Islam Louis Étienne Nous sommes nombreux aujourd’hui à clamer haut et fort et avec véhémence notre volonté et notre envie d’aller de l’avant et de profiter du moment présent parce que notre bonheur futur en dépend. Nous nous considérons comme des défenseurs inébranlables des droits du peuple. Nous faisons des choix déterminants ; nous posons des actes de grande importance qui vont engager le déroulement des prochains jours et des prochaines années. Chaque petit signe, bon ou mauvais, chaque petit pas lent ou accéléré, un sourire ou une larme, une phrase qui nous touche, une image insolite, une humiliation, un cadavre ou un blessé, une honte sont autant d’instants qui nous remplissent, qui nous nourrissent et qui nous donnent le sentiment de vivre pleinement notre vie ou notre tragédie et que nous participons activement au fonctionnement de la grande machine du pays, soit comme spectateurs attentifs ou désintéressés, soit acteurs principaux ou tout simplement comme victimes ou témoins impuissants, désabusés, désarmés et frustrés .Nous prenons des décisions qui ne conduisent nulle part , qui ne défendent aucun intérêt ; qui ne donnent satisfaction qu’à nous-mêmes et qui n’influencent nullement la majorité. Nous prenons des hypothèques erronées de premier ordre et à long terme sur l’avenir de nos enfants et de nos petits- enfants. Nous construisons mètre par mètre et jour après jour le tombeau qui doit emporter nos rêves et nos espoirs. Nous continuions à détruire avec persistance ,excès et intelligence tout ce que nous avons trouvé comme héritage physique, humain et sociopolitique et qui faisait notre fierté et notre dignité d’hommes et de peuple. Nous condamnons nos frères à la mendicité, à la misère, à l’ignorance et à l’indigence alors que nous détenons le levier pour les combattre. Nous prenons un réel plaisir à tuer, à endeuiller, à supprimer, à gaspiller les maigres ressources du pays sous toutes les formes pour satisfaire des intérêts matériels, personnels et mesquins en oubliant trop souvent que nous ne serons jamais heureux seuls et que le bonheur d’un peuple passe nécessairement par celui de chaque citoyen. Nous sommes insensibles et indifférents au chagrin que nous causons à nos frères par l’assassinat d’un parent alors que nous sommes les premiers à présenter des condoléances. Nous prenons plaisir dans la souffrance des autres et lorsqu’ ils ne souffrent pas, nous provoquons cette souffrance, juste pour satisfaire notre ego. Ces moments difficiles et douloureux dont nous sommes ou bien acteurs, témoins ou lecteurs sont autant de souvenirs macabres que nous emmagasinons et que nous laissons se réveiller au gré de nos humeurs parce qu’après tout, nous sommes attachés à notre passé. Ce passé se construit maintenant, au moment même ou nous parlons. Chaque jour qui passe, nous ajoutons une nouvelle page au livre de l’histoire dont le jugement est impartial et inévitable. N’oublions surtout pas qu’un jour ou l’autre, les victimes ou les témoins parleront de nous et feront le bilan de nos actes inconsidérés. Faisons attention pour que le nom que nous portons et que nous transmettons à nos descendants ne constitue pas un déchet qui ne peut être utilisé que dans la poubelle de l’histoire! Le gaspillage des ressources :Une caractéristique de la société haitienne Lorsque les troupes américaines arrivèrent en Haïti en 1915, Occide Jeanty était un général dans l’armée d’Haïti. Il quitta l’armée l’année suivante pour enseigner la musique au lycée Alexandre Pétion et pour diriger un petit groupe à Petit-Goâve. Le président Louis Borno l’intégra dans ses fonctions en 1922 pour mettre fin à ce qu’il appela «un gaspillage de ressources». Entre 1922 et la fin de l’occupation américaine en 1934, il devint tour à tour directeur musical, ; chef d’orchestre et compositeur officiel de la fanfare du Palais national. Il a obtenu ses titres de noblesse pour sa performance comme chef d’orchestre et par la qualité de ses chefs-d'œuvre qu’il produisait comme compositeur en exécutant des morceaux extramusicaux faisant allusion à la résistance politique haïtienne non pas dans un sens musical, mais dans un sens militaire. Il représenta un symbole non seulement comme musicien, mais aussi comme un défenseur des droits de la nation. Son arme, c’était sa musique. C’est là qu’il traduisit son état d’âme et ses principales revendications. Ses compositions les plus connues sont : «1804» qui est une marche guerrière et les «Vautours du 6 décembre» qui est une réponse à la marine allemande pour les humiliations faites au pays dans l’affaire d’Émile Luders. Les « Vautours du 6 décembre» constituent non pas une musique ordinaire, mais aussi une pièce de musée ,une véritable réplique adressée à la marine allemande pour les affronts faits à la nation haïtienne. Malheureusement, l’armée d’Haïti était l’unique institution qui détenait le texte lyrique de cette chanson. Ce texte a disparu dans les flammes. La fanfare ne joue que de la musique instrumentale et ne dispose pas de structure et d’artistes pour chanter les chansons. Ce texte est une pièce de grande importante dans la littérature du pays. On aurait rendu service à la nation si on se livrait à sa recherche, a sa vulgarisation et son enseignement dans les écoles. Cette musique se joue dans l’indifférence totale d’une population qui ignore son histoire. L’affaire d’Émile Luders n’a aucune portée historique et politique si la réaction et son contenu ne sont pas aussi connus avec la même ardeur. Ce n’est pas sans raison d’ailleurs que même les Américains qui avaient pris connaissance de la teneur du texte, avaient interdit que la fanfare des Forces armées exécute cette musique considérée comme une insulte à la nation allemande dans les concerts dominicaux pendant l’occupation alors que, nous autres Haïtiens, nous en faisons peu de cas. Les gens qui ont eu la chance de lire le texte avaient estimé que la réplique était équivalente à l’affront..