Je viens d’apprendre la différence entre ordre et association. C’était hier, au détour d’une conversation où un jeune avocat de mes amis disait sa surprise de réaliser qu’il n’existait pas chez nous un ordre des médecins comme il existe l’ordre des avocats. Et ce jeune s’exprimait avec beaucoup de tristesse dans la voix, car il venait d’apprendre la mort d’une jeune femme, suite à l’incompétence d’un accoucheur.
Alors que des associations professionnelles pullulent par-ici par-là, nous n’avons en fait d’ordres (je me trompe peut-être) que celui des avocats, les différents barreaux de la République et celui des comptables, l’Ordre des comptables professionnels agréés d’Haïti (OCPAH), fondé en 1984.
Comment distinguer un ordre d’une association ?
Je me permets pour commencer une réponse concrète, toute personnelle. Dans les colonnes de ce journal, je prends plaisir à consulter une fois par année, la liste que publie l’OCPAH de tous les comptables autorisés à exercer la profession, et ceux en incompatibilité en raison d’une nouvelle fonction. Cela s’étale parfois sur plus de deux pages. Je suis généralement curieuse de voir s’il s’y trouve beaucoup de femmes. Toujours dans les colonnes du quotidien Le Nouvelliste, j’ai déjà lu des articles relatant des sanctions prises par le Conseil de discipline du barreau de Port-au-Prince contre tel ou tel confrère ayant enfreint des règles en usage dans la profession. Cela donne lieu parfois à de belles batailles où se mêlent le droit, les dénonciations, le trafic d’influence. J’avais par exemple suivi avec intérêt la saga de Me Sybille Théard Mevs versus le barreau de Port-au-Prince.
Voyons les choses de manière plus abstraite.Selon différentes sources,l’ordre est un organisme qui, sur un territoire donné, regroupe généralement de manière obligatoire, les membres d’une même profession. L’un des buts de l’ordre, comme ceux constitués au Québec conformément au code des professions, ou en France, par exemple, est de protéger le public, la profession et l’intérêt général. Je dirais donc qu’un ordre est une instance régulatrice d’un corps de profession donné ayant autorité sur ses membres qui sont passibles de sanctions graves. Une association, par contre, est un groupement de personnes qui s’unissent dans un but déterminé. Elle vise essentiellement à défendre les intérêts ponctuels de ses membres. On en fait partie si on veut.
Revenons à notre sinistre accoucheur. Il ne fait aucun doute que son incompétence ou sa négligence ou les deux ont entraîné la mort d’une jeune femme de 28 ans et laissé orpheline une charmante petite fille. Cette mort -inutile et évitable - a emporté celle qui aurait pu être mon enfant, alors qu’elle s’apprêtait à fêter son premier anniversaire de mariage et qu’elle venait de goûter aux joies de la maternité. Cette jeune parturiente, hypertendue, ressent une forte fièvre quatre semaines après son accouchement par césarienne. Elle se rend chez son accoucheur qui l’avait suivie au cours de sa grossesse.
Celui-ci déclare que c’est peut-être le zika, qu’elle peut rentrer chez elle, prendre une douche froide et se reposer.Une semaine plus tard, elle mourait.
De tels drames, pour révoltants qu’ils soient, n’ont rien d’exceptionnel sous nos cieux. Il n’y a guère longtemps, une amie pédiatre me racontait une intervention urgente sur un nouveau-né qui avait une entaille au front parce qu’un (autre!) sinistre accoucheur en effectuant une césarienne sur la mère, avait effleuré de son bistouri, le bébé in utero!
Dans les pays sérieux, où les corps de métiers sont bien réglementés, particulièrement ceux comportant des risques pour le public, les médecins, bien imbus du fait qu’ils peuvent perdre leur licence et qu’ils encourent la prison pour la moindre négligence, se montrent excessivement prudents, soucieux, et professionnels.
Qui a déjà vu dans le journal ou entendu à la radio des avis interdisant à tel ou tel médecin d’exercer sa profession en territoire haïtien ? Quelle instance protège les patients contre les charlatans qui se disent médecins? Vers qui ou quoi doivent se tourner les familles endeuillées -et appauvries- par cette médecine qui tue ? Faudrait-il porter plainte au ministère de la Santé publique et de la Population (MSPP)? Qu’est-ce qui empêche l’Association médicale haïtienne « regroupement de médecins haïtiens créé en 1948 et reconnu d'utilité publique en 1972, dont la mission principale est de promouvoir la formation médicale continue de ses membres» de se muer en ordre des médecins ? L’ordre des médecins haïtiens. Pas seulement pour sanctionner ces professionnels indignes, à la limite criminels.Mais aussi pour réguler, fixer des normes, des barèmes pour les tarifs ; publier des listes de médecins fiables; statuer sur la médecine traditionnelle ; opiner sur les écoles de médecine ou de sciences infirmières que l’on rencontre à chaque coin de rue ; honorer les meilleurs…
En l’espèce, je parle de médecins, mais ces interrogations peuvent s’étendre à d’autres corps de métier. Sous nos cieux, il existe bien des regroupements d’ingénieurs et d’architectes. On a pourtant vu des immeubles logeant des facultés de génie et d’architecture s’effondrer le 12 janvier 2010, ensevelissant des milliers d’étudiants ? Qui a questionné et mis en doute les capacités de nos bâtisseurs? Pourquoi les mêmes ont-ils obtenu des contrats de (re)construction dans certains cas ? Des citoyens honnêtes voient leur réputation mise à mal par des articles et émissions de journalistes à succès. Combien de sanctions, radiations, suspensions, et autres amendes ont été infligées par l’Association des journalistes haïtiens (AJH), l’Association nationale des médias haïtiens (ANMH) et autres clubs de confrères ?
Pourtant, on afflue, on s’entredéchire même,quand il s’agit de désigner les représentants des secteurs socioprofessionnels à telle commission de vérification. On est en rang serré quand il faut manifester dans la rue contre tel ou tel gouvernement.On n’en finit pas de se contorsionner quand il est question de prouver (au Blanc surtout !) qu’Haïti dispose d’une société civile organisée ;quand il faut pétitionner contre ceci ou cela ; quand vient l’heure de recevoir des subventions…
Des individus non identifiés circulant à moto ont assassiné une mère de famille. Cela a fait la une et déclenché des condamnations énergiques. Une enquête est ouverte. C’est normal, rassurant. Un obstétricien-gynécologue reconnu, identifié et patenté entraîne,par sa négligence, la mort d’une jeune femme qu’il venait d’accoucher.Seuls les proches étouffent de colère, de tristesse et d’impuissance !
Avant que des tribunaux n’établissent la négligence criminelle de nos médecins, ingénieurs, et pourquoi pas ? (dans une moindre mesure)de nos enseignants, journalistes, commerçants… il importe que les groupes organisés de la société civile fassent la preuve qu’ils valent mieux que ce que nous nous obstinons à appeler les partis politiques.
Entrons dans les ordres messieurs et dames !
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