Kern E. JEAN-FRANCOIS
« Les vacances, c’est du bonheur qui grandit... »
C’est l’été, la saison des vacances. L’air chaud danse sur les toits des maisons et la brousse sommeille comme dans un manteau de feu. Pas un souffle de vent. Les palmes des cocotiers sont immobiles ; les longues feuilles des bananiers retombent d’un air las. Rien ne bouge sous la réverbération aveuglante. Les oiseaux ont cessé leur gazouillis et cherchent l’ombre des frondaisons touffues. Les gens accablés sont affalés à l’ombre des vérandas. Un seul refrain revient sur toutes les lèvres : Quelle chaleur torride !
C’est l’été, époque de prédilection des écoliers, des étudiants, des professeurs, des avocats, des juges, bref de tous les travailleurs. Hier, par curiosité, j’ai traversé la cour de récréation d’un de ces établissements scolaires où je dispensais des cours, elle rutilait au soleil, mais elle était silencieuse et triste comme un nid sans oiseaux. Je m’avançai vers la maison, toutes les portes étaient closes, et, sur les mâts, flottait déjà la grande pitié de l’ennui et de la solitude. Alors, philosophiquement, j’ai pris le chemin de la barrière emportant une fois pour toutes dans ma mémoire les bons et les mauvais jours enfouis.
Nos écoliers, voici quelques jours, ont ouvert leurs ailes au vent et se sont dispersés un peu partout sur les villes avoisinantes de la capitale, sans oublier ceux qui, à l’ombre des manguiers, des bananiers, des cocotiers, des caïmitiers, savourent, au chant des gais oiseaux, la douceur de la liberté reconquise.
Actuellement, dans toutes les salles de classe, tous les bancs sont vides. Et, c’est avec une petite pointe de mélancolie que me reviennent à l’esprit ces quatrains d’un poète étranger que j’avais lu une fois quelque part :
Au fond du parc, dans une
Ombre indécise
Il est un banc, solitaire et
Moussu
Où l’on croit voir la rêverie
Assise
Triste et rêvant à quelque
Espoir déçu !
Les vacances, moment de détente, de loisir, de saine distraction et de rêverie. Il était environ midi, à l’heure où le soleil est à son zénith, assis sur un banc au Champ de Mars, la semaine dernière, solitaire et triste, pensant à l’avenir de mon pays où le ciel a voulu déposer mon berceau, ce coin de terre que j’aime charnellement et qui est pour moi plus beau qu’un rayon de l’aurore, je me surprenais entrain de rêver…
Je rêve pour Haïti d’un pays où la liberté fleurit, les droits de l’homme garantis et le dialogue à l’honneur pour la réconciliation nationale, et où le marasme économique disparaît pour le plus grand bien du plus grand nombre
...Je rêve d’un pays où les personnes âgées ne sont plus considérées comme des vauriens mais où elles sont traitées avec dignité, honneur et respect…Je rêve d’un pays où les femmes sont respectées et où l’on cesse à travers les chansons de les dénigrer à chaque période du carnaval… Je rêve d’une Haïti où toutes les rues, les ruelles, les coins et recoins de nos villes, villages et sections rurales sont éclairés, le soir venu, a giorno… Je rêve d’un pays où, à la capitale, chaque dimanche soir, comme aux jours d’autrefois, les enfants, les adultes et les vieillards écoutent avec le cœur joyeux et les visages rieurs le grand concert animé au kiosque Occide Jeanty par la fanfare du Palais national en toute sécurité sans crainte d’être agressés par des malfrats…Je rêve d’un pays où les querelles de chapelle cessent de primer à tous les niveaux sur l’intérêt collectif… Je rêve d’une Haïti où à la campagne à l’heure du repas du soir, nos enfants écoutent en silence sans frayeur, sous un ciel parsemé d’étoiles, les contes de l’aïeul dépositaire de notre précieux folklore… Je rêve d’un pays libéré de bandits qui sèment le deuil et la désolation dans les foyers
…Je rêve d’un pays où tous les anciens chefs d’État encore vivants se réunissent au moins deux (2) fois l’an pour se concerter, se parler franchement afin de préparer ensemble l’avenir d’Haïti…Je rêve d’un pays où les zones de non-droit appartiennent au passé, où tous les citoyens peuvent circuler librement en toute quiétude à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit… Je rêve d’un pays où désormais le nouveau mot d’ordre sera : s’unir ou périr.
J’aime enfin, par les clairs matins d’été, aller m’asseoir, rêveur et silencieux, sur quelques collines verdoyantes pour dominer la mer dont les vagues viennent mourir, mélancoliques, presque sans bruit, sur les grèves blanches. J’aime bien la voir, cette mer sereine et tranquille qui m’incite à la méditation.
Elle me fait penser à la vie qu’elle symbolise à tous instants. Ecumante et mugissante aux nuits d’automne lorsque passe l’ouragan meurtrier, tu fais songer, ô mer, aux instants où l’âme crépite au contact brûlant des misères d’ici-bas. Tu rappelles les vies éteintes à ton souffle.
Tu rappelles à mes souvenirs ceux que tu as enveloppés de ton manteau humide pour les faire dormir dans ton sein, le sommeil de la tombe…Cœurs de femmes, cœurs d’hommes, cœurs de pères, tous t’en veulent et frissonnent de souvenirs amers lorsque tu viens déferler ta colère sur la plage. On se rappelle alors l’époux ou le père ravis ; l’épouse ou la sœur dérobées par ta soif insatiable de vies humaines.
Et à travers ton bruit furieux, monte l’hymne de douleur de ceux qui, dans tes abîmes profonds, dorment de leur dernier sommeil ! Oh ! Les adieux infinis des morts sans linceul. Je l’aime bien cette mer tranquille sur laquelle, à cette heure, volent des bandes de mouettes blanches. Inconscientes pèlerines, esquifs impérissables, elles bravent tout. Que leur importe la forêt des mâts qui entrent et sortent, pavoisés de joie ou de deuil !... Que leur importe aussi la joie folle des matelots que ne tourmente point la crainte du naufrage !... Voguons et chantons, semblent-elles se dire. Voguons comme les voiles qui ornent l’horizon, et chantons, puisqu’il faut chanter, l’inconscience humaine, la vie malgré ses misères et ses déboires. Je l’aime bien cette mer tranquille à l’heure où le soleil qui meurt épand ses teintes multicolores, la beauté de ses rayons m’enivre, ô, petitesse humaine… Je ne me sens vraiment rien devant ce spectacle.
Le tableau quotidien des grandeurs qui défilent à mes yeux, inclinent mon front quelque peu téméraire… Et je ne puis, voyageant sur les flots, que clamer : « Suave mari magno »
Commentaires
Aucun commentaire pour le moment. Soyez le premier à réagir.