Si l’écrivain Alix Mathon avait choisi d’intituler son livre « Haïti, un cas », ouvrage précédé de « La Société des Baïonnettes » écrit par Alain Turnier, c’est qu’il n’avait aucun moyen pour anticiper et prévoir le comportement de la plupart de nos politiques actuels. Autrement, l’auteur aurait sans doute ajouté à son titre, à un endroit ou à un autre, le mot délicat. Car, pire qu’un cas, Haïti devient ces derniers temps un cas délicat (ou l’inverse). Depuis l’accession à l’indépendance en 1804, le pays s’est trouvé en butte à une crise d’orientation qu’il n’a jamais vraiment surmontée. Après avoir rompu avec le système esclavagiste, nous en étions à chercher notre voie. Les structures de notre formation sociale dans leur fonctionnement n’autorisent jusqu'à présent personne à dire que nous sommes une société féodale, capitaliste ou autre. Les modes de production varient en Haïti d’une région à une autre, de la ville à la campagne. Sinon, ces rapports s’interpénètrent l’un l’autre jusqu'à constituer un véritable embrouillamini. Nous avons donc adopté tous les systèmes économiques, juridico-politiques et idéologiques, mais sans pouvoir nous en réclamer d’aucun. 1986 marque un tournant décisif dans l’histoire politique haïtienne. La société dans toutes ses composantes s’est prononcée en faveur de la démocratie, corollaire politique naturelle du capitalisme. Sauf que les principes du régime démocratique, notamment l’alternance au pouvoir, le respect des lois et de la Constitution, sont constamment bafoués et foulés aux pieds. On peut le constater, quiconque parvient à la première magistrature de l’État en Haïti, à quelques exceptions près, par la voie des urnes ou à la faveur de quelque autre circonstance, sa préoccupation fondamentale consiste d’abord à garder le pouvoir, à s’y accrocher désespérément. Comme un naufragé qui s’accroche à une bouée de sauvetage. En ayant recours à d’incroyables acrobaties politiques et / ou juridiques et à d’étonnantes considérations artificieuses. C’est cela la démocratie revue et corrigée par les politiques de chez nous. Les résultats sont toujours pareils. Le pays s’enfonce dans une nouvelle crise, provoquant des effets nocifs sur tous les autres secteurs de la société. De nos jours, avec un Parlement qui ne parvient pas à organiser une séance en Assemblée nationale après maintes tentatives, un président dont le mandat est arrivé à terme et qui vit dans l’incertitude de son sort prochain, une Cour de cassation amputée de la majorité de ses membres, les trois pouvoirs de l’État se retrouvent dans une situation de dysfonctionnement. En un mot, le pays n’est pas gouverné. Ce qui tend à favoriser l’activité des malfrats et des bandits. Ce qui explique aussi, toute proportion gardée, la recrudescence du climat d’insécurité et de violence à travers le pays, principalement à la capitale. Sans parler de l’augmentation progressive du prix des produits de première nécessité, la décote continue de la gourde, la famine, la misère accrue des plus défavorisés. Visiblement, l’État faillit à ses obligations, incapable qu’il est de gérer la moindre grève, dont celle des médecins. Cependant, bizarrement, les activités ne font que ralentir. Les banques continuent de servir leur clientèle, les parcs industriels s’affairent aux jours et heures habituels, le commerce formel et informel répond régulièrement présent à ses rendez-vous. Quant aux services publics, ils continuent à être sollicités sans cesse par la population. Décidément, les dessous d’Haïti sont à découvert. Car, déjà dans « Le choc des civilisations », Samuel P. Huntington cite Sidney Mintz qui soutient que « toutes les nations sont uniques, mais Haïti est vraiment à part ». Non seulement un pays à part mais aussi isolé, explique Huntington, par le fait d’absence d’affinités culturelles avec les autres pays de la région. L’auteur argumente: « Les élites de Haïti étaient traditionnellement liées à la France, mais la langue créole, la religion vaudoue ainsi que ses origines dans les révoltes d’esclaves et son histoire agitée font de cette île un pays isolé », et qui fait actuellement dans la passivité. Ne sachant point apparemment manifester sa désapprobation par rapport au sort odieux qui lui est imposé ni exiger les changements nécessaires. Toutefois, la présente conjoncture offre l’avantage de se prêter volontiers à une véritable remise en question généralisée de la société haïtienne. Laquelle en profiterait pour décider de quelle orientation il convient enfin de donner au pays en établissant ensemble un projet national global, acceptable pour les différents secteurs et qui tiendrait compte des réalités locales et internationales. Ce en attendant que se tiennent les prochaines joutes, dans le cadre d’une vraie transition en tous points conforme à l’esprit de la Constitution de la République. Préparant ainsi la voie à un nouveau départ du pays et mettant fin à son caractère singulier.