Par Jean-Marie Beaudouin Conjoncture et crises conjoncturelles Le mot conjoncture est très familier dans le langage courant des observateurs et commentateurs qui exercent dans maints domaines de la vie humaine. Un phénomène qui naît et se développe crée par là même une conjoncture, laquelle peut être porteuse d’émancipation comme elle peut tout aussi charrier derrière elle des inconvénients et des malheurs. Par exemple, l’apparition de l’internet a créé une nouvelle conjoncture dans les mœurs et habitudes du genre humain ou de l’homme moderne: il stimule son intelligence en ce qui a trait à la recherche scientifique et à l’efficacité de l’organisation du travail technique et professionnel. À l’inverse, le passage d’une catastrophe naturelle crée une nouvelle conjoncture dans les conditions de vie des habitants du pays frappé, qui devront alors développer des stratégies pour s’adapter à ce nouvel état de choses né de la catastrophe elle-même. Dans les deux cas, on parle forcément de conjoncture. Il en est de même pour des accidents nucléaires qui s’adressent comme un défi à notre monde moderne, où les habitants du pays victime se voient contraints d’adopter des nouveaux comportements ne serait-ce que pour tenter de limiter les effets de radiation découlant de l’accident. Toutefois, le mot conjoncture est plus connu dans l’exercice de la science politique: l’intronisation d’un nouveau gouvernement crée avec lui une nouvelle conjoncture dans la vie politique du pays dans lequel il s’installe et/ou s’instaure. De même, un soulèvement général pour la liberté et pour les droits de la personne humaine crée une nouvelle conjoncture dans la société pour laquelle il a lieu ou éclate. De même, un coup d’État, quelle qu’en soit la nature, crée également une nouvelle conjoncture dans la société qui devra s’adapter au nouveau régime. Sous ce rapport, on peut donc déduire que l’humanité ne peut se passer du phénomène historique de conjoncture. La présente théorie sur le concept conjoncture est brièvement énoncée dans le but de démontrer l’irrationalité de la bourgeoisie haïtienne, qui n’appréhende ce mot qu’en crise ou conflit politique. Compte tenu des crises politiques incessantes orchestrées par l’élite, le pays national n’a même pas le temps d’apprécier ses rares moments de paix relative puisque les conditions matérielles d’existence dans lesquelles évolue la majorité de la population ne permettent pas d’accéder à une période de paix durable. Les crises conjoncturelles sont pour l’élite une denrée indispensable dans son singulier agenda, laquelle lui procure des titres et des dividendes qu'elle n’aurait pas pu obtenir dans une situation normale. Des concepts comme démocratie, citoyenneté, modernisme, patriotisme et nationalisme n’ont qu’une valeur de slogan dès lors qu’ils tombent de ses lèvres inaudibles ou de sa plume morte. Mais lorsqu’il s’agit d’une crise conjoncturelle, elle s’interprète différemment. Apparue dans un système de gouvernement qui serait démocratique ou antidémocratique, une crise conjoncturelle répond à un besoin dans la société. La résoudre définitivement favorise la transformation graduelle, matérielle et spirituelle de la société; ce qui est d’ailleurs profitable à l’édification de la démocratie. Mais l’ajourner, c’est, comme on dit, donner des coups d’épée dans l’eau, elle se répétera à chaque moment où le besoin se fait sentir, et, souvent, dans la même facture et dans les mêmes conditions. C’est ici une des lois de la science du gouvernement. Savoir gouverner est un art qui exige une connaissance scientifique de la physionomie du sujet sur lequel on se penche: il va sans dire que, dans la civilisation moderne, ce sont toujours des gens compétents, formés et dotés d’une haute conscience de la chose publique qui arrivent au pouvoir d’État. Même dans les pays sous-développés, ce sont ces mêmes talents qui sont appelés à exercer le pouvoir politique. Dans le lexique bourgeois, on les appelle « des capacités » qui forment, en réalité, l’élite politique. Comparée aux autres élites de la région des Caraïbes, celle d’Haïti accuse des retards cruels et ne semble pas intéressée à un quelconque processus d’intégration et de compétition au plan régional, elle s’éternise dans les crises politiques à répétition pour le malheur de ses concitoyens. Aux crises traditionnelles postélectorales, elle en ajoute une préélectorale afin de se prémunir de sentencieux prétextes pour contester les scrutins auxquels elle a elle-même pris part. Devant une telle attitude singulière et égoïste, on est donc très éloigné de la pensée intellectuelle qui permet à l’homme politique des deux genres de concevoir des plans et des projets de développement dans la durée, opposée à la guérilla de la pensée qui génère au passage des crises et des conflits d’intérêts débouchant finalement sur l’instabilité politique permanente dans laquelle la société nationale est retenue depuis les évènements odieux du 17 octobre 1806, qui ont vu l'éxécution de Dessalines, grande victime des structures politiques élitaires