Une grande confusion règne autour de l’idée d’université dans le milieu haïtien. Les étudiants et les étudiantes en sont les premières victimes. Ils ne sont pas suffisamment imbus de la spécificité du champ universitaire. Ils peuvent être facilement manipulés par les uns et par les autres. Notre livre « L’idée d’université expliquée aux étudiants » publié en juin 2016 ne vise qu’à aider nos jeunes à découvrir la vraie finalité des études universitaires. Le texte que nous proposons aujourd’hui aux lecteurs et aux lectrices du Nouvelliste est un extrait de ce livre.
L’université est liée à la vie de l’esprit. Elle est au service du savoir en lui-même et pour lui-même. Elle cherche la joie de connaître. Ce qui caractérise l’université est la recherche de la science entendue comme le fruit du contrat avec le réel en lui-même. Elle ne doit pas être au service de l’économie de marché.
Une vie universitaire est une vie dédiée à la vérité et à sa recherche avec autrui. Qu’il y ait des divergences et des discussions pour parvenir à cette vérité sur le réel, loin de diminuer la portée de la vérité, cela ne fait qu’en montrer les exigences. L’université est l’un des lieux de la vie de l’esprit.
L’université a pour tâche de rechercher, d’établir et d’enseigner la vérité dans un premier temps au niveau des disciplines spécialisées et, dans un deuxième temps, en tant qu’universitas scientiarum, en rassemblant et en reclassant dans l’humain l’ensemble des résultats obtenus dans les secteurs particuliers du savoir. L’exigence rationnelle et critique de la vérité ne doit faire place à aucune forme d’idéologie. L’université ne doit jamais oublier sa mission première : celle de poursuivre en paix le travail de l’esprit.
Une université n’est pas le lieu de répétition des acquis, mais de l’invention de la science et de la transmission de cette science inventée presque dans le même moment. L’invention est sa nourriture permanente. Ce qu’on doit attendre de toute université sérieuse est ceci : offrir un enseignement théorique de haute qualité fondé sur les recherches et les réflexions qui y sont conduites.
Les chemins de la connaissance sont longs et difficiles. Il faut beaucoup de patience pour apprendre à pratiquer les disciplines de la connaissance. L’université est un lieu de recherche et de discussions sereines et ouvertes sur la vérité. Selon le philosophe Jacques Derrida, elle fait profession de la vérité, elle promet un engagement sans limites envers la vérité. En faisant profession de la vérité, l’université devrait être le lieu dans lequel rien n’est à l’abri du questionnement (cf Toussaint, H. Le courage d’habiter p. 96)
L’université a besoin des ressources économiques pour fonctionner. Toutefois, sa force principale réside dans la capacité de ses membres à penser avec originalité, avec liberté et avec une énergie créatrice. Les professeurs et les étudiants doivent mettre en jeu leur capacité de réflexion. L’un des dangers qui guettent toute institution est précisément l’incapacité à réfléchir. L’université a la mission de penser, d’exprimer, de projeter et de transmettre une vision de l’homme et du monde qui corresponde à la dignité.
L’utilité fournit aux personnes « des avantages pour leur vie pratique ». Au XVIe siècle, une bonne éducation était évidemment nécessaire et utile pour réussir certaines professions. L’éducation universitaire a traditionnellement été impulsée par cet élément d’utilité dans le sens qu’elle offre aux personnes des outils intellectuels dont ils ont besoin pour exercer une profession qui en vaille la peine. La dimension utilitariste du savoir ou de l’enseignement – préparation à l’emploi de la façon la plus immédiate – ne doit pas, cependant, nous faire oublier sa dimension essentiellement émancipatrice : donner aux hommes et aux femmes les moyens de comprendre le monde et d’agir sur lui. La finalité de l’enseignement universitaire est la production du savoir et sa diffusion démocratique.
L’université exige le vouloir connaître sans répit. Puisqu’il faut l’initiative personnelle pour connaître, elle a comme objectif cette autonomie nécessaire et, par conséquent, dans la vie en général : la responsabilité de chacun. Elle ne connaît pas d’autorité dans sa sphère, elle ne respecte que la vérité dans ses variations infinies, cette vérité que tout le monde cherche sans que personne ne la possède définitivement comme produit fini.
À l’université, on n’a pas le droit d’imposer sa vision de la réalité. Le philosophe allemand Karl Jaspers nous dit : « Une vision de vérité n’est pas juste si elle n’accomplit pas, en même temps, un effort de communiquer avec ceux qui ont des représentations ou des volontés différentes. Il faut savoir s’affronter en se respectant à travers des communications approfondies où les convictions puissent s’ajuster. Cette intersubjectivité contribue à l’interprétation de la réalité. »
L’université doit demeurer des lieux de rayonnement scientifique et culturel. Elle est également un lieu de doute et de débat scientifique. Il appartient à l’université d’accueillir la diversité des approches, des questionnements et des méthodes en vue d’aider à l’approfondissement des connaissances. Elle doit, enfin, participer à la formation des citoyens libres, éclairés et vigilants.
Les études universitaires doivent aboutir à former des esprits libres et vigoureux, capables de penser par eux-mêmes et de former à leur tour des hommes de lucidité et de réflexion. À l’université, nous apprenons à mûrir notre propre vérité.
L’université doit constamment se mobiliser pour sauver ce qui fait sa spécificité: cultiver la vie de l’esprit et former les esprits à la vie de l’esprit.
Ces moments de crise que traverse l’Université d’État d’Haïti (UEH) sont pour nous une occasion d’extérioriser et de cultiver davantage notre joie de penser.
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