«1804» est devenue un hymne de résistance antiaméricaine pour les Haïtiens et continue à avoir des connotations révolutionnaires pour les audiences haïtiennes. C’est aussi une autre pièce importante et de belle facture dont le texte lyrique a aussi disparu dans les flammes. D’ailleurs, pendant la deuxième moitié de l’occupation américaine, il était interdit à Jeanty de jouer aussi cette musique dans les concerts dominicaux donnés au Champ de Mars. Jeanty est mort en 1936, deux ans après l’occupation américaine, après avoir formé plusieurs générations de musiciens qui ont assuré fièrement et dignement la relève. Les plus célèbres sont : Justin Élie, Ludovic Lamothe qui étaient des collègues et contemporains d’Occide Jeanty ; maître Augustin Bruno et le capitaine Luc Jean-Baptiste, dignes héritiers d’Occide Jeanty qui représentent les modèles les plus représentatifs de notre musique (dans leur style) au cours des années 50,60 et même 1970. Les adeptes d’occide Jeanty. L’un des dignes successeurs d’Occide Jeanty qui a fait tâche d’huile dans la musique haïtienne est maître Augustin Bruno. Il était caporal de l’armée et dirigeait la fanfare du palais national où sont sortis la plupart des meilleurs musiciens haïtiens. Il était manchot et vivait avec une famille pléthorique de 12 enfants à Sans-Fil. Il était un grand citoyen orgueilleux et fier qui devait servir de modèle et d’inspiration à la jeunesse haïtienne. Il a aidé beaucoup de déshérités du sort à avoir un métier pour survivre. Des gens à qui il a appris le solfège, à lire des partitions avant de se livrer à la pratique d’un instrument sont devenus des citoyens honnêtes et responsables et des musiciens de grande classe qui ont gagné leur vie à la sueur de leur front. Lorsqu’on devait remettre sur pied la musique militaire dans certaines villes de province comme Cap-Haitien, Cayes et Gonaïves, on fit appel à Me Augustin Bruno qui a laissé des pièces historiques dans le répertoire classique haïtien. Malheureusement, certaines ont été brûlées, d’autres ont moisi dans des boîtes parce qu’on avait fait croire aux étudiants qu’elles n’étaient plus utiles ni valables et que, maintenant, c’est le compas direct qui mène le jeu. Il faut aussi signaler l’apport significatif du capitaine Luc Jean-Baptiste à la musique haïtienne, un autre héritier d’Occide Jeanty. La petite histoire raconte que, vers le milieu de 1930, c’est le capitaine Luc Jean-Baptiste qui avait rendu manchot Me Augustin Bruno pendant son sommeil, il avait mystérieusement un fusil sur son bras. Il avait été invité à une partie de chasse par son ami Luc Jean-Baptiste. Un coup d’arme est parti et a amputé Me Augustin Bruno de son bras gauche. Comme ils étaient les seuls présents et sans témoins, personne n’a pu officiellement accuser Luc Jean-Baptiste. Me Bruno n’a jamais voulu parler de cette affaire même à ses enfants. Il leur recommanda de tout laisser entre les mains de Dieu. Luc Jean-Baptiste reste et demeure une référence dans la musique haïtienne. Il a plusieurs compositions à son actif dont l’un de ses chefs-d’œuvre est Diane, interprété par le grand pianiste cubain Bebo Valdès. Il faut aussi citer le nom de Charles Paul Ménard qui a codirigé la musique du Palais national dans l’année 1948 sous la présidence de Dumarsais Estimé. Il jouait de la trompette. Cette équipe solide a été reconstituée à l’arrivée du président Magloire en 1951. L’histoire a retenu qu’au début des années 1970, le président tchadien François Tombalbaye visita Haïti au début de la présidence de Jean-Claude Duvalier. Le président tchadien qui était émerveillé par la prestation de la fanfare du Palais national demanda à son homologue haïtien de lui faire trouver les services de Charles Paul Ménard. Le jeune président haïtien se sentait honoré et était très flatté de la demande. Il donna suite a la requête de son homologue. Le jeune prodige haïtien laissa Haïti et mit ses connaissances au service du peuple tchadien jusqu’à la mort du président Tombal baye en 1975. Il a été l’un des tous premiers Haïtiens à avoir dirigé avec honneur, compétence, sérieux et mérite la musique du palais de Tchad. Nous saluons avec respect la mémoire de tous ces grands musiciens qui ont fait briller l’étoile d’Haïti tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays et qui méritent de la patrie. Nous leur disons un grand merci pour l’héritage qu’ils nous ont laissé ! Islam Louis Étienne Juillet 2016