Kern E. JEAN-FRANCOIS « Tout passe et finit, seul le souvenir demeure à perpétuité ». (Regnor C. Bernard poète haïtien de l’École indigéniste) Toujours si belles, si belles, toujours et en tous temps la plus belle parure de la terre, les roses de mai semblent maintenant pâlir : la nature bouleversée et inclémente paraît conspirer contre leur beauté et leur magnificence… « Les cieux, pour répéter avec le poète, sont devenus d’airain. » Ils privent la terre de leurs bienfaisantes ondées, ne lui accordent rarement et par caprice que quelques faibles larmes d’une ondée sèche et avare… à l’exception, bien sûr, de l’année 2016 avec son printemps verdoyant. Des vents impétueux, une chaleur étouffante, malsaine ont remplacé les brises rafraîchissantes d’antan, et les roses de mai courbent une tête fatiguée sous la faux d’Eros… Celles qui luttent encore pour faire face à l’orage, conserver leur puissance, imposer leur empire ne sont plus belles : leurs vives et chatoyantes couleurs ont pris des demi-teintes, les teintes de la tristesse ; leurs tiges sont ballotantes et flottantes. Un vilain dieu a passé par là et a semé sur elles une poussière destructrice. Les amants ne les respirent plus avec frénésie et ne les étreignent plus avec passion… Où sont les roses d’antan au parfum si suave, au velouté si doux, à la tête si rayonnante et qui faisaient les délices des parterres de nos maisons ? Hélas ! Que les temps ont changé ! Où sont passés nos jolis papillons, dits de la Saint-Jean, majestueux dans leurs robes jaunes, qui butinaient dans nos jardins et s’abreuvaient dans nos ruisseaux ? Où se terrent donc nos mille-pattes zébrés ? Pourquoi le wanga-nègès mòn ne voltige-t-il plus ? Autant d’interrogations qui nous plongent dans la nostalgie du bon vieux temps quand la nature était encore foisonnante chez nous… Que sont donc devenus ces chers souvenirs qu’on aime, toutes ces folles illusions en allées de l’enfance qui furent nos joies, nos petites tristesses et nos premières amours ? Ont-ils déjà tourné le carrefour sombre de l’oubli qui les attend ? Tangibles à nos affections, leurs vieilles impressions ne cessent pourtant pas de nous assiéger au fil des heures tendres et sombres où on les évoque, tour à tour, parfumant encore de leur baume, le jardin saccagé de notre pauvre existence. Nous reviennent les uns avec un grain de joie qui nous enlève un rictus pour sa drôlerie toute puérile, les autres avec une note de tristesse qui nous émeut jusqu’aux larmes parce que nous retrouvons plus précise et plus complète, aujourd’hui, sa signification dans une peine qui nous touche, une douleur qui nous afflige. Mais comme ils sont vivaces en nous, toujours les uns et les autres, ces chers souvenirs que nous renvoie l’écran fidèle de la pensée ! Souvenirs de notre enfance ingénue, avide d’air et d’espace, chargée des premiers espoirs de nos parents, dédaigneuse de tout jusqu’à l’imprudence, et ou souvent les corrections paternelles, pour une étourderie, un écart insignifiant, rigoureusement intervenaient pour nous rappeler à la tenue. Souvenirs incandescents de notre jeunesse montante, capricieuse, faite pour la joie, l’insouciance, l’enthousiasme devant les révélations de la vie en fleurs et que blessent les petites déceptions avide du sang de nos rêves, et dont le rythme incertain, en somme, n’aura été certes qu’un avertissement, dans notre exaltation, des misères en attente au jardin du destin. Souvenirs de collège, où l’on noue les premières amitiés chères qui nous escorteront parfois jusqu’au seuil de la mort, où l’on cueille les plus belles promesses de l’avenir en contemplant, avec un effroi mêlé d’admiration, l’étendue sans limite du royaume de la connaissance. Incertitude naïve pourtant de nos frêles capacités où, à chaque pas qu’on y fait, l’on se heurte à la sérénité rugueuse des maîtres qui ne souffrent pas des allées ratissées aux perspectives infinies et vous y ramènent par des corrections cuisantes. Incertitudes aussi de nos efforts, où sans la dure vigilance familiale et dans l’enchevêtrement des bouquins, nous hésitions, le soir, à la lumière sourde de l’abat-jour, les yeux alourdis de sommeil, en l’analyse absorbante du texte rébarbatif et la solution moqueuse du malicieux problème qui nous déroute. Et toute l’inquiétude de ne pas rester en-dessous des leçons, de concilier les jeux et les devoirs, et qui nous empoigne, comme une main atroce, à l’épreuve épineuse des examens, ces barrières qui s’ouvriront pour nous introduire dans les cercles de plus en plus étendus de la science humaine. Souvenirs, souvenirs ! Oasis cachées au fond de nos déserts, où nous venons respirer le parfum des heures en allées, la fraîcheur des impressions de notre jeunesse, et aussi des chagrins qui nous ont meurtris, puisque l’existence est toujours, quoiqu’on fasse, un mélange de bonheurs et de tristesses, celles-ci plus nombreuses servant pourtant à mieux monter les autres en épingles d’or, sur leur fond de détresse. Souvenirs, tous les souvenirs ! Venez nous frôler la mémoire de nos ailes de papillons qui nous laissent dans l’âme un peu de leur poussière veloutée qui s’évapore aussitôt dans la brume mouvante des quotidiennes réalités. Kern E. JEAN-FRANCOIS kernjeanfrancois@yahoo.fr Cell phone 3815-4561