de l’époque. Et le complot national a continué pour se perpétuer jusqu’à nos jours. Si, dans les conditions de la littérature politique moderne, on évoque des crises et des transitions interminables, on ne situe pas pour autant la genèse de la crise nationale elle-même. On se borne à faire état des évènements qui ont eu lieu sous la dictature duvaliériste et post-dictature, comme si la tragédie du peuple haïtien avait commencé avec le régime des Duvalier; ce qui est, selon l’auteur, une forme d’explication réduite quant aux mauvaises conditions de vie qui ont existé bien avant. Certes, les macoutes obscurantistes ont déployé toute leur science pour les rendre beaucoup plus difficiles et précaires qu’elles ne l’étaient avant eux, mais il ne faut pas non plus prendre le chemin de la facilité pour expliquer mécaniquement le drame national qui a atteint aujourd’hui les limites extrêmes de l’indécence, de l’insupportable, de l’impensable et de l’indéfendable. Ce serait alors faire preuve d’impuissance dans la dialectique de la pédagogie des faits et de l’intelligence historique des évènements. Dans un autre registre de l’irrationalité de l’élite, l’auteur veut prendre en échantillon une des institutions républicaines dont le pays est doté, qui est très familière dans les cercles élitaires restreints mais dont les masses populaires ignorent les travaux réels si elle en a produits, bien sûr. On n’a pas assez de gorge dans ce pays pour accuser et dénoncer des actions malhonnêtes de certains hauts fonctionnaires publics: malversations, prévarication, dilapidation des fonds publics, etc. il existe pourtant une institution de contrôle en pareils cas, elle s’appelle La Cour supérieure des comptes et du Contentieux administratif dont le sigle est CSCCA. De la loi qui régit son fonctionnement, l'article-2 se lit comme suit: « La CSCCA est une institution indépendante qui a pour mission de juger les actes de l’Administration publique, les comptes des ordonnances et comptables des deniers publics et d’assister le Parlement et l’exécutif dans le contrôle de l’exécution des lois et dispositions règlementaires. » Cet article veut tout dire: en lui seul, il résume le rôle et la mission de l’Institution dans la société. Qui la compose? Des membres de l’élite. Les dix membres qui président à sa destinée, de qui obtiennent-ils l’exequatur? Du Sénat de la République, un des anneaux de la chaîne élitaire. Qui dénonce et accuse? Des membres de l’élite, qui s’expriment essentiellement dans la presse qui leur appartient également, au lieu de porter plainte formelle contre X devant les cours juridictionnelles. Qui s’accusent mutuellement? Des membres de l’élite, qui savent pertinemment qu’il ne s’agit que de simples habitudes langagières et cela s’arrête là. Autrement dit, bonnet blanc, blanc bonnet = senkantkòb, degouden. « Nou se kabrit tomazo, menm plim menm plimaj » Devant un tel appareillage à la saveur du clientélisme politico-intellectuel, on ne peut s’attendre à rien de concret de la part de la Cour dont les chiches arrêts de débet paraissent dans Le Moniteur par années sabbatiques. Encore que les quelques rares comptables de deniers publics qui sont tombés sous le coup de la loi le sont soit parce qu’ils ne connaissent pas très bien le système, soit parce qu’ils deviennent trop embarrassants pour l’élite qui s’en débarrasse au moyen de la technique traditionnelle « fusible qui saute, ou qui sert de bouc émissaire ». De telle sorte que le système puisse continuer à se maintenir dans son statu quo ante, selon la volonté de la bourgeoisie traditionnelle. Entre-temps, la grande masse du peuple est jetée dans la pauvreté la plus infecte pendant que les fraudeurs, faussaires, spoliateurs et dilapidateurs des deniers de l’État circulent librement. Loin de renforcer et de rendre efficace la Cour supérieure des comptes et du Contentieux administratif qui dispose d’office de la personnalité juridique pour connaître la nature des malversations présentées devant elle, avec également le pouvoir d’engagement et de désengagement au sujet des comptables de deniers publics qui lui sollicitent un certificat de décharge, l’élite dirigeante en a au contraire créé deux autres organismes de doublure. Est ainsi créée en 2001 l’Unité centrale de renseignements financiers (UCREF) et, en 2004, Unité de lutte contre la corruption (ULCC). À bien y regarder, l’appellation même de ses deux inventions renvoie à la Cour qui pourrait s’en servir comme d’utiles bras techniques dans l’accomplissement de son travail de justice et de transparence, si c’est le but que l’élite visait. Mais il arrive néanmoins qu’elle soit dans l’obligation morale de nourrir ses membres et, par ricochet, de brouiller la piste de la Cour dans ses enquêtes et investigations. Elle a donc fait d’une pierre deux coups en créant des institutions écrans dans le cadre du maintien de la pyramide de corruption avérée dans le pays. Il en va de même pour les commissions présidentielles qui pleuvent ces temps-ci, notamment celle qui a travaillé sur la loi d’amendement