question à laquelle il conviendrait de répondre serait : D’où est-ce que nous allons trouver le financement ? Vous allez tenter de nous répondre rapidement que le pays peut trouver les moyens si seulement on décide enfin de lutter véritablement contre la corruption qui gangrène toutes les sphères de la société, alors nous vous répondrons, étant donné que le premier problème reste l’indifférence de la majorité de la population pour la chose publique, où allons-nous trouver les citoyens assez conscients pour chasser des sphères du pouvoir les politiciens actuels ? Ces derniers qui ne pensent qu’à profiter de notre misère et de la faiblesse des institutions étatiques pour s’enrichir, eux, leur famille et leur coalition. La seconde question et qui viendrait encore tout compliquer est la suivante : d’où est-ce que nous viendraient ces formateurs à la citoyenneté ? C’est-à-dire les enseignants qui devront former cette nouvelle génération de citoyens, parce qu’il faut éviter de penser que les enseignants y sont disposés pour un tel besogne. Qu’est-ce que nous voulons dire ? Loin de nous de soutenir que les enseignants actuels qui nous ont formé et qui se sacrifient quotidiennement ne seraient pas assez compétents, nous voulons de préférence souligner qu’eux aussi font partis de cette majorité qui en a marre de cette société, qui les humilie, les exclue tout en les exploitant. En d’autres mots, comment pourront-t-ils porter une nouvelle génération à se préoccuper de la chose publique lorsque nos écoliers les entendent quotidiennement dans les médias solliciter de l’État des mois, voire des années d’arriérés de salaires ? Comment vont-ils assurer cette tâche de porter la nouvelle génération à vouloir se sacrifier pour un pays alors qu’eux-mêmes le pays ne les placent pas du tout en condition de lui témoigner un quelconque attachement ?
Ici, nous avons voulu mettre en exergue que la société haïtienne à travers l’État devrait avant tout s’offrir les moyens de satisfaire au maximum les besoins primaires des enseignants, sinon il nous serait impossible de mettre en œuvre le projet d’éducation à la citoyenneté tel que proposé par l’auteur, nous sommes totalement pessimiste au fait qu’il puisse véritablement produire les résultats escomptés. Vous pouvez facilement relever les données statistiques des déshérités/des exclus qui fuient le pays vers la République dominicaine ou en mer en quête d’un lendemain meilleur, mais si seulement les ambassades étrangers vous ouvraient leurs registres, nous sommes convaincus que vous tomberiez des nues suite au constat du nombre de fois qu’on aurait refusé d’accorder de visas de visiteurs à des enseignants (prétexte pour aller résider en terre étrangère), réalité qui déterminerait encore leur présence dans nos lycées et collèges, loin de là un quelconque confort qu’ils trouveraient à demeurer en terre natale.
En ce sens, il faut comprendre que la pensée simplifiante est incapable de saisir que « […] le monde est à l’intérieur de notre esprit, lequel est à l’intérieur du monde » (10) car « le principe de simplicité soit sépare ce qui est lié (disjonction), soit unifie ce qui est divers (réduction) » (11). En pensant résoudre le problème de la société haïtienne par une éducation à la citoyenneté, il réduit la crise sociétale à la crise de la citoyenneté. Par ailleurs, en même temps, il produit une disjonction en séparant les enseignants qui seraient les principaux acteurs de cette éducation du reste de la société. Or ils sont, comme nous tous, agents et produits de la société actuelle qui fait problème.
Il faut saisir que « Pour comprendre l’ampleur de la crise sociétale haïtienne, on doit se rappeler que, de 1950 à 1988, la production céréalière […] n’augmente que de 8% pendant que la population double, atteignant 7 millions d’habitants. En 1986, la production alimentaire par tête d’habitant décroît de 13% par rapport à 1979. La part de l’agriculture dans le produit national brut dégringole aussi de 44% en 1950, elle chute à 28% en 1988 » (12). En d’autres termes, « la crise est fondamentalement économique et se manifeste pas une cessation de la production, l’incapacité du pays à nourrir sa population […] une dépendance accrue de l’étranger […] » (13). Ce sont là les raisons de l’indifférence de la majorité de la population: ce n’est pas une sorte d’éducation à la citoyenneté telle que défendue par le juriste qui portera les citoyens à se préoccuper du sort de la collectivité, mais les sortir de leur désillusion, car c’est le désespoir des laissés-pour-compte de la société qui les porte à considérer cette terre comme un espace de transit.
Ces pauvres gens ont fini par constater que « le jeu social haïtien ne vaut plus la chandelle » ; pour redresser cela, ce n’est pas une éducation à la citoyenneté qu’il leur faut, mais de l’illusio ; en d’autres mots, il faut leur donner goût pour le jeu. En effet, « "L’illusio" c’est "le fait d’être pris au jeu, pris par le jeu, de croire que le jeu vaut la chandelle, ou pour dire les choses simplement, que ça vaut la peine" ; […] » (14). Plus encore, « En tant que coïncidence entre des structures sociales et mentales, l’illusio est aussi la réconciliation d’un sens objectif et d’un sens subjectif (la conciliation des espérances subjectives et des chances objectives) » (15) ; cette « […] croyance collective dans le jeu [social] (illusio) et dans la valeur sacrée des enjeux est à la fois la condition et le produit du fonctionnement même du jeu » (16). À l’échelle du champ social l’illusio détermine l’engagement des citoyens pour le jeu social, mais dès qu’il existe un écart entre les aspirations sociales (les attentes des individus) et celles attendues par ce champ, le citoyen risque de ne plus y trouver sa place, et c’est la désillusion. Réalité de désenchantement de certaines catégories que B.I.C souligne très bien à sa manière avec la question : « Konbyen ti nèg ki te panse lè li gran li tap grannèg ? » (17). Pour être plus clair, combien de citoyens haïtiens que cette société fait encore rêver ? La société doit permettre non seulement aux citoyens de satisfaire leurs besoins primaires, mais aussi la possibilité de réaliser leurs aspirations, nous devons construire un autre environnement social, où il pourrait réaliser une meilleure version de lui-même. Dès lors, il trouvera les raisons de se battre pour la collectivité, parce qu’en luttant pour la communauté, il défendra simultanément ses propres intérêts.
L’idéalisme du raisonnement de l’auteur lui a occulté la crise sociétale haïtienne, dans sa matérialité autant que dans sa complexité. En fait, il a été loin de pouvoir saisir la multidimensionnalité du fait social étudié. En effet, si selon le second principe de la pensée complexe, soit selon la récursion organisationnelle ou causalité récursive « La société est produite par les interactions entre les individus, mais la société une fois produite, rétroagit sur les individus et les produit [par l’éducation et le langage] » (18), il faut éviter de croire, pour autant, que le simple fait de transformer l’éducation puisse transformer à lui seul la société, car prendre en compte la multidimensionnalité du fait social, c’est avant tout « -[…] reconnaître la causalité récursive complexe individus-société ainsi que les causalités récursives entre le sociologique, le politique, l’économique, le démographique, le culturel, le psychologique, etc. » (19). Nous nous permettrons d’ajouter une certaine primauté des structures sur l’individu, de ce fait, s’il faut changer la société, ce n’est pas purement et simplement l’éducation qu’il faudrait enrichir, mais de préférence les structures inégalitaires qui doivent être transformées, c’est l’environnement social délétère qui détermine la réalité psychologique particulière dans laquelle se trouve l’être haïtien qu’il faut transformer, situation psychologique que notre interlocuteur a décrit comme une crise de citoyenneté.
En définitive, le constat de déliquescence de la société haïtienne n’est un secret pour aucun esprit averti de l’espace social, en soulignant l’indifférence, l’absence d’engouement d’une majorité de la population pour une participation à la chose publique, notre interlocuteur a fait un excellent travail, mais interpellé par sa proposition, nous nous sommes vue obligé d’entamer ce dialogue, dans l’objectif, non pas de critiquer pour critiquer ou de chercher à nous faire voir, mais de souligner les limites de sa réflexion afin de l’enrichir pour la marche des idées. Revenons à notre réflexion. Nous pouvons affirmer que la solution à la dégénérescence de notre société est loin d’être une éducation à la citoyenneté, mais l’obligation de la collectivité de donner aux citoyens envie de jouer le jeu social, pour cela nous estimons qu’il est temps ou, pour reprendre un autre penseur, que « le défi est d’imaginer et/ou d’inventer une élite, consciente de son rôle historique et capable de construire une nation, et des Haïtiennes, et des Haïtiens qui ne seront plus obligés de partir par besoin de fuir une communauté dans laquelle ils ne peuvent pas exister puisqu’ils/elles ne sont fils/filles de personne » (20). Il faut refonder la société, en finir avec l’État prédateur, parasite et corrompu, pour un État de service, susceptible de construire une collectivité juste. Comment s’y prendre? Nous ne savons pas. Bref, nous pouvons simplement souligner ces propos du professeur Manigat : « Il faut une stratégie politique consistant à réaliser graduellement mais simultanément ces trois modernisations […] : la modernisation politique (que nous appelons […] la démocratisation, incluant les élections libres, le pluralisme politique, et la promotion des droits humains avec l’État de droit), la modernisation économico-financière (que nous appelons […] la croissance autosoutenue et le développement durable), la modernisation socioculturelle (que nous appelons le développement humain poursuivi dans l’épanouissement individuel par la justice sociale et l’équité vers un objectif de chances égales pour tous) » (21). Cependant, pourvu que les élites veuillent nous écouter, des questions demeurent. Dans la crise de confiance et la tendance à la fuite collective : comment s’y prendre ? Et où trouver les acteurs de ces modernisations, les acteurs de cette refondation ?
Louis-Jacksonne LUCIEN. étudiant en sociologie à la Faculté des sciences humaines de l’Université d’État d’Haïti. lucienlj@yahoo.fr. Tel : 3662 12 45
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