constitutionnel en 2009. En fin de compte, la Constitution de 1987 amendée a créé beaucoup plus de problèmes dans la communauté qu’elle n’en résout. Dès sa parution dans le Moniteur du 13 mai 2011, la Constitution amendée avait provoqué des remous dans l’opinion dont l’onde de choc était beaucoup plus ressentie chez les parlementaires de la 49e législature qui se sentaient alors lésés dans leurs droits. Des articles votés favorables au prolongement de leur mandat et d’autres privilèges ont été rayés du texte, revendiquaient-ils. En ce qui concerne des articles traitant de la double nationalité, c’est une véritable cacophonie intellectuelle. Quiconque les a lus ou les lira verra les illogismes qu’ils renferment, quoique faits par des gens de lettres, pour l’essentiel. Mais qui a décidé de l’amendement de la loi mère? Des membres de l’élite, qui partent à la recherche des coudées franches afin d’assurer la permanence de la domination bourgeoise. Qui a produit le rapport d’amendement? Des membres de l’élite qui composent ou inféodent ladite Commission présidentielle. Qui a falsifié la loi d’amendement présentée à l’Exécutif d’alors après le débat marathon des 8 et 9 mai 2011? Des membres de l’élite qui ont été pris de court, mais qui, semble-t-il, voulaient piéger le prochain président de la République qu’ils n’aiment pas; selon eux, il ne connaît pas les rouages du système. L’affaire du président Nord Alexis dit Tonton Nord ou Tonton Nò leur avait laissé un goût tellement amer qu’ils s’en souviennent toujours: ils ne cessent d’écrire des tonnes de factums contre le Vieillard qui osa intenter une action en justice contre leurs ancêtres élitaires. Sans oublier la toute dernière commission présidentielle, créée aux forceps pour vérifier et évaluer les élections inachevées de 2015. S’il s’était agi réellement de faire la lumière autour du scrutin, l’élite aurait dû plutôt suggérer ou demander au Conseil électoral provisoire de former en son sein un comité de vérité compte tenu de la souveraineté de l’Institution qui, seule, a la personnalité juridique en matière de contentieux électoral. Finalement, la montagne a accouché d’une souris: la plus petite d’entre les petites. Que voulait l’élite politique, soutenue traditionnellement par l’élite intellectuelle? L’élimination du candidat Jovenel Moïse, suivie de son arrestation, de son incarcération et de son procès pénal. Des juges partiaux et vénaux seraient alors prêts pour son immolation sur l’autel du système traditionnel. Que suggère ladite Commission qu'on dit indépendante dans le langage routinier? Reprendre le premier tour de la présidentielle avec tous les candidats qui sont sommés de se rendre dare-dare au Conseil électoral pour confirmer ou retirer leur candidature. Ils seraient les derniers à se sentir confortables pour faire front commun autour du sympathique candidat Jude Célestin qui, par innocence politique, les a gratifiés d’un utile soutien ou appui dans leur combat sans queue ni tête. Ces récalcitrants au fair-play se seraient longtemps tus si le candidat de Lapeh avait décidé d’affronter son rival immédiat. Il semble à l’auteur du présent texte que, selon le rapport de ladite Commission de vérification et d’évaluation, les erreurs et fautes aient été imputables au traitement manuels des sonnées, l’intention de fraude n'étant pas argumentée. Pour obvier à ce problème traduisant le manque d’habilités ou d’aptitudes du personnel vacataire, ayant marqué traditionnellement nos élections, l’État haïtien serait dans son bon droit de mobiliser une partie des employés publics et une partie de ceux du privé, pour occuper les bureaux et centres de vote sur toute l’étendue du territoire national. Cette catégorie, habituée au travail technique et administratif, n’aura alors besoin que de quelques heures de formation sur l’objet et elle donnera des résultats pertinents. L’État, comme le secteur privé, fournira transport et nourriture; chacun en ce qui le concerne. On peut aussi prévoir des pourboires en cette circonstance particulière, la République ne mourra pas le premier avril, dit-on. L’État haïtien peut et doit aussi rechercher un consensus mutuel avec la classe possédante afin d’honorer par eux-mêmes les coûts financiers et salariaux des élections haïtiennes: ainsi, si une telle éventualité s’avérait possible, ce serait alors le début du processus de restauration de l’indépendance nationale. Un tel projet de renouveau, d’aventure, interpellerait la conscience intellectuelle de l’élite à dépasser l’élitisme culturel qui consiste à favoriser une infime partie de la société au mépris de la majorité souffrante. Mais aussi et surtout à dépasser le carcan du colorisme de classe qui n’est autre qu’un reflet superficiel quant à l’étude de la philosophie de classe: cette affectation cutanée, qui fait figure d’hégémonie dans la littérature du pays, est pour une bonne part responsable du gâchis national. Se yon zagoloray qui empêche toute démarche vers le progrès de notre société. Notre CQFD. Jean-Marie Beaudouin Juillet 2016; coifopcha@yahoo